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Prenant appui sur le contexte de la fin de la guerre de Sécession et les lois raciales des États sudistes, brosse le portrait d’une résistance face au pouvoir arbitraire de dirigeants égarés. La démocratie naissante que dépeint n’est de fait pas très éloignée d’un système totalitaire, où les élites trouvent toujours un moyen pour dominer les plus démunis, que ce soit par la force ou par le droit. Or les deux aspects qu’on voudrait idéalement séparer sont en fait intimement liés. La bataille armée est ainsi directement connectée à celle du tribunal. Le combat de Newton Knight () et de son descendant 85 ans plus tard, se déroule certes dans le contexte de l’abolition de l’esclavage, mais son sujet est ailleurs. Le film, à l’image de précédents comme Jeremiah Johnson (Sydney Pollack) ou Josey Wales hors-la-loi (Clint Eastwood) aborde la question de la légitimité d’un individu à se rebeller et à édicter ses propres lois, lorsqu’il estime être confronté à l’injustice. Les trois films portent sur un militaire qui décide de fuir sa condition et entrer dans l’illégalité, au nom d’une cause plus noble.

Les cartons informatifs, le recours à des images d’archives ou à la reconstitution du procès du descendant de Newton Knight peuvent dérouter les spectateurs qui ne seraient pas sensibilisés à certaines notions purement américaines. La guerre de Sécession a été un choc civilisationnel pour cette très jeune nation, une guerre civile qui a eu des répercussions bien au-delà de l’abolition de l’esclavage. FREE STATE OF JONES replace cet élément dans son contexte socio-politico-économique en montrant à quel point l’abolition de l’esclavage était aussi une façon de légitimer l’imposition d’un nouveau pouvoir par rapport à un ancien. Vu de loin, il serait facile de coller une dichotomie bons/méchants sur la division Nord/Sud. Comme le réalise Newton Knight, cette guerre n’est pas celle des prolétaires dont il fait partie, mais un conflit entre élites. Au Sud, la fortune des grands propriétaires terriens repose exclusivement sur l’exploitation de l’Homme noir, alors qu’au Nord on a amorcé un virage industriel qui requiert une main d’œuvre ouvrière. Le film donne à l’Histoire sa dimension de « temps long », et ne tombe pas dans la facilité en laissant croire que telle bataille épique ou tel procès changea pour toujours le cours des choses. Le combat du conté de Jones prit plus d’une vie, d’où le fait que le récit dépasse le cours de l’existence de Newton Knight.

Image tirée du film Free State of Jones de Gary Ross

Copyright DeaPlaneta

Encore aujourd’hui il existe des Américains nostalgiques des États du Sud sans pour autant inscrire leur fantaisie dans le contexte des lois raciales. Bien souvent ces révisionnistes évoquent un temps où l’État-Nation était assez discret pour assurer une liberté sans borne. On pourrait rattacher cette nostalgie à une autre particularité américaine : le libertarisme, une sorte d’anarchie de droite qui voudrait reléguer les fonctions de l’État au minimum, voire le supprimer totalement. La vision rêvée de ce modèle est évidemment l’Ouest sauvage, où les individus se gèrent sans la tutelle d’aucune autorité. La première partie de FREE STATE OF JONES épouse cette idéologie pour mieux la démonter dans sa seconde partie. Car si Newton Knight et ses compères déserteurs vagabondent un temps sous le crédo du « vivre et laisser vivre », ils finissent par s’organiser en État autonome. Devant l’arbitraire des deux pouvoirs nationaux (le Sud comme le Nord), ils édictent leurs propres règles et constituent une communauté les rapprochant davantage d’une forme de proto-communisme. Le plan sur la faucille qui ouvre la séquence de la réunion du nouveau syndicat après la victoire contre le Sud n’est donc pas un hasard.

En évitant le manichéisme, FREE STATE OF JONES s’inscrit dans la lignée de grandes épopées sur la liberté et relie la fondation des États-Unis avec son actualité la plus brûlante.

Cette histoire de la résistance dans laquelle s’inscrit FREE STATE OF JONES se propose de lier le passé et le présent. La lutte armée est au cœur de l’ADN des États-Unis. Le fameux Deuxième amendement de sa constitution qui est totalement incomprise de ce côté de l’Atlantique en est un bon exemple. Si le port d’arme est évidemment à l’origine de milliers de morts inutiles chaque année aux États-Unis, son inscription en tant que droit fondamental n’est pas arbitraire. Cet amendement est directement issu de la guerre d’Indépendance et assure aux individus la capacité à se rebeller contre un pouvoir étatique en cas de dérive tyrannique (à l’époque la Grande-Bretagne, qui rendit elle le port d’arme illégal pour éviter toute révolution). Le port d’arme renvoie donc à l’injonction du peuple à se révolter lorsque ses conditions sont insupportables. En France, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, inspirée de la révolution américaine, reconnaît l’insurrection populaire contre un pouvoir oppressif, tyrannique et despotique comme un devoir. Un point qu’on oublie souvent : les textes assurent aux individus qu’ils sont légitimes dans leur révolte, dans les faits l’autorité s’arroge le monopole de la violence.

Image tirée du film Free State of Jones de Gary Ross

Copyright DeaPlaneta

FREE STATE OF JONES ne se contente pas seulement de convoquer le passé lointain, il fait écho également aux préoccupations très contemporaines des États-Unis. L’auto-gestion des rebelles du conté de Jones contre l’oligarchie des plantations peut évoquer le mouvement « Occupy Wall Street » qui opposait les fameux « 99% » (nous, le peuple) aux « 1% » (les plus riches, qui ne s’enrichissent que sur la pauvreté des 99% restants). Aujourd’hui, une part grandissante des salariés américains prônent une revalorisation du salaire minimale, alors que les grands groupes privés invoquent le droit de s’enrichir sur cette marge devenue intolérable. Plusieurs fois le film fait clairement allusion à l’immoralité de l’enrichissement de quelques uns sur le dos de tous les autres. Au départ de l’insurrection de Newton Knight il y a surtout la spoliation que subissent les travailleurs précaires au nom de l’effort de guerre. D’un côté les riches propriétaires terriens évitent d’aller au front, de l’autre les petits agriculteurs se font ratisser 90% de leurs récoltes, les condamnant à la misère donc à la mort. L’esclavage n’est donc qu’un aspect d’une question beaucoup plus large sur les conditions de l’oppression et les capacités de résistance. Sans ce contexte il peut être difficile de trouver « ce dont le film parle ». Pourtant, en évitant le manichéisme et la facilité d’un événement symptomatique, FREE STATE OF JONES s’inscrit dans la lignée des grandes épopées sur la liberté et relie la fondation des États-Unis avec son actualité la plus brûlante.

Thomas Coispel

Retrouvez notre critique négative du film

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