Crédits : Warner Bros. Entertainment Inc.

THE BATMAN, l’enquête initiatique – Critique

Seulement 5 ans après l’échec retentissant de Justice League, Batman fait peau neuve sous les traits de Robert Pattinson, au sein d’un réjouissant thriller urbain.

Des jumelles, une vision subjective et un criminel masqué qui assassine froidement le père, au sein du domicile conjugal. Un premier plan d’une radicalité brutale annihilée par un subtil jeu en trompe-l’œil puisqu’il ne s’agira que d’un enfant désireux de s’amuser avec son père. Plus qu’une simple séquence prémonitoire de l’épopée longue de trois heures qu’elle introduit, cet aparté traduit à lui-seul la démarche de Matt Reeves lorsqu’il décide, non sans risque, de s’essayer à une énième adaptation d’un mythe qu’on ne présente plus. Le prologue donne le ton : en 2022, Batman est un exilé des paradis de l’enfance, apeuré et tourmenté. Loin de l’assurance de Ben Affleck, aux antipodes de la douce neutralité affectée d’un Christian Bale, Robert Pattinson excelle en adolescent troublé, aux prises avec un monde étranger et hostile. On pense davantage à la noirceur de l’animé de 1992 en découvrant un Gotham post-moderne, quasi dystopique.

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D’emblée, on constate chez Matt Reeves un plaisir à s’approprier l’intertexte gravitant autour de son héros. THE BATMAN ne se donne jamais pour mission de rendre explicite les raisons pour lesquelles Bruce Wayne est devenu Batman, ou encore sa place dans le microcosme qu’est Gotham et son alliance avec Gordon. Au contraire, les enjeux sont tout autres et propices à l’exploration de nouvelles pistes narratives. Sans échapper aux éternelles diatribes initiatiques, le film se construit comme une enquête où chaque énigme participe à la fomentation d’une odyssée spirituelle, encadrée par deux prises de parole en voix-off. Les devinettes ne surprendront pas les aficionados de l’univers DC et certaines rappellent beaucoup l’ingénierie formelle d’un Nolan (l’emprisonnement volontaire de l’antagoniste, l’appel explosif). Toutefois, au détriment de l’embrasement euphorique, se dégage une simplicité formelle qui n’est pas sans déplaire. Loin de la prétention d’un récit à clés, THE BATMAN est un film de personnages et d’atmosphère, envoûtant lors d’instants figés.

Chacune des séquences est métonymique de cette politique dont se revendique Reeves. Tout participe dans le film à alimenter la figure moderne du héros. S’il est l’allégorie des tourments de notre époque, comme nous avons pu le lire maintes fois dans les premières critiques publiées hier, c’est avant tout par son pessimisme et sa faculté à épouser une peur nue lors de l’exploration de zones incertaines, mouvantes. Ce nouveau paysage urbain suscite aussi le spectacle contemplatif d’autres paysages intérieurs, ceux des habitants d’une société malmenée (et ce même si on espère encore des plans plus longs lorsqu’il s’agit de filmer la ville). Toujours nocturne, Gotham déploie enfin les rouages d’un labyrinthe dont Batman n’est jamais le maître. L’atmosphère morbide prend l’ascendant sur le coup de théâtre et se place au cœur de la narration, refusant toute forme de lumière, parfois de manière excessive. Dans cet exergue, la voix-off n’est heureusement qu’un réceptacle délimitant le schéma actanciel. On préfère ainsi le jeu sur l’implicite, laissant deviner les tourments d’un héros peu épargné. Hormis lorsqu’elle s’attarde sur d’inutiles partitions déjà maintes fois jouées (la résolution du meurtre des parents à laquelle nous aurions aimé échapper), la symphonie jouée par Reeves n’est pas agrémentée de trop mauvaises notes et fait la part-belle à de réjouissants personnages secondaires.

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L’attachante étrangeté qui émane du film ne dépend jamais de climax riches en tension auxquels le grand spectacle contemporain s’adonne. THE BATMAN privilégie une ambiguïté salvatrice et refuse l’événementiel explicite. Cette démarche se cristallise lors du véritable épilogue du film, lorsque Batman rend visite à Riddler. De la confrontation naît une tension jouissive, où le héros n’est plus un parangon de justice sauvant la ville mais le détective foncièrement humain des premiers comics qui doit limiter les pertes face à la pulsion anarchique de mort. Au terme de son ultime monologue, Bruce Wayne l’accepte, offrant un joli contraste avec l’harmonie puérile à laquelle s’adonnent les Avengers sauvant perpétuellement le monde. Il est d’ailleurs jouissif de constater que la carrière de Robert Pattinson est pleinement comparable à la trajectoire de Batman dans cet opus. Longtemps salué pour sa plastique comme l’homme chauve-souris pour sa vigueur, l’acteur accepte le virage de rôles plus complexes chez les Safdie, Cronenberg, ou Claire Denis, révélant toute l’étendue d’un talent brut lorsqu’il s’agit d’animer un personnage complet et riche.

Crédits : Warner Bros. Entertainment Inc.

Il serait paradoxalement injuste de limiter THE BATMAN à cette analogie d’exploration des paysages intérieurs par le biais du polar urbain. Le rythme tenu, la musique, la mise en scène nocturne et soignée contribuent à l’originalité de l’épopée. Paul Dano et Zoë Kravitz excellent en seconds couteaux accompagnés de prétextes narratifs toujours justifiés. On espère aussi revoir Colin Farrell en pingouin tant il contamine le film de son empreinte poisseuse et sombre, à l’image de cette séquence de course-poursuite lunaire où le film s’élève vers des sphères qui semblaient hors de portée. Dans l’attente des résultats au box-office, qui influeront forcément sur les choix des producteurs, Reeves devra affirmer cette politique harmonieuse, engendrant un blockbuster d’envergure, dépaysant et envoûtant.

Emeric

Note des lecteurs2 Notes
Titre original : The Batman
Réalisation : Matt Reeves
Scénario : Matt Reeves, Peter Craig
Acteurs principaux : Robert Pattinson, Zoë Kravitz, Paul Dano, Andy Serkis, Colin Farrell,Jeffrey Wright, John Turturo
Date de sortie : 2 mars 2022
Durée : 2h55min
3.5
Envoûtant

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