En réalisant la mini-série BIG LITTLE LIES, Jean-Marc Vallée jouit d’un format adapté à sa personnalité pour questionner l’humain et ses crises existentielles.

Cela fait un moment que l’on suit le parcours du Canadien Jean-Marc Vallée, révélé en 2005 avec C.R.A.Z.Y. Le voir associé à une mini-série pour HBO, attisait forcément notre curiosité. Comme ses précédentes productions, BIG LITTLE LIES, adaptation du best-seller australien de Liane Moriarty par David E. Kelley (créateur et scénariste de la série), se révèle assez vite une série focalisée sur l’aspect existentiel des personnages. Et bien que l’évocation d’un meurtre revienne tout du long, ce n’est évidemment pas ce qui relève de l’histoire criminelle qui intéresse le cinéaste (en six épisodes on ne saura pas qui est la victime, et si elle est liée ou non aux protagonistes que l’on suit).

C’est à Monterey, en Californie du Nord, une petite ville côtière près de San Francisco que se situe l’action de BIG LITTLE LIES. Les habitants vivent dans des villas au bord de la mer, les mères ne travaillent qu’à mi-temps (au mieux) et chérissent leurs enfants quand elles ne les laissent pas à la nounou. Le soir, les parents boivent du vin sur la terrasse à la lueur de quelques bougies. Au milieu de cet univers bourgeois, arrive Jane Chapman (Shailene Woodley), célibataire avec un fils. Elle ferait presque tache à côté de ces femmes au foyer pas si désespérées. Pourtant, Jane parvient assez vite à se lier d’amitié avec Madeline (Reese Witherspoon), mère au foyer d’une famille recomposée, et Celeste (Nicole Kidman), ex-avocate mariée à un homme plus jeune et mère de deux garçons. Lorsque le jeune fils de Jane, Ziggy, est accusé d’avoir été violent avec une jeune fille à l’école, la jeune femme trouve le soutien de ses nouvelles amies, bien décidées à sortir les griffes face à Renata (Laura Dern), femme d’affaires et mère d’Amabella, la soi-disant « victime de Ziggy ».

BIG LITTLE LIES

Il y a bien sûr le sentiment de voir en ces personnages des stéréotypes un peu faciles. Mais Jean-Marc Vallée (qui a réalisé les sept épisodes de BIG LITTLE LIES) s’en sert à bon escient pour questionner en profondeur les valeurs familiales, les sentiments humains et des problèmes de société. Le tout, en étant toujours plus complexe qu’il n’y paraît, présentant des familles à la fois déconnectées de la réalité (petit monde bourgeois blanc), et pourtant d’une véracité certaine et aux problèmes assez communs. Ainsi, on se rend bien compte qu’on ne peut limiter Celeste à une femme battue, la violence de ce couple passionnel se révélant bien plus malsaine et difficile à cerner. De même qu’entre Jane et Madeline, c’est un pan de la société moderne qui est représentée – mère célibataire et famille recomposée. Mais sous ses airs de joyeuse femme au foyer, Madeline révèle des failles profondes. Notamment par rapport à son ex-mari, qui l’a pourtant abandonnée avec sa fille des années auparavant, et est désormais prêt à construire une nouvelle famille. Il faut bien sûr noter là les performances remarquables de chacune des interprètes, toutes criantes de vérité : Reese Witherspoon, toujours aussi pétillante et attachante ; Shailene Woodley, parfaite en jeune mère qui se sent incapable de gérer son passé et l’éducation de son fils (peut-être le personnage le plus attachant) ; Nicole Kidman, qui surprend par un certain vice caché derrière sa retenue froide et Laura Dern, explosive pour cacher un manque d’assurance.

Comme avec Wild ou Demolition (principalement) Jean-Marc Vallée parvient à provoquer un sentiment d’empathie puissant. Même envers les personnages majoritairement antipathiques de BIG LITTLES LIES. Et c’est justement à ce niveau que la mise en scène si particulière du cinéaste rentre en jeu. Sa capacité à nous amuser face aux pires caractères – il y a en effet beaucoup d’instants drôles. En tête, tous ces crêpages de chignons entre Madeline et Renata, absolument jouissifs. Mais très vite l’antipathie fait place, au pire, au pathétique (Renata). Ce qui n’empêche pas Jean-Marc Vallée de rendre ces femmes attachantes. « Femmes », car c’est bien elles qui sont dans le regard cynique de Vallée. Les « pères », eux, faisant l’objet de catalyseur au milieu du chaos, tout en laissant entrevoir leurs propres angoisses.

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Bien qu’il se focalise davantage sur les parents, Jean-Marc Vallée porte cette fois aussi un regard passionnant sur l’enfance. Offrant une place importante aux différents enfants (une adolescente et des plus jeunes), les observant eux aussi dans leur quotidien et montrant l’impact qu’a sur eux ces adultes si déséquilibrés. Jusque-là, le cinéaste avait surtout traité la relation parent / enfant entre adultes. Avec BIG LITTLES LIES, la jeunesse se révèle dans un monde complexe. Loin d’être caricaturé ou limité au rôle d’enfant roi, chacun fait preuve d’une forte personnalité et même de maturité (principalement Ziggy et Chloe). Mais au-delà de l’intérêt qu’on porte naturellement aux personnages, la particularité du style de Jean-Marc Vallée est de provoquer un flot d’émotions par l’image. On connaît déjà bien sa personnalité, et notamment son travail du montage. On retrouve ici les mêmes transitions et flashbacks rapides où les plans se confondent tel un coup de vent. Une utilisation qui, sur la longueur d’une mini-série, peut parfois paraître artificielle et un peu poussive. Mais l’effet permet de nous maintenir dans la sensibilité du cinéaste qui se place aux côtés de ses personnages. En cela BIG LITTLE LIES a de quoi décontenancer les habitués des séries. Car ce mélodrame ne se construit pas de manière si classique. Difficile de voir sur le moment ce que développe chaque épisode, puisque pour Vallée le travail se fait sur la durée. On ne s’étonne donc pas de le voir profiter autant de ses sept épisodes de cinquante à soixante minutes.

C’est en observant simplement la vie et le quotidien de ces protagonistes qu’il parvient à provoquer un lien avec le spectateur. Ce dernier, s’il n’adhère pas au principe, restera certainement sur le carreau. Mais à celui qui se laissera toucher par sa méthode, recevra un sentiment unique. Jean-Marc Vallée réussit à créer une forme de proximité parfaite avec ses héroïnes, à les rendre, si ce n’est attachantes, au moins fascinantes. Vient alors l’envie de rester avec elles, de les suivre indéfiniment sans nécessité d’une intrigue précise. Le récit étant celui des êtres. Et les séquences d’interrogatoires liées à cette fameuse histoire de meurtre (dont on ne verra jamais vraiment la couleur en six épisodes), ne font que conforter cette idée. Devenant davantage le lieu de tous les ragots et où le caractère des personnages principaux sera scruté à la loupe. BIG LITTLE LIES

Enfin comme à son habitude Jean-Marc Vallée offre une part importante à la musique. Plus qu’un simple accompagnement sonore pour distraire le spectateur, il en fait un élément du récit. Passant constamment d’un son extra à intra diégétique comme par exemple, en faisant entendre une chanson que seul le spectateur peut entendre, avant de l’inclure dans l’univers de la série, issue d’écouteurs, d’une radio ou d’un téléphone. Une manière de nous lier toujours plus à ses protagonistes, qui entendraient la même chose que nous et en ressentiraient la même émotion. Comme avec la délicate River de Leon Bridges que fera écouter Chloe à sa mère Madeline pour l’apaiser, ou encore l’explosion électrique de Janis Joplin sur Ball and Chain au moment même où Jane semblera perdre pied.

Jean-Marc Vallée est décidément un maître en l’art de lier son et image, d’en trouver le point d’ancrage, pour procurer des sensations. N’allant jamais dans la facilité avec des morceaux trop populaires mais en gardant la volonté d’attirer l’attention du spectateur, sans pour autant tomber dans un effet de clip. On gardera par exemple longtemps en tête le titre Cold Little Heart de Michael Kiwanuka, qui illustre à merveille le générique qu’on se passerait volontiers en boucle. Un choix de musique réfléchi donc, pour véhiculer une émotion, provoquer un sentiment de nostalgie ou de mélancolie, et qui devient un élément essentiel au rouage de Vallée, au même titre que les acteurs ou la mise en scène. Par cette cohésion d’ensemble BIG LITTLE LIES laisse échapper une énergie folle. Une vitalité superbe qui risque alors, même après sept épisodes, de donner un autre sentiment, celui du trop peu.

Pierre Siclier

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[CRITIQUE] BIG LITTLE LIES - saison 1
Diffusion : 20 février 2017
Créateur : David E. Kelley, réalisé par Jean-Marc Vallée
Acteurs principaux : Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley
Diffuseur : HBO (USA) / OCS City (France)
Format : 7x52min
4.0Note finale
Avis des lecteurs 4 Avis

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