À des années-lumière du sujet de La prochaine fois je viserai le cœur, Cédric Anger revient avec L’amour est une fête, et le résultat est aussi haut en couleur que les néons de Pigalle. Sur une bande originale qui électrise de frénétiques peep-shows, un humour pluriel en fait une merveille de divertissement.

Décidément, la pornographie rétro fascine les écrans locaux cette année, avec la sortie cette semaine du pendant délirant d’Un couteau dans le cœur. L’amour y est définitivement une fête, un heureux bordel au sein de décors tout droit sortis -à la fin- d’une co-réalisation Stephen Frears / Marc Dorcel. Et effectivement, le tout est tellement festif qu’il est difficile de savoir par quel bout le prendre quand le scénario ne se comprend parfois plus lui-même. Oui, il est peut-être judicieux de commencer par la seule ombre au tableau, souvent soulignée, à savoir sa cohérence toute relative.

Parce qu’en effet tout l’aspect “policiers sous couverture” semble très vite n’être qu’un prétexte sans aucune intention d’aboutir où que ce soit. La trame narrative est aussi claire que possible pour une histoire écrite sous coke, flirtant parfois avec l’incompréhensible. Mais c’est aussi ce que le film revendique, un mince fil rouge qui se laisse grignoter au service du rire. Ces écarts sont à l’image des héros, spontanés et instinctifs, le montage est par moments chaotique pour mieux refléter leur vie. Les clubs de strip-tease et les plateaux de tournage ne sont pas lieux de raison, alors l’on peut pardonner un refus d’être sage.Photo du film L'AMOUR EST UNE FÊTEEt à quoi bon l’être ? Dès les premiers instants : éclairages rougeoyants, lingerie et ambiance incroyablement exaltante sur fond de Slade dynamique. La photo embrasse partout la sensualité unique de l’endroit qu’elle sublime : les rues de nuit sous des ampoules aguicheuses, le foyer marital naperonné sous une terne lueur, le château en pleine campagne sous un ciel pastoral. Cet environnement imprégné de luxure est étonnement chaleureux… Le réalisateur le dit lui-même : 1982, c’est la dernière année réellement enjouée avant le coup de massue du sida, alors dans ces derniers mois, tout le monde exulte anticipant peut-être la fin.

Pourtant le déphasage total n’est pas tant dû à la transposition vintage qu’à la liberté d’esprit qui constitue une réelle bouffée d’air frais. Elle s’apparente d’ailleurs parfois à une naïveté un peu simplette, la désinhibition est si évidente qu’elle déstabilise. L’on découvre progressivement les différentes couches de ce milieu au portrait d’ordinaire si pourri, mais même la corruption n’est pour une fois pas si négative. Le réalisateur est honnête, il ne se censure pas mais ne bascule pas non plus dans le voyeurisme, il crée une espèce de passerelle accessible qui rend le sexe ludique, ni triste ni condamnable, presque émouvant.Photo du film L'AMOUR EST UNE FÊTEEt ceux qui en profitent, ce sont Guillaume Canet et Gilles Lellouche, incontrôlables ! Si le cinéma les a déjà maintes fois réunis, ils semblent (pour le plus grand bonheur du spectateur) faire de la dérision leur nouveau mot d’ordre, de Rock’n’Roll jusqu’au Grand Bain. En flics déjà franchement transgressifs qui ne dupent pas longtemps, ils s’épanouissent. Objectivement ignobles avec leur passé, ils succombent à la chair par désir ou sentiment, ils s’élancent avec joie dans leur nouvel univers, où ils offrent du travail en échange d’adrénaline.

Autour d’eux, un casting complètement barré, si investi qu’il semble considérer le porno comme un plan de carrière tout à fait alléchant. Et si les actrices dont Camille Razat assument à merveille leur exhibition sensible, ce sont des seconds rôles comme ceux de Xavier Beauvois en Godard du X et Michel Fau en producteur puéril qui tirent leur épingle du jeu de strip-poker. La galerie de personnages est riche, la scène est assez grande pour que chacun ait l’opportunité de montrer l’amplitude de ses talents comiques. Cette grande famille dysfonctionnelle, qui entremêle relations physiques personnelles et professionnelles, prend plaisir à inclure chacun dans toute sa folie.Photo du film L'AMOUR EST UNE FÊTEAu premier abord, tout ceci pourrait d’ailleurs rebuter puisque susceptible de prendre un air de tonton Jacky un dimanche de barbecue au niveau des blagues. Mais au contraire ! Pas de beauferie excessive ici, le récit n’est absolument pas pollué de commentaires grivois surfaits, et quand effectivement la vanne se fonde dessus, elle fonctionne grâce à des personnages caricaturaux et décalés, celui de Baccardi (Xavier Alcan) en tête, parfaitement gênant.

“Pour tout ceux en âge qui désirent rire à gorge – profondément – déployée, la célébration est immanquable.”

L’atout majeur, irrésistible, est celui de la Comédie. Alors bien sûr le rire est subjectif, mais lorsque les propositions humoristiques sont aussi variées en deux petites heures, il est plus facile pour tout le monde d’y trouver son compte. Le rythme est tout simplement d’une maîtrise totale, les bobines comptent bien ne laisser aucun repos aux zygomatiques. Se succèdent un rituel alcoolisé autour d’une tombe fraîche, une bimbo qui tombe, Jésus en photo, un match de tennis frustrant, une dévotion policière totale, et encore une bimbo qui tombe.

Le ton est tantôt cynique tantôt bon enfant, mais les séquences qui s’illustrent véritablement sont celles où l’on succombe au pur non-sens, aux gags en arrière-plan ou aux réactions inattendues, qui font se demander « Mais pourquoi ? » C’est drôle. Peut-être pas du tout pour certains, pas assez pour d’autres, mais l’art de la comédie est indéniablement travaillé avec un soin qui l’honore dans toute sa splendeur.Photo du film L'AMOUR EST UNE FÊTEEt cerise sur ce gâteau de légèreté, se tapissant sous la peau dénudée, apparaît en sous-texte une vraie mélancolie due à l’amour transi du cinéma. Caprice –onomastique intéressante quant à la voie qu’elle a choisie- et Henri Pachard l’incarnent, la première se rêve actrice dans l’industrie « traditionnelle », le second veut concrétiser son sempiternel projet de réaliser un « vrai » long-métrage en Italie.

Et à l’instar du coucher de soleil final, c’est évidemment trop beau pour être vrai. Ils appartiennent à des années 80 qui se vibrent libres, mais si alors les travailleurs du sexe sont encore des icônes paradoxales, leur évolution est déjà illusoire. Anger filme avec beaucoup de soin la tendre équipe, et parvient à donner à ces artistes sexualisés un sentiment frénétique de ce à quoi leur œuvre aurait pu ressembler.

Enfin, profondément amusante, visuellement généreuse et avant tout pur délire sur le déclin d’un milieu sensuellement rétro, cette célébration s’anime. Fusse le sujet moins sulfureux (même si “hautement éducatif au sujet de la reproduction”), il faudrait y courir en famille. À défaut, pour tous ceux en âge qui désirent rire à gorge profondément déployée, elle est immanquable.

Manon

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L'AMOUR EST UNE FÊTE, la comédie survoltée de la rentrée - Critique
Titre original : L'amour est une fête
Réalisation : Cédric Anger
Scénario : Cédric Anger
Acteurs principaux : Guillaume Canet, Gilles Lellouche, Michel Fau, Camille Razat, Xavier Beauvois
Date de sortie : 19 septembre 2018
Durée : 1h59min
4.0Extatique
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L’AMOUR EST UNE FÊTE, la comédie survoltée de la rentrée – Critique

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