Derrière les X-Men, il n’y a aura eu (presque) qu’un seul homme : Bryan Singer. C’est lui qui au début des années 2000 nous passionnait pour ces histoires de mutants, métaphores à propos du racisme, du nazisme ou du passage à l’âge adulte pour des adolescents sans repères. Il n’était alors pas loin de toucher au statut d’auteur dans le domaine des films à grands spectacles et budgets au même titre que Sam Raimi avec Spiderman ou Christopher Nolan avec Batman.

Mais après avoir laissé à contrecœur son bébé à un autre (Brett Ratner) pour le dernier volet de sa trilogie, Singer, ne retrouvant pas dans ses projets suivant la maîtrise d’X-Men 2, ne s’est jamais vraiment imposé comme un réalisateur de talent. Connaissant une série d’échecs, plus ou moins à juste titre (Superman Returns, Walkyrie, Jack le chasseur de géants). C’est finalement en retournant aux X-Men (d’abord comme producteur) qu’il retrouva une certaine popularité. Une saga relancée en 2011 sous forme de prequel pour raconter la jeunesse des super-héros.

Avec X-MEN : APOCALYPSE, le troisième opus de cette nouvelle série de films, Bryan Singer avait donc enfin la possibilité de conclure SA trilogie, SA saga. On pouvait s’attendre à une proposition riche et originale de la part d’un homme ayant repris le contrôle sur son œuvre et qui dispose de moyens suffisants. Il n’en est rien. Dans X-MEN : APOCALYPSE, Singer choisit d’écarter ce qui faisait les qualités des deux films précédents (utilisation de l’époque), oublie toute notion d’action divertissante au profit de bavardages sans sens ni but, et ne semble jamais vraiment assumer ou comprendre l’évolution de l’objet qu’il a lui-même créé.

Photo du film X-MEN : APOCALYPSE

© Twentieth Century Fox

On l’a dit, Bryan Singer n’a jamais vraiment digéré de voir un autre que lui prendre les rênes des X-Men. Déjà avec Days of Future Past (2014) le réalisateur y allait de son règlement de compte personnel, passant outre les événements de L’Affrontement final (2006, Brett Ratner) et redéfinissant, par des voyages dans le temps, une ligne chronologique à son goût. Du moins pour le commun des mortels qui se contenterait de suivre les films et n’irait pas fouiller moult forums pour y trouver des hypothèses sur des mondes et des temporalités parallèles qui parviendraient à justifier ces « non-sens » scénaristiques. Plutôt que de faire table rase du passé et de rester dans une ligne directive claire, X-MEN : APOCALYPSE se perd dans un fourre-tout de personnages, présents avant tout pour titiller les fans, qu’importe les incohérences. Avec par exemple la présence du mutant Diablo ou du jeune colonel Stryker, vingt ans avant leur supposée rencontre des X-Men, on ne sait plus bien où nous en sommes.

On aurait pu supposer que Singer se réappropriait là entièrement la saga, coupant les liens avec la trilogie précédente. Il ne s’agirait alors plus uniquement d’effacer de nos mémoires L’Affrontement final, mais bien de passer au-dessus de ses propres créations (X-men et X-men 2). Seulement en multipliant les clins d’œil souvent lourdingues sur ce que nous connaissons (les films déjà réalisés et dont l’histoire se passe après les événements de ce dernier opus, vous suivez toujours ?), le réalisateur ne s’en détache pas et nous force à nous raccrocher à ces films et à les lier entre eux. D’autant plus navrant que plutôt que de redéfinir entièrement sa saga, Singer ne fait que la réutiliser. Pas pour faire du neuf, mais plutôt du réchauffé au goût caoutchouteux. Les lieux et les événements sont très similaires : enlèvement de mutants par un groupe de militaires ; utilisation de Diablo pour franchir des portes verrouillées dans une base secrète dans des montagnes ; humanité menacée par l’utilisation de Cerebro… Jusqu’aux dialogues, tout donne l’effet d’un gros déjà-vu, mais en moins bon.

“Bryan Singer a eu son final de trilogie, mais n’en a rien fait de bien.”

On pourrait tenter de se plonger dans cette aventure en restant totalement détaché de l’univers qui l’entoure. Mais même là, Singer ne convainc pas. Certes il y a quelques scènes de qualité et des moments grandioses. Comme lorsque Magneto revient dans un camp d’Auschwitz qu’il détruit en même temps que son passé, ou quand Charles Xavier, alors connecté au Cerebro, se voit contrôlé par Apocalypse qui cherche à détruire toutes les armes nucléaires des puissances mondiales. Des passages capables de nous faire trembler devant Apocalypse qui se lâche enfin : « Plus aucune superpuissance !». Ni de religion, de croyance et de « faux dieux » apparemment. Voilà ce qui se cache derrière la volonté d’Apocalypse de tout détruire. Ce premier mutant, qui se considère comme un super-dieu, tout droit sorti de la Bible avec ses quatre cavaliers, à moins qu’il ne soit justement à l’origine de ces textes anciens… On tiendrait bien quelque chose ici, mais Singer n’en fait rien. Cette base scénaristique qu’est X-MEN : APOCALYPSE n’est finalement jamais vraiment développée comme il se doit.

Il en va de même avec l’utilisation de l’Histoire qui sert de décors au film. A l’inverse des deux films précédents qui s’emboîtaient parfaitement avec leur époque (la crise de Cuba des années 1960, puis l’Amérique réactionnaire et post-guerre du Vietnam des années 1970), ici, les années 1980 et la guerre froide n’amènent à rien. Au contraire ce n’est qu’un moyen de souligner des évidences (résonne soudain le morceau The Four Horsemen de Metallica devant les quatre guerriers d’Apocalypse, normal) ou pour faire des blagues pas toujours judicieuses. Comme à la sortie d’une projection du Retour du Jedi où les jeunes mutants se mettent d’accord sur le fait que le troisième épisode est toujours le moins bon. Encore une pique à Ratner, à moins que Singer n’ait conscience du raté de son propre film. D’autant qu’en dépit de ses défauts, le film que proposait Brett Ratner respectait les thématiques et osait au moins pousser la part dramatique très loin, jusqu’à supprimer des personnages emblématiques pour un dernier grand spectacle. Tout l’inverse de cet opus qui, sous la houlette de Singer, se traîne difficilement et plonge jusqu’à l’ennui.

Photo du film X-MEN : APOCALYPSE

© Twentieth Century Fox

Soit trop long lorsqu’il s’agit de réintroduire ses protagonistes principaux, soit trop rapide avec ses nouveaux personnages, X-MEN : APOCALYPSE ne prend même pas la peine de développer réellement les motivations des quatre mutants qui rejoindront Apocalypse. Métaphore d’une manipulation religieuse et de l’endoctrinement par un prophète surpuissant ? Pas vraiment, puisqu’il aura suffi de donner un peu plus de puissance au premier venu (à l’exception de Magneto, on l’accorde) pour en arriver là. On aurait aimé voir ces quatre cavaliers faire autre chose que de la figuration – à quoi bon faire venir Olivia Munn, lui donner des cours de sabre pour la limiter à trois lignes de dialogues et deux pirouettes ? – jusqu’à un combat final, peut-être l’unique scène d’action du film, qui restera presque anecdotique.
Et ce n’est pas la réalisation générale de Bryan Singer qui parvient à combler ce vide. Autant on excuserait presque le kitsch et le mauvais goût du réalisateur, mais le voir incapable de maîtriser correctement son cadre et certains angles de caméra, conséquence à une perte d’envergure des super-héros, est difficilement acceptable. Il n’y a qu’à prendre ce passage où se dessinent au loin et dans leur entier, Apocalypse et ses cavaliers. Les bras ballants, posés comme des plots, attendant comme nous que quelque chose se passe. Pris au milieu d’un espace vide, les acteurs apparaissent forcément bien petits et perdus au milieu du cadre de Singer. Lui, qui nous laissa baba devant l’introduction d’X-men 2 où un mutant (Diablo) s’introduit dans la maison blanche par téléportations successives (réutilisée de manière plutôt réussie dans Days of Future Past) ne semble être qu’un lointain souvenir. On remarque d’ailleurs que cette fameuse scène, à l’image du film, n’a pas pris une ride en plus de dix ans. Ce n’est pas vraiment le cas de ces nouveaux opus portés sur les effets numériques à outrance – qui ne résisterons pas bien longtemps aux années – qui ne parviennent même plus à combler les lacunes de leur réalisateur. Il le voulait, Bryan Singer a eu son final de trilogie, mais n’en a rien fait de bien. Et à ce fameux « c’est toujours le troisième le moins bon », auquel il n’échappe pas, on serait tenté de lui répondre, « c’était surtout mieux avant ».

Pierre Siclier
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BANDE-ANNONCE