La suite annoncée du Sicario de Denis Villeneuve était attendue au tournant. Entre les craintes d’une déception jouée d’avance et les espoirs d’une franchise naissante, SICARIO : LA GUERRE DES CARTELS s’impose comme une proposition aboutie.

En ouvrant le film sur une série d’attentats perpétrés par des terroristes islamiques, on se dit que la franchise prend un virage radical en flirtant du côté du thriller géopolitique à la Zero Dark Thirty. En réalité l’intrigue nous oriente, dès l’ouverture, vers une fausse piste pour nous habituer à la mécanique qui anime ce deuxième opus. Et si l’on retrouve Josh Brolin en Afrique c’est pour mieux le rapatrier sur le sol américain. Car la plus grande menace pour la sécurité intérieure c’est la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, entièrement contrôlée par les cartels reconvertis dans le trafic humain. Question migratoire et ère Trump oblige, le film interroge un phénomène en prise directe avec l’actualité. Questionner la société contemporaine, un exercice que seuls les Américains parviennent à réaliser avec un tel degré de pertinence. Il faut par ailleurs noter la présence de Taylor Sheridan au scénario, auteur de Comancheria et du premier Sicario, remarqué notamment pour son regard sur la société américaine.Si le gouvernement ne peut pas entrer en guerre ouverte contre les cartels mexicains, il doit, pour arriver à ses fins, prendre des chemins de traverse et avancer masqué. La guerre à laquelle se livrent narcotrafiquants et armée américaine est un jeu de dupe grandeur nature où la désinformation est de mise. Toute la première partie du film est dédiée à la construction de cette mécanique pensée pour déclencher un affrontement fratricide entre les cartels. Lorsque le gouvernement donne carte blanche à Josh Brolin, ce dernier refait appel  au Sicario (Benicio Del Toro) pour enlever la fille du chef de clan Reyes. L’une des fulgurances du film est de ne jamais montrer les dirigeants du cartel, on ne distingue que les petites mains du réseau. Aucun antagoniste caricatural, l’absence de manichéisme pour construire les protagonistes du camp adverse est rafraichissante. Il n’y a que des personnages face à leurs choix. Pas de grand méchant à l’écran, le cartel pèse par son absence.

Le film prend très vite des allures de western dans une évocation assez évidente et très marquée à La prisonnière du désert de John Ford. D’abord kidnappée par les américains, Isabella Reyes se retrouve prise au piège en plein désert, côté mexicain, sous la protection du Sicario. Ici, Taylor Sheridan et Stefano Sollima s’amusent à réinterpréter le mythe fordien en renversant et en réactualisant les problématiques. Le film épouse le point de vue des kidnappeurs et transpose sur Benicio Del Toro la figure ambivalente et énigmatique de John Wayne. Dans le film de John Ford, lorsqu’Ethan (John Wayne) retrouve Debbie (Natalie Wood), celle-ci n’est plus tout à fait la même, étrangère parmi les siens, elle devient une passerelle entre les deux cultures. Dans le film de Stefano Sollima, la trajectoire d’Isabella prend une direction similaire, laissant entrevoir un espace de réconciliation possible.En découvrant ce personnage de jeune fille, alors qu’elle vient de se battre avec l’une de ses camarades de classe, le directeur d’école la convoque et lui assène un « Qu’allons-nous bien pouvoir faire de toi ? ». Le déterminisme social, voilà un des thèmes sous-jacents de SICARIO : LA GUERRE DES CARTELS. En suivant l’itinéraire de deux jeunes mexicains (Isabella et Miguel), le film pose la question de leur avenir, s’agit-il de l’accepter ou bien de lui échapper ? Les auteurs présentent la traversée de la frontière comme un acte d’émancipation, une transgression initiatique.

Bien entendu la notion de western se révèle avec le décor emblématique qui l’incarne, la frontière. Le réalisateur choisit de ne pas la représenter par une barrière, une clôture ou un mur. C’est un espace vaste et désertique, un territoire vierge à conquérir, un champ de bataille. Seuls les personnages issus d’une double culture parviennent à arpenter librement ce territoire hostile. Alejandro, le Sicario, est un tueur mexicain allié des américains, il a connu l’exil et peut donc survivre à la frontière. Il servira de guide et de protecteur à Isabella, il est celui qui fait le lien. De la même manière, le jeune Miguel qui possède les deux passeports, devient en toute logique passeur entre les deux territoires, une faculté qui lui réservera un destin particulier. A travers cette métaphore le film nous renvoie à une dialectique salvatrice, dans cette guerre du territoire, une émancipation existe à travers le métissage.Elle est longue la liste des suites complètement ratées, lancées dans l’unique but de prolonger une expérience de cinéma marquante. Preuve que Taylor Sheridan avait encore des choses à raconter, SICARIO : LA GUERRE DES CARTELS surprend en offrant un deuxième opus à la hauteur du premier. Une mythologie s’installe peu à peu, le personnage du Sicario détient un fort potentiel iconique que les auteurs ont parfaitement su mettre en place. Ambitieux dans la mise en scène qu’il développe et dans les thématiques qu’il aborde, cet épisode annonce la naissance d’une franchise désormais attendue. On espère que Taylor Sheridan sera encore de la partie !

Aurélien Milhaud

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SICARIO : LA GUERRE DES CARTELS, une suite réussie - Critique
Titre original : Sicario: Day of Soldado
Réalisation : Stefano Sollima
Scénario : Taylor Sheridan
Acteurs principaux : Benicio Del Toro, Josh Brolin, Isabela Moner, Jeffrey Donovan, Catherine Keener
Date de sortie : 27 juin 2018
Durée : 2h02min
4.0excellent
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