Suite de notre rétrospective sur Clint Eastwood réalisateur avec ses films durant les années 1980 !

Lancé à pleine vitesse derrière la caméra, la carrière de l’acteur Clint Eastwood allait de plus en plus se rapprocher de celle du cinéaste. Si sa réputation de réalisateur est encore loin d’avoir conquis la critique américaine (la critique française est alors beaucoup plus réceptive à ses ambitions), sa stratégie de carrière va rapidement l’amener à apparaître principalement devant sa caméra et non plus celle des autres. Il n’hésitera pas à accessoiriser des réalisateurs de second plan (Richard Benjamin), à donner sa chance à son ancienne doublure cascade (Buddy Van Horn) et même à remplacer officieusement un réalisateur débutant trop lent à son goût (Richard Tuggle). A ce petit jeu, l’acteur Eastwood perd incontestablement de son aura (Haut les Flingues, La Dernière Cible et Pink Cadillac sont des échecs cinglants) et si ses choix personnels lui offrent l’occasion d’étendre d’approfondir sa vision artistique (Honkytonk Man, Bird) et de conquérir le respect de ses pairs, le public ne suit pas davantage. Il lui faudra quelques réalisations moins subtiles (Firefox, Le Maître de Guerre) sous influence du gouvernement reaganien pour regagner les faveurs du public.

En creusant par ailleurs ses deux archétypes fondateurs, le western (Pale Rider) et le polar (Sudden Impact), Clint Eastwood met l’accent sur ses thèmes de prédilection (seul contre tous), leur ajoutant également la transmission et l’héritage, le tout mâtiné d’une ambiguïté constante, qui seront bientôt au cœur de ses films. D’un point de vue personnel, son mandat de Maire de Carmel, sa séparation avec Sondra Locke et la redéfinition même de son propre statut avec Sur La Corde Raide, son film le plus sulfureux qu’il n’osera pas signer de son nom, le « fragilise » face aux nouveaux hérauts héros du film d’action (Mel Gibson, Bruce Willis, Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger etc.) mais lui permette de dépasser son propre statut grâce à ses deux sélections au Festival de Cannes (Pale Rider, Bird) et un premier golden globe du meilleur réalisateur (Bird). Si l’acteur est en perte de vitesse, beaucoup voit la confirmation d’un réalisateur passionnant.

1980 – BRONCO BILLY

Titre original : Bronco Billy
Avec : Clint Eastwood, Sondra Locke, Geoffrey Lewis
Genre : Comédie
Durée : 2h

 

 

Longtemps considérée comme une œuvre mineure dans la filmographie pléthorique de Clint Eastwood, BRONCO BILLY fait désormais partie de ces films qui gagnent à être vus et revus. Coincé entre les comédies country patraques mais jackpot Doux, Dur et Dingue (1980) et Ça va Cogner (1982), ce “petit” film en dit bien plus que son sujet ne le laissait penser. Nous retrouvons ici le terreau eastwoodien avec sa peinture de losers sympathiques et ce fameux rêve américain détourné, écorné, phagocyté par un cirque itinérant au bord de la faillite. Bronco Billy McCoy joue au double optimiste de Josey Wales et traverse l’Amérique profonde avec le sentiment de pouvoir encore se raccrocher à ses utopies, à ses rêves. Il y a du Capra dans cette histoire qui frôle la naïveté touchante, de par la solidarité entre les protagonistes, la générosité en toile de fond. Il y a du John ford également dans cette vision d’un passé survendu glorieux. Malgré tout, certains esprits chagrins lui reprocheront un patriotisme galvaudé (Ronald Reagan venait d’être élu à la sortie du film) avec cette scène étonnante où, après l’incendie du cirque, la toile du chapiteau est remplacée par des drapeaux américains. Conclusion hâtive ? Ce sont les pensionnaires d’un asile de fous qui les assembleront… Clint Eastwood ou l’art de l’ambiguïté.

1982 – FIREFOX L’ARME ABSOLUE

Titre original : Firefox
Avec : Clint Eastwood, Freddie Jones, David Huffman
Genre : Espionnage
Durée : 2h17

 

 

Avec FIREFOX, Clint Eastwood tournait alors son plus gros budget (principalement dédié aux effets spéciaux) et retentait l’aventure du film d’espionnage sur fond de guerre froide et d’avions de chasse sophistiqués. Période Reagan oblige, les gentils américains partent donc en mission contre les méchants soviétiques avec, en ligne de mire, un héros traversé par les remords et les traumatismes de la guerre du Vietnam. Convenablement emballé autour de son acteur vedette, FIREFOX sera mal reçu par la critique et perçu comme un film stéréotypé, manichéen et très prévisible, même dans sa version télévisée rallongée d’une dizaine de minutes. Pas faux. Obligé de maintenir son statut au box-office pour se permettre des envolées d’un autre niveau d’exigence, FIREFOX succédait au semi échec de Bronco Billy mais allait lui permettre de produire Honkytonk Man qu’il tournera quelques semaines auparavant. Le système Eastwood pour lui permettre de conserver son indépendance fonctionnait plein gaz. On n’a pas rien sans rien.

1982 – HONKYTONK MAN

Titre original : Honkytonk Man
Avec : Clint Eastwood, Verna Bloom, Kyle Eastwood
Genre : Drame
Durée : 2h02

 

 

Avec un budget ultra serré (2 millions de dollars) et tourné en cinq semaines seulement, HONKYTONK MAN sortit en 1982, la même année que Firefox dont il est l’antithèse parfaite. Si celui-ci était un film désincarné et spectaculaire, voué à son unique objectif commercial, HONKYTONK MAN se voulait plus personnel tant sur l’époque traitée (la Grande Dépression que le cinéaste traversa enfant) que sur un casting où il jouait symboliquement auprès de son propre fils, Kyle. En interprétant Red Stovall, un guitariste paumé et tuberculeux, le réalisateur s’offrait également un rôle à la fois touchant, pathétique et bouleversant. Clint Eastwood n’a jamais caché son admiration pour John Ford et, par extension, John Huston dont on retrouve ici le goût pour la poussière dans une tragédie en plein désert. Pas étonnant qu’une partie de l’intrigue se situe non loin de l’action des Désaxés (The Misfits), film culte sur la lose flamboyante, précisément mis en scène par Huston avec ce sens de l’inéluctable tragédie. Surtout, Clint Eastwood montrait une nouvelle fois son goût pour les grands espaces, les gens simples, la musique, le terroir, sans jamais tomber dans le pittoresque, le picaresque ni la condescendance. Le résultat est un regard à la fois attendri et sans aspérités sur ces marginaux d’une société en pleine transformation. Film sur l’héritage et la transmission (thèmes qui seront par la suite le cœur révélateur de son œuvre), HONKYTONK MAN traite également de la filiation et du sacrifice avec une rare pudeur. Le résultat est bouleversant.

 

” Vas-y, fais moi plaisir…” (Sudden Impact)

 

1983 – LE RETOUR DE L’INSPECTEUR HARRY

Titre original : Sudden Impact
Avec : Clint Eastwood, Sondra Locke, Pat Hingle
Genre : Policier
Durée : 1h57

 

 

Quatrième épisode des aventures trépidantes et pétaradantes d’Harry Calahan, LE RETOUR DE L’INSPECTEUR HARRY permet à Clint Eastwood de poser son empreinte de réalisateur sur une série culte. D’ailleurs, le scénario était à l’origine écrit autour du personnage principal féminin avant d’être retravaillé pour devenir un nouvel épisode du célèbre inspecteur. Les thématiques du viol et de la vengeance rôde une nouvelle fois chez un Eastwood qui filme Sondra Locke, sa compagne à l’époque, en victime obsédée par la vengeance. Si le film est ultra efficace, il n’évite aucun cliché ni aucune exagération. Surtout, il s’avère le plus sombre et le plus violent de la pentalogie. L’un des plus ambigus aussi sur le sujet de la loi du talion duquel les deux précédents épisodes s’éloignaient ostensiblement. Volet le plus réussit de la saga après le film initial, plus sec, de Don Siegel, LE RETOUR DE L’INSPECTEUR HARRY ne s’économise pas les clins d’œil et délivre également son lot de citations pas piquées des hannetons dont le fameux « Go ahead, make my day » (« vas-y, fais moi plaisir ») classée depuis 6ème réplique de l’histoire du cinéma américain. Pas mal pour un film somme toute mineur.

1984 – LA CORDE RAIDE

Titre original : Tight Rope
Avec : Clint Eastwood, Geneviève Bujold, Dan Hedaya
Genre : Thriller
Durée : 1h55

 

 

Voici un cas à part que ce polar désaxé. À la manière du The Thing from Another World de Christian Nyby désormais accordé à Howard HawksLA CORDE RAIDE peut aujourd’hui être analysé comme une oeuvre réalisée par Clint Eastwood lui-même, sinon totalement sous influence. Si l’histoire n’a jamais été officiellement débrouillée, il semble que la production avait accordé au scénariste Richard Tuggle (auteur de l’Evadé d’Alcatraz), la possibilité de réaliser lui-même le film. Trop lent au goût d’Eastwood, dont la vitesse d’exécution était déjà bien connue, ce dernier prit en charge le tournage de nombreuses scènes, la plupart selon certains, sans s’en attribuer le crédit… contrairement à Josey Wales Hors la Loi, qui avait vu Philipp Kaufman viré du tournage pour désaccords. Quoi qu’il en soit, cette fissure créative ne se remarque à aucun moment tant le film est visuellement sur une ligne cohérente, un style compact mis en image par Bruce Surtees, le directeur photo attitré d’Eastwood. L’histoire, elle, est noire d’encre. Si Clint Eastwood n’a pas apposé son nom à la réalisation de ce film c’est aussi, peut-être, par ses côté très autobiographiques (Alison Eastwood joue ici l’une des filles du héros), son ambiguïté portée au sommet et l’impudeur inhabituelle de l’intrigue. Si nous suivons Wes Block, un inspecteur de la nouvelle-Orléans sur les traces d’un tueur de prostituées, nous entrons également dans la vie de ce représentant de loi particulièrement trouble, attiré par les quartiers les plus chauds et des fantasmes sado-masochistes border. Quand l’inspecteur et le tueur partagent les mêmes obsessions chacun d’un côté de la loi, cela donne un film sombre, morbide, à la lisière de l’horreur et doté d’un sadisme assumé. Il faut heureusement une idylle presque normalisée au héros (Geneviève Bujold, impeccable) pour recentrer un film qui part en sucette dès qu’il le peut (la nounou retrouvée dans le sèche linge, les chiens assassinés, les corps filmés avec crudité pour l’époque). LA CORDE RAIDE joue habillement du rouge et du noir et applique le petit manuel du Eastwood illustré dans ses excès les plus dérangeants. Comme protégé par le nom de Richard Tuggle, le réalisateur se permet ici de mixer ses propres thématiques dans un storytelling qui ne s’évite aucune perversité. Sorti un an après Le Retour de l’Inspecteur Harry dont il se fait l’écho dégénéré, LA CORDE RAIDE est un film poisseux, dérangeant, loin d’être caricatural. S’il a vieilli et accuse quelques sautes de rythme dans sa seconde partie, il permit également à Clint Eastwood d’entamer sa collaboration avec le musicien Lennie Niehaus. Passionnant.

1985 – PALE RIDER

Titre original : Pale Rider
Avec : Clint Eastwood, Michael Moriarty, Carrie Snodgress
Genre : Western
Durée : 1h53

 

 

Troisième western réalisé par Clint Eastwood, PALE RIDER revenait aux sources de l’Homme sans nom, ce héros solitaire qui fournit la justice au détriment de sa propre « existence ». En incarnant le Prédicateur, Clint Eastwood joue une nouvelle fois avec son image et sa filmographie dans un dérèglement plus poussé. Ici, les stigmates qu’il présente comme autant de blessures mortelles le transforme immédiatement en une sorte d’ange exterminateur, revenu de l’au-delà pour imposer sa justice avant de repartir pour le grand nulle part des monts enneigés. Christique. Ce schéma, similaire à L’Homme des Hautes Plaines, inscrit le film dans un récit qui déborde de film en film. Si l’ombre de Leone plane encore sur cette mythologie en marche (les longs manteaux etc.) et quoi que l’histoire se rapproche sensiblement de L’Homme des Vallées Perdues de George Stevens, c’est avant tout dans un esprit de solde de tout compte car la réalisation, le rythme et les ambiances portent à chaque instant la patte du cinéaste. En jouant de tous les paradoxes (le prêtre devient un symbole quasi sexuel pour les personnages féminins qui n’hésitent pas à lui déclarer leur flamme), n’évacuant aucune violence pour parvenir à ses fins, PALE RIDER se fond dans un moule moins académique que certains pouvaient le penser. Pour la première fois en compétition à Cannes, Clint Eastwood permettait au western de revenir au galop avec une œuvre obsédée par la déglingue. Rien d’étonnant de la part du réalisateur/acteur dont le rapport à son propre statut, à son propre corps relevait d’une forme de masochisme obstiné. A partir de ce film, il commencera enfin à être pris au sérieux. Il était temps.

1985 – VANESSA IN THE GARDEN

Titre original : Vanessa in the Garden (Amazing Stories, S01E12)
Avec : Harvey Keitel, Sondra Locke
Genre : Fantastique
Durée : 25 min.

 

 

Pour sa première incursion dans le cinéma fantastique, Clint Eastwood prenait des gants. Jalon de la série Amazing Stories, produite par Steven Spielberg, c’est ce dernier qui lui proposera de filmer un script écrit par ses soins. Nous voici à la rencontre de Byron Sullivan, artiste heureux et marié à Vanessa, qui voit sa carrière décoller quand une grande galerie New Yorkaise accepte d’exposer ses œuvres. Malheureusement un accident de calèche tue son épouse et ses espoirs, jusqu’au jour où une apparition dans le jardin lui fait retrouver la lumière. Il y a du Portrait de Dorrian Gray dans cette histoire qui entremêle le pouvoir de la création (et de la re-création), la folie, et l’amour dans toute sa pureté. On se rapproche ici du cinéma fantastique édulcoré de la Quatrième Dimension, bordé parfois d’un romantisme suranné et poétique. Dans le rôle de ce couple maudit et magnifique, Harvey Keitel compose un artiste transi alors que Sondra Locke joue une Vanessa évanescente à contre emploi de ses autres performances dans les films réalisés par son compagnon. Épiphanie de leur relation, ce dernier film en commun tient au prestige de son réalisateur et du scénariste. Il démontrait l’aisance de Clint Eastwood à se confronter à un genre archétypal, sans a priori ni condescendance. En ressort un bel épisode, élégant et généreux.

1986 – LE MAÎTRE DE GUERRE

Titre original : Heartbreak Ridge
Avec : Clint Eastwood, Moses Gunn, Marsha Mason
Genre : Guerre
Durée : 2h10

 

 

Clint Eastwood n’aime pas refaire le même film, ni aborder les mêmes genres. Malgré tout, il instille assez de lui-même, de ses obsessions dans chacun d’eux pour leur donner une patine, un style particulier. En abordant pour la première fois le film de guerre, rebelote, avec ces idées d’héritage du passé, de transmission, d’asociabilité, de décrépitude… il faut dire que le personnage du Sergent Tom Highway avait tout pour lui plaire, dans ses habits de dinosaures, d’archaïsme face à la jeunesse, en équilibre entre pathétique et héroïsme. Le ton résolument tourné vers la comédie, voire la farce grossière, lui offre quelques dialogues pimentés peu enclins à la nuance. Ficelé avec savoir faire et un sens de la dérision poussé pour ne pas dire poussif, LE MAÎTRE DE GUERRE (traduction éloignée du titre original, Hertbreak Ridge, nom d’une sanglante bataille lors de la guerre de Corée) n’en reste pas moins une œuvre mineure qui maintient sans complaisance l’image de l’américain viril porté depuis 20 ans par le comédien.

1988 – BIRD

Titre original : Bird
Avec : Forest Whitaker, Diane Venora, Michael Zelniker
Genre : Drame, Biopic
Durée : 2h40

 

 

La musique a souvent rythmé le cœur de la filmographie de Clint Eastwood, comme toile de fond ou comme argument singulier (Un Frisson dans la Nuit, HonkyTonk Man). Pianiste à ses heures, le réalisateur a joué dans les bars et tapé le bœuf dans ses jeunes années. Depuis longtemps, il souhaitait offrir un film digne de ce nom à l’un de ses musiciens préférés : Charlie Parker, surnommé BIRD. Le sujet permet au réalisateur de peaufiner son sens de l’ombre et de la lumière, de jouer sur une partition faite de cassures et d’envolées poétiques. Fondus enchaînés, cut, flash-backs, flash-backs dans les flash-back et autres accessoires narratifs modulent son premier biopic, lui donne chair dans un drapé plus nostalgique que franchement dépressif. Une démonstration du spleen sur 2h40 que certains jugeront trop classiques. Présenté au festival de Cannes, le film repartira avec un prix technique pour le travail sur la bande son et un prix d’interprétation pour Forest Whitaker, impressionnant de bout en bout (les autres comédiens ne sont pas en reste, notamment Diane Venora) et littéralement habité par son rôle. Clint Eastwood, définitivement reconnu, gagnera également son premier Golden Globes du meilleur réalisateur. Enfin !

 

Cyrille DELANLSSAYS

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