Le premier volet de la saga Harry Potter ressort en salles, dix-sept ans après. De quoi ramener en enfance la moitié de la Génération Y, mais également l’occasion de revenir sur les débuts de l’une des franchises les plus emblématiques de l’histoire du cinéma, qui a depuis longtemps dépassé le simple cadre de la pop culture.

Décembre 2001. Le Monde Occidental se remet du 11 septembre alors que Wikipédia fait son apparition sur le World Wide Web – l’année scolaire est déjà bien entamée, et les affiches de ce qui s’annonce comme l’un des films de Noël (avec La Communauté de l’anneau et Atlantide) commencent à fleurir dans les espaces JCDecaux. Un petit gonze de l’âge de Jordy est au JT de PPDA pour en parler : apparemment c’était un livre, mais vu que tu ne lis pas (malgré les efforts insistants de ta mère pour que tu te mettes au Club des Cinq), tu ne le savais pas. Ça parle de sorciers, de balais volants et de potions magiques, et c’est un phénomène de société en Angleterre, « Tu sais bien, ce pays avec la grosse horloge et où ils mangent leurs restes de gâteaux » t’explique papa.

C’est vrai que ça a l’air chouette en fait. « On peut y aller ? » Ton père s’est arrêté à La Grande Vadrouille et son souvenir traumatique du Dinosaure de Disney un an plus tôt le fait longuement hésiter. Coup de chance : la journée de boulot a été longue et il veut se changer les idées. Le temps d’enfiler ton pull Petit Bateau et vous êtes en route. Devant le ciné, vous manquez de faire demi-tour : la file d’attente s’étend cinquante mètres à l’extérieur, dans le froid hivernal.
Photo du film HARRY POTTER À L'ÉCOLE DES SORCIERSLa salle est comble. Jean Mineur et son 00 01 font leur show juste avant que les lumières ne s’éteignent. Tu ne le sais pas encore, mais dix-sept ans plus tard, tu t’en souviendras encore : le visage de Voldemort, la queue de cochon de Dudley, le premier match de Quidditch, le regard perçant de Dumbledore et l’Hedwige’s Theme de John Williams. Tu ne le sais pas encore, mais cet univers va – d’une certaine manière – changer ta vie. Tes premières lectures, le rêve inavoué de recevoir une lettre de Poudlard, la larme à l’œil quand – dix ans dans le futur – tu verras disparaître une dernière fois le train sur le Quai 9 ¾. Certains pousseront le vice à devenir un sorcier numérique sur des forums RP, d’autres en faisant des matchs de handball avec un balai entre les jambes. Après quelques mois de fac, bien des années plus tard, tu délireras autour d’une bière avec tes potes en disant que « Mon fils, je lui ferai lire les Harry Potter ! ». Tout le monde se mettra à rire, en essayant de réciter la VF par cœur (« Une robe de seconde main… »), à ouvrir une porte en balançant un stupide « Alohomora » ou en partageant ses théories fumeuses lues sur un fansite (Drago Malefoy serait un loup-garou tandis que Harry et Hermione seraient frère et sœur). Le phénomène de société est devenu un mythe. Quand, en 2017, tu décides sur un coup de tête empli de nostalgie de te replonger dans le premier tome tu remarques à quel point il est court : dix-sept courts chapitres, tout va à cent à l’heure, les enjeux sont clairs. Aucun prêchi-prêcha.

Pourtant, impossible d’oublier cette musique. Impossible d’oublier le « Tu es un sorcier, Harry. » de Patrick Messe. Hagrid, c’est Robbie Coltrane. Rogue, c’est Alan Rickman. McGonagall, c’est Maggie Smith. HARRY POTTER À L’ÉCOLE DES SORCIERS est loin d’être un film exceptionnel, de la même façon que le livre qu’il adapte est loin d’être un monument de littérature. Pourtant tout y semble limpide, merveilleux, jusque dans ses défauts les plus évidents (la roue libre d’Emma Watson, insupportable, ou les mécaniques soporifiques du réalisateur Chris Colombus). On pourrait parler de biais subjectif, mais difficile d’être honnête pour qui est émotionnellement lié à ses films. Ce premier volet rempli une fonction difficile : introduire à un univers, et le rendre cohérent à l’image. Les prises de risque sont minimes, mais tout fonctionne dans sa logique (inévitable) de film familial. Le Harry Potter cinéma pré-Cuaron est niais et très ancré dans son atmosphère de film de Noël, avec ses robes d’Halloween et ses teintes chaleureuses. Là où La Chambre des secrets renferme quelques scènes indéniablement réussies (toute sa conclusion cauchemardesque), L’ÉCOLE DES SORCIERS est un film beaucoup plus sage et linéaire qui, même s’il apparaît parfois comme un peu long (il faut dire qu’après cinquante visionnages, n’importe quel film tend fatalement à ennuyer son spectateur), possède une structure narrative très cadrée : c’est ce qui se passe quand on adapte un bouquin à la virgule près.Photo du film HARRY POTTER À L'ÉCOLE DES SORCIERSTout ou presque a été dit sur ce premier film : la qualité du casting et de la direction artistique, la mièvrerie de l’ensemble (mais cela inclue la sublime scène du Miroir du Risèd), l’académisme fatigant de Colombus mais également l’importance d’avoir un film aussi simple et enfantin pour introduire une saga fleuve, qui connaîtra par la suite énormément d’évolutions stylistiques (allant donc de pair avec le vieillissement du public et la complexification des livres et de l’univers). Ce que l’on ne dit peut-être pas assez, et notamment parce que c’est un aspect d’Harry Potter qui prendra une tournure beaucoup plus sombre par la suite, c’est que Colombus garde un sens du merveilleux, et que son film fait travailler l’imaginaire comme peu d’autres. Merci J.K. Rowling, bien sûr, mais le défi n’était pas si simple qu’il n’y parait : par exemple, il n’y avait rien d’évident dans le fait de rendre cette scène d’introduction aussi mystérieuse alors qu’elle était bien trop didactique et bavarde dans le livre. Il suffit de comparer L’ÉCOLE DES SORCIERS à certains de ses concurrents de la fantasy young adult des années 2000 : même si le premier Narnia avait ses qualités, il n’arrivait jamais à provoquer l’enchantement total qu’on pouvait ressentir devant un match de Quidditch ; ne parlons même pas d’A la croisée des mondes qui, malgré un casting tout aussi impressionnant, donnait la désagréable impression d’être brouillon dans tout ce qu’il entreprenait (en plus de passer complètement à côté du sens profond de la trilogie de Pullman).

Harry Potter était déjà un phénomène avant les films, mais ceux-ci l’ont définitivement fait entrer dans une forme d’inconscient collectif. Lire des livres, c’est une chose, mais voir un film, c’en est une autre. L’une des limites de l’adaptation cinématographique c’est d’entraver, justement, l’imaginaire. Difficile pourtant d’émettre cette critique sur les films Harry Potter : ce que cet univers a d’enchanteur ne se situe pas tant dans ce qui se cache au-delà des mots, mais bien davantage dans son cadre – notre monde, dans ce qu’il peut avoir de si ennuyant, mécanique, prévisible.

Aimer les films et les livres Harry Potter, c’est se laisser imaginer sorcier, et se dire que quelque part, dans un coin reculé de l’Angleterre, un château renferme une école de magie. Aimer Harry Potter, c’est se rassurer en se disant que même quand on est un vilain petit canard, vivant sous un escalier, sans aucun avenir et faisant office de martyr pour ses camarades de classe, on peut quand même devenir le plus grand sorcier de tous les temps. Aimer Harry Potter, c’est au fond faire l’apologie d’une certaine marginalité, et que ce mec bien louche en robe rose assis dans la rue est peut-être un puissant Auror. Le merveilleux d’Harry Potter se situe dans l’un des fantasmes les plus primitifs de l’Homme, le même fantasme qui a donné lieu aux légendes, aux croyances dans toutes leurs diversités, aux récits abrahamiques et aux panthéons antiques. Dans un monde où tout semble filmé, étudié, où les sciences, l’économie et la surmédiatisation ont tué tous nos rêves, Harry Potter est une lueur d’espoir, une lueur de mystère. Se dire que quelque part, très loin, il reste un monde à découvrir où on peut voler sur un balai – se dire que, au fond de nous, sans même le savoir, il y a peut-être une part de magie. Ou alors ce ne sont que des enfantillages, et aucun d’entre nous n’a rien d’exceptionnel. Il suffit juste d’y croire, et vous pourrez vous évader.

Vivien G.

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Madeleine de Proust
Titre original :Harry Potter and the Philosopher's Stone
Réalisation : Chris Columbus
Scénario : Steve Kloves, d'après J.K. Rowling
Acteurs principaux : Daniel Radcliffe, Rupert Grint, Emma Watson, Richard Harris, Robbie Coltrane, Alan Rickman, Maggie Smith, Ian Hart, Tom Felton
Date de sortie : 5 décembre 2001, ressortie le 12 septembre 2017
Durée : 2h32min
3.5Note finale
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