Tui, jeune adolescente de 12 ans, se plonge dans un lac gelé. Lorsqu’elle change de vêtements à l’école, l’infirmière découvre que la jeune fille est enceinte. Conduite au commissariat, l’adolescente rencontre le détective Robin Griffin. La question de la paternité de l’enfant devient primordiale d’autant plus que Tui disparait le lendemain de la découverte de sa grossesse.

Tout commence avec The Killing… ou plutôt avec Forbrydelsen. l’avoue sans honte. La série américaine, adaptée de la série danoise, est son point d’origine, son idée de « base » pour son projet . Si les deux séries policières (danoise originale et américaine adaptée) débutent avec la même question simple et pourtant propre à faire naitre la tension : « Qui a tué Nana Brik Larsen (au Danemark) ou Rosie Larsen (aux États-Unis) ? », Jane Campion choisit pour sa part de dévier la question en s’interrogeant sur « qui a mis enceinte Tui? ».  Par cette simple prise de position la réalisatrice l’affirme. Il ne s’agit pas de faire une copie d’une série déjà existante mais d’ouvrir de nouvelles problématiques, d’explorer de nouveaux thèmes, de créer de nouveaux personnages.

Photo de la série TOP OF THE LAKE

© BBC Two, BBC UKTV, Sundance Channel

Bien sûr certains éléments sont conservés. Dans les trois séries, une inspecteur femme est en charge de l’affaire. Dans les trois séries, son coéquipier homme cherche à imposer son pouvoir. Mais évidement l’inspectrice, par son regard sur le monde, par son vécu et par son instinct, est la seule à comprendre la jeune fille « disparue» ou « décédée ». Bien sur dans les trois séries le décor, la nuit et la pluie danoise, le brouillard et la pluie de Seattle, le lac et la foret néo-zélandaise, offre une atmosphère et un univers à part. On est loin des labos propres et des commissariats « neufs » des séries policières habituelles. Tout comme le choix délibéré de ne jamais « boucler » une intrigue. Aucune affaire autre que celles présentées dans le premier épisode n’est introduite. Aucun « nouveau meurtre » et « nouveau protagoniste » n’entrent en scène au cour du feuilleton. La série sera feuilletonnante et aucune résolution n’interviendra avant le dernier acte. Un roman télévisuel. Rien de plus. Rien de moins.

Et pourtant. Malgré ses reprises, TOP OF THE LAKE est « à part ». Non seulement parce que la jeune fille est toujours en vie. Non seulement parce que le point de départ est sa grossesse et non son meurtre. Mais parce que Jane Campion est une auteur. Elle distille dans les 6/ 7 épisodes de la série son regard sur le monde, sur les femmes et sur la société. Choisissant d’exclure la dimension « politique » des deux autres séries (le suspect est pendant un certain temps un politicien influent dans les deux autres séries), Jane Campion se concentre sur une autre forme de pouvoir, sur une autre dimension de l’autorité : celle du père, Matt Mitcham, malfrat qui « dirige » de fait la ville grâce à son activité de dealer. Père tout puissant et soumis au seul fantôme de sa mère, Matt incarne le mâle sous toutes ses formes. Se donnant bonne conscience quelque soit ses actions, pilier de la communauté, Matt n’est que virilité et pouvoir dans les premiers épisodes. Jamais remis en cause par les autorités, ce père, qui contrôle tout, tout le monde et surtout les femmes dont il abuse, ne trouve son alter égo qu’en Gj, femme gourou qui offre aux femmes la vérité crue et sans concession sur elles mêmes. Interprétée par la magnifique et extraordinaire (actrice principale de La leçon de Piano), Gj incarne seule la continuité, la fixité et l’immobilisme. Non Gj ne changera pas. Non cette affaire n’atteindra pas toutes les personnes de la communauté. Elle, Gj, et elle seule, restera droite dans ses bottes contrairement à Matt qui vacille, de plus en plus, au fur et à mesure des épisodes.

Photo de la série TOP OF THE LAKE

© BBC Two, BBC UKTV, Sundance Channel

Les différences ne s’arrêtent pas là. Le personnage principal, la détective Robin Griffin, alias Elizabeth Moses, devient lui même sujet de débat. Contrairement au personnage d’apparence fort, asociale, pouvant paraitre par certains aspects de sa caractérisation « autiste » dans les séries d’origine, Robin est une victime. Douce avec les enfants et torturée par son passé, elle est hantée par des fantômes qu’elle dissimule dans l’affaire en cours. Tui devient sa prolongation. La partie d’elle même qu’elle doit sauvée et protégée même s’il est déjà trop tard. Cette quête personnelle, de justice et de « renaissance », vaine et sans espoir, n’aboutit qu’à la découverte de sa véritable identité, celle qui va l’anéantir et la détruire pour la faire renaitre.

« Le regard et le talent de Jane Campion offrent un nouveau souffle à une série originale déjà réadaptée. »

Aux thèmes riches et intenses des relations hommes / femmes, du regard des uns sur les autres, de l’inceste et du pouvoir se mêlent le sens de la photographie et le sens artistique de Jane Campion. L’environnement, ces forets immenses et ce lac gigantesque écrasent les hommes et les femmes, quelque soit leur position sociale. Sans merci avec l’être humain, la nature envahit les cadres de l’auteur pour immerger l’intrigue et les personnages dans un univers qu’ils ne contrôlent qu’en apparence. Car comme l’a compris Tui, seule la nature peut la protéger en anéantissant les mortels. C’est également elle aussi qui mêne le récit. Sachant toujours « minimiser » le drame pour céder la place à l’observation et aux émotions, Jane Campion se laisse guider par les éléments, les personnages, les saisons et les couleurs pour rythmer les épisodes. Chacun se débat entre son passé, son présent et son avenir en s’opposant à l’immobilisme et à l’inertie du lac.

En partant d’une série, adaptée d’une série existante, Jane Campion remporte le défi de créer autre chose. Malgré certaines similitudes, très rapidement la série de la réalisatrice néo-zélandaise s’éloigne des sentiers déjà explorés par ses deux prédécesseurs pour parcourir de nouveaux horizons, plus cruels et plus doux, plus passionnés et plus insouciants, plus féminins et plus masculins. Par une construction méthodique autour de questions précises, la réalisatrice donne à voir, sous la forme feuilletonnante, un conte sans merci.

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JANE CAMPION SUR LE BLOG DU CINÉMA
PORTRAIT DE LA RÉALISATRICE

Artiste et cinéaste marquante de ces dernières années, Jane Campion s’est illustrée en parcourant des thèmes singuliers et universels, personnels et communs à tous, originaux et intemporels. Nous profitons de la réédition de sa filmographie en vidéo pour dresser un portrait de la cinéaste à travers l’analyse de l’intégralité de son oeuvre.

jane-campion

CRITIQUES DE SES DIFFÉRENTS FILMS

Analyses des courts métrages, Peel, Passionless Moments, A Girl’s Own Story, After Hours et The Water Diary;

des Longs métrages
– SWEETIE, 1989
 UN ANGE A MA TABLE, 1990
– LA LEÇON DE PIANO, 1993
PORTRAIT DE FEMME, 1996
– HOLY SMOKE, 1998
– IN THE CUT, 2003
– BRIGHT STAR, 2009

Critique de la série
TOP OF THE LAKE, 2013

INTÉGRALE JANE CAMPION: le contenu du coffret

http://video.fnac.com/a8932259/Coffret-Jane-Campion-12-films-Edition-speciale-Fnac-DVD-DVD-Zone-2ob_d32b08_3d-boxset-br

Contenu du coffret DVD 

Courts métrages :
– PEEL, 1982
– PASSIONLESS MOMENTS, 1983
 A GIRL’S OWN STORY, 1984
– AFTER HOURS, 1984
– THE WATER DIARY, 2006 (inédit, tous territoires)
– THE LADY BUG, 2007 (inédit, tous territoires)
Tissues (inédit, tous territoires)

Séries
– TOP OF THE LAKE, 2013

Longs métrages
– TWO FRIENDS, 1986 (TV)
– SWEETIE, 1989
 UN ANGE A MA TABLE, 1990
– LA LEÇON DE PIANO, 1993
PORTRAIT DE FEMME, 1996
– HOLY SMOKE, 1998
– IN THE CUT, 2003
– BRIGHT STAR, 2009

INFORMATIONS

Affiche de la série TOP OF THE LAKE

• Titre original : Top of the lake
•  : Jane Campion et Gérard Lee
• Acteurs principaux : , , , Holly Hunter, , Robyn Nevin
• Saisons : 1
• Nombre d’épisodes : 7
• Format : 60 minutes
• Diffuseur : Bbc
• Synopsis : Tui, une jeune fille âgée de 12 ans et enceinte de 5 mois, disparaît après avoir été retrouvée dans les eaux gelées d’un lac du coin. Chargée de l’enquête, la détective Robin Griffin se heurte très rapidement à Matt Mitcham, le père de la jeune disparue qui se trouve être aussi un baron de la drogue mais aussi à G.J., une gourou agissant dans un camp pour femmes. Très délicate, l’affaire finit par avoir des incidences personnelles sur Robin Griffin, testant sans cesse ses limites et ses émotions…

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