Pour son dernier film, , retrouve 13 ans après Prête-Moi ta Main et lui offre le beau rôle d’un homme qui part à la découverte de lui-même.

On connaissait le réalisateur Eric Lartigau sur le terrain du comique (Mais qui a tué Pamela Rose ?, Un ticket pour l’espace) ou sur celui du tendre (La Famille Bélier). On le retrouve dans #JESUISLÀ, film plus singulier, qui donne à voir le voyage intérieur d’un homme. Ce n’est pas si facile à filmer, et pourtant, il y parvient très bien grâce à Alain Chabat, crédible de bout en bout dans le rôle de cet homme qui s’est un peu perdu de vue au fil des années. Le réalisateur l’a d’ailleurs écrit pour celui qu’il avait déjà brillamment mis en scène dans Prête-moi ta main.

Photo du film #JESUISLÀ

Stéphane est un quinquagénaire plutôt bien dans sa peau, restaurateur renommé du Pays Basque. Il a logiquement pris la suite de son père sans trop se poser de questions, et le restaurant dont la décoration vieillotte symbolisée par les bêtes empaillées accrochées aux murs représente assez bien son état d’esprit. Même s’il aime son métier, il travaille dans un lieu qui ne lui ressemble pas vraiment. Il est un peu en suspens, comme absent à lui-même.

La seule chose qu’il semble s’être autorisée, c’est la façon de répondre un peu violemment aux évaluations parfois médiocres que lui font ses clients sur Internet. Il est aidé par le fils de sa seconde en cuisine, Suzanne (, dont l’accent a bizarrement plus des pointes marseillaises que basques). Stéphane est divorcé et n’est pas très complice avec ses deux grands fils David (Ilian Bergala) et Ludo (Jules Sagot), dont il s’intéresse peu à la vie.

#JESUISLÀ se révèle un film subtil, qui offre un portrait finalement assez indulgent de la société moderne et de ses travers, dès lors que l’on a suffisamment de caractère pour s’y confronter.

Stéphane se trouve vraisemblablement en plein dans la phase que le psychiatre Carl Jung nomme la « transition du milieu de vie ». Un mouvement intérieur dit de « processus d’individuation », qui fait passer en quelques années de l’état de soi inconscient à l’état de soi conscient, depuis l’accommodation aux carcans normatifs (comme la reprise du restaurant du père), jusqu’à l’individuation et son fameux « deviens qui tu es ».

Sans oublier la confrontation de l’individu à ses aspirations profondes (Stéphane se souvient qu’il voulait faire les Beaux-Arts), jusqu’à l’intégration avec l’ajustement de cohérence à soi-même. Et en l’occurrence, c’est précisément grâce à sa rencontre sur Instagram avec Sue (), jeune artiste coréenne, que Stéphane va avoir l’opportunité de réfléchir à cette cohérence. Ses yeux pétillent dès qu’un message de la jeune femme apparaît sur son téléphone, que le spectateur voit également en incrustation sur l’écran. On sent Stéphane revivre, retrouver son oxygène, ses rêves et ses espoirs, prêt à fendre sa bulle protectrice.

Photo du film #JESUISLÀ

Le réalisateur, qu’on a rencontré avec Alain Chabat lors de la présentation du film à Bordeaux, voit dans le parcours de Stéphane « un trajet initiatique qui met en garde sur ce qui peut arriver quand on traverse le miroir des réseaux sociaux, qui sont une caverne d’Ali Baba, puisque avec un quart de pouce, on traverse la planète ». Car sur un coup de tête, Stéphane prend l’avion pour la Corée pour faire la surprise à Sue. Il force le destin, impose ses envies à la jeune femme, sans même imaginer qu’elle ne soit pas sur la même longueur d’ondes. Elle lui promet de venir le chercher à l’aéroport, mais ne viendra jamais.

Le film touche subtilement du doigt les limites de l’application et les raisons de la présence de chacun sur les réseaux sociaux. Qu’y a t-il de l’autre côté du miroir? le fantasme peut-il devenir réalité?  faut-il croire tout ce qui est écrit? jusqu’à quel point peut-on rester authentique dans ce monde virtuel? la tentation n’est-elle pas de créer un avatar pour s’inventer une vie?

#JESUISLÀ est inspiré de l’histoire vraie d’un suédois, venu retrouver en Chine une jeune femme qu’il avait le désir d’épouser ; il a entamé une grève de la faim et a été rapatrié sanitaire au bout d’une semaine car elle n’est jamais venue. Heureusement, le réalisateur ne prend pas ce chemin du mirage de l’amour, expliquant qu’il « voulait que son personnage soit quelqu’un de costaud, ni désarmé, ni fragile », qualités qui ont plu à Alain Chabat, qui n’aurait pas voulu interpréter un “énième dépressif qui a envie de se flinguer ». Car même si son cœur est auprès de Sue, Stéphane est comme le chêne majestueux du début du film : il a les pieds bien ancrés dans la réalité et ses racines sont suffisamment solides pour affronter l’absence et le silence de Sue.

Photo du film #JESUISLÀ

Ses armes sont d’ailleurs celles qu’il a développées en tant que chef et qui font avant tout appel aux sens, et font fi de la barrière de la langue étrangère: la générosité, le partage, la curiosité, l’envie d’apprendre, l’acceptation de l’échec. Et il faut bien reconnaître que dans cet aéroport de Séoul, dans lequel Stéphane va passer plus de quinze jours, il y a de quoi faire ! Eric Lartigau « voulait que Stéphane soit bousculé, loin de sa culture et de ses codes, avec notamment le mur de la langue. Il a veillé à ce que l’acteur arrive lui aussi sans aucune référence culturelle coréenne, afin de ne pas l’orienter vers des ressentis ».

Oscillant entre incompréhension, découragement et enthousiasme, Stéphane mettra à profit ce temps et ce lieu particulier. Il y aura des rencontres, des découvertes culinaires et olfactives et bien sûr des selfies faits avec les nombreux voyageurs et travailleurs de l’aéroport, fascinés par ce French Lover, dont le nombre d’abonnés sur Instagram atteint rapidement des sommets. Car #JESUISLÀ se moque habilement des paradoxes de la célébrité lorsqu’elle est non désirée, involontaire et ridicule.

Mais ce que transmet très bien le réalisateur, qui a co-écrit le film avec Thomas Bidegain (par ailleurs co-réalisateur du film Selfie), c’est le changement émouvant du regard que l’on porte sur ses proches à la faveur de circonstances imprévues. Comme s‘il avait fallu paradoxalement passer par le prisme des réseaux sociaux pour revenir à la vérité simple de la vie. #JESUISLÀ se révèle donc un film subtil, dont l’auteur revendique le côté « comédie romantique solitaire», qui offre un portrait finalement assez indulgent de la société moderne et de ses travers, dès lors que l’on a suffisamment de volonté pour s’y confronter.

Sylvie-Noëlle

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#JESUISLÀ, reconnexion à la réalité - Critique
Titre original : #Jesuislà
Réalisation : Eric Lartigau
Scénario : Eric Lartigau, Thomas Bidegain
Acteurs principaux : Alain Chabat, Doona Bae, Blanche Gardin
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Durée : 1h38 min
3.5Note finale
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