Crédits : TOBIS Film GmbH

THE FATHER, raconter par l’image – Critique

En adaptant sa propre pièce de théâtre au cinéma, l’écrivain français Florian Zeller réalise un véritable tour de force, entre intensité d’un polar crépusculaire et intimité d’une chronique familiale.

Une tasse se brise. Anne, surprise, tente d’en recoller les morceaux, sans succès. Un geste anodin qui traduit dès les prémices du récit une passion cinéphilique qui force le respect. Allégorie de l’impossible retour en arrière, la porcelaine éparse sur le sol dresse le constat d’une rupture consommée au sein de la cellule familiale. Le père n’est plus et Anne doit l’accepter. A l’image de ce long plan fixe sur les gouttes d’un robinet qui ne s’écoulent plus, THE FATHER est avant tout le récit d’une relation sur le déclin, la résignation tragique et inévitable face à l’ œuvre du temps.

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Florian Zeller a pensé son adaptation comme un puzzle visuel dont les pièces graviteraient autour du père, personnage éponyme dont l’interprétation a naturellement valu à Anthony Hopkins les faveurs de l’Académie des Oscars. L’obstination dont fait preuve le néophyte derrière la caméra pour s’immiscer au sein de ce quotidien discordant suscite l’admiration. Si une certaine faillite du langage est mise en évidence entre le père et son entourage, une autre forme d’expression sous-jacente apparaît en filigrane de la trame narrative. Ainsi, le récit débute par un point de vue subjectif diffusant l’atmosphère paranoïaque d’un thriller, avant d’opérer une pirouette narrative l’entraînant vers une autre dimension, celle de la chronique familiale.

La double-perspective engendre un suspens intense, alimenté par une distorsion volontaire de la chronologie. L’alternance entre les souvenirs du personnage et l’omniscience du réalisateur, laquelle dissémine nombre d’indices, participe à créer une expérience de visionnage quasi-inédite, dont on ne peut saisir les tenants et aboutissants. C’est un véritable tour de force : Zeller pense les symptômes manifestés par Hopkins comme autant de pistes narratives possibles pour un thriller. Sa mise en scène, à la fois sobre et baroque, amorce une tension des plus radicales, puisque l’on ne sait qui croire. Le choix d’Olivia Colman pour jouer Anne participe au doute progressif suggéré par la narration. La filmographie de l’actrice, généralement abonnée aux rôles d’antagonistes complexes, insinue d’emblée qu’elle ne peut être digne de confiance, des doutes que le montage n’a de cesse d’alimenter. Par son refus de la linéarité et sa focalisation sur les séquelles de la maladie, THE FATHER oscille dans un espace-temps anxiogène, figé. La détresse d’Anthony est tangible lorsque, autour de lui, les visages changent et les masques tombent ; il est alors jubilatoire de voir s’animer un miroir déformant de la chronique sur la maladie.

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Les indices sont toutefois bien présents et, comme la tasse ou le flux du robinet, le mode d’emploi méta du film donne lieu à des séquences annonçant la tragédie de l’épilogue. Outre la violence subie ou le décalage progressif qu’Anthony constate, la compassion dramatique s’instaure en même temps que la faillite des gestes du quotidien conçue par cette narration visuelle. Le disque rayé qui cesse subitement de fonctionner atteste de la même froideur que celle de Zeller à l’égard de ses personnages. En privilégiant l’expérience de visionnage au détriment de la dramatisation de la vie d’un homme malade, il fétichise à outrance l’intérêt narratif d’un film et l’on comprend l’intérêt de cette adaptation au cinéma.

Finalement, le film trouve un point d’ancrage symbolique dans l’un de ses derniers, et sublimes, plans fixes. A l’image de cette statue au crâne morcelée, THE FATHER est le portrait des blessures d’un personnage édifiant, éprouvé par le temps. Zeller finit par nous libérer de ce cloisonnement narratif, lorsque la caméra quitte le huis clos et traverse la fenêtre en direction des arbres et des oiseaux. Entrevue au début lorsque Anthony contemplait ce monde extérieur, ce geste d’émancipation salvatrice succède à une expérience de cinéma rare et déconcertante, nécessaire aussi, à l’heure où les salles sont à l’agonie.

Emeric

Note des lecteurs7 Notes
Titre original : The Father
Réalisation : Florian Zeller
Scénario : Florian Zeller, Christopher Hampton
Acteurs principaux : Anthony Hopkins, Olivia Colman, Mark Gatiss, Imogen Poots, Rufus Sewell, Olivia Williams
Date de sortie : 26 mai 2021
Durée : 1h38min
4.5
Fascinant

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