Qu’est-ce donc que  ? Un mashup ? Une réflexion sur le cinéma ? Ou tout simplement un objet filmique non identifié ? Beaucoup de questions se posent face à cette œuvre singulière, qui tient autant de l’expérimentation farfelue que de la pure déclaration d’amour au cinéma. Alors cinéphiles et autres curieux, ce film est fait pour vous. Car en cette période de , pourquoi ne pas revisiter San Francisco et son patrimoine cinématographique avec . Le film tombe à pic : il est disponible gratuitement sur le compte Vimeo du cinéaste.

Il y a des œuvres qui nous paraissent intouchables. Parce qu’elles sont, bien souvent à juste titre, proches d’une certaine perfection ou ancrées si profondément dans l’imaginaire collectif qu’elles nous semblent uniques et inimitables. THE GREEN FOG s’attaque ainsi directement à un chef d’œuvre du septième art en se le réappropriant dans une forme alternative. En juxtaposant des extraits d’une centaine de films et de programmes, aussi célèbres qu’ils peuvent être parfaitement inconnus, Guy Maddin et ses acolytes (Evan et ) poursuivent pourtant une tentative de reconstruction du cinéma par le cinéma.

L’objectif est de taille : récréer le d’Alfred Hitchcock en assemblant des fragments filmiques aussi divers que variés ; dont l’action se situe exclusivement à San Francisco. Une manière de rendre hommage à une ville via le patrimoine cinématographique qui la constitue tout en développant une réflexion radicale sur le pouvoir des images. Le résultat est pour le moins déroutant. Mais il n’en reste pas moins fascinant. Bien plus qu’un hommage sous la forme d’un supercut, THE GREEN FOG ne cherche pas la reproduction mais bien à dépasser son statut pour créer une œuvre à part entière sur la diversité du cinéma.

Un brouillard toxique ? Une B ? THE GREEN FOG : un film pour le moins surprenant

L’ouverture à elle-seule nous plonge dans un univers hors-du-temps où la réalité n’a pas lieu d’être : une mise en abîme, des auditeurs, un homme qui court, une brume verte qui emplit l’écran. Un brouillard titulaire qui semble d’ailleurs contaminer le cadre jusqu’à l’intoxication. Cette brume n’a pourtant rien de toxique : elle est cette aura hitchcockienne, cette vision fantasmatique qui entoure Judy sous le prisme du regard de Scottie. Elle est l’essence même du cinéma ; ce qui reste lorsque le projecteur s’arrête, ce qui infiltre notre regard lorsque les images nous hypnotisent. Le cinéma est fantastique par nature. Celui de Guy Maddin sera fantasmatique. Un cinéma fantastique par essence puisque chaque image convoque quelque chose qui dépasse la réalité au-delà de la description qu’elle donne à voir. THE GREEN FOG semblerait presque incarner l’exhumation du mystère qui entoure l’œuvre d’Hitchcock, sensible et imperceptible, là où la part inaccessible du film serait mise en avant par Maddin dans sa quête d’expression.

Pourquoi recréer un monument du cinéma en sachant pertinemment qu’on ne pourra jamais en reproduire la magie ? Pourquoi une telle tentative ? Peut-être simplement parce que l’intérêt de THE GREEN FOG ne réside pas dans sa reproduction alternative. D’autant plus lorsque est seulement présent par son absence. La démarche semblerait similaire à celle du Psycho de Gus Van Sant qui dialoguait avec l’œuvre intouchable d’Hitchcock pour lui redonner vie et questionner une mémoire cinéphilique à travers un maniérisme mimétique pas aussi vain qu’il ne nous le laissait croire.

THE GREEN FOG est-il pour autant un simple pastiche de Vertigo ? Loin de là. En réalité, il se rapproche davantage de cette démarche entreprise par le hongrois dans Final Cut : Ladies and Gentlemen (également mis à disposition de tous ici). Un mashup narratif ou plutôt un hymne à la magie du cinéma, à sa capacité à éveiller en nous des émotions par fragments d’images, par l’artifice merveilleux du montage et de sa relation à l’imaginaire. L’ambition de THE GREEN FOG semble se situer quelque part par là ; comme habité par une volonté de reconstruire un objet du passé, disparu, et dont on essaierait de rassembler les morceaux. Une véritable œuvre de composition dans la mesure où composer, c’est construire un ensemble avec des éléments divers et variés.

Impossible d’évoquer THE GREEN FOG sans faire un petit aparté sur le travail de Guy Maddin. Cinéaste inclassable et complètement indépendant, Maddin semble avoir développé à travers ses œuvres une irrémédiable passion pour un cinéma primitif où les images se seraient perdues avec le temps jusqu’à finir dénaturées, abîmées, effacées. Tourner des films perdus, des films qui n’existent plus, voilà peut-être la sève de son travail. Plus qu’un cinéaste, Maddin incarne une forme de bricoleur d’un autre temps, un véritable alchimiste des images qui n’a jamais cessé de chercher l’essence du cinéma dans une forme primitive : influencé par l’expressionnisme allemand (et ses éclairages contrastés, ses flous, ses surimpressions, etc.), le cinéma muet et la tradition surréaliste du collage, il semble avoir construit un cinéma de la réinvention qui n’a que faire de l’actuel.

Maddin s’amuse ici avec l’image, la décompose, la triture comme matière d’un nouveau film et lui redonne un sens.

Impénétrable, surréel, tourmenté, fou, frénétique, anachronique, les qualificatifs ne manquent pas pour souligner la singularité de son œuvre. Un cinéma résolument tourné vers le passé ; comme pour mieux le revisiter et lui donner une nouvelle ampleur dans le présent. Puisque Guy Maddin semble vouloir nous orienter vers une nouvelle manière de regarder (et faire) le cinéma. Transfigurant le réel, il se rapprocherait presque de David Lynch dans ce processus créatif décortiquant la matière dont les rêves sont faits. Un cinéma de l’enfance ? Peut-être. Entre ses formidables collaborations avec Isabella Rossellini (du magnifique The Saddest Music in the World à l’intime hommage à Roberto Rossellini dans My Dad is 100 years old) et ses expérimentations poétiques sous forme de courts-métrages (The Heart of the World) ou de longs (La Chambre Interdite), on vous conseille évidemment d’aller faire un tour du côté de chez Guy Maddin. Pour ne jamais oublier qu’un film est toujours un matériel à rêver.

Exemple de découpage dans « THE GREEN FOG » : ici, la séquence centrale du vertige à la chute de « Sueurs Froides » est réinterprétée par divers photogrammes aux sources variées.

THE GREEN FOG s’inscrit dans un processus similaire : Maddin s’amuse ici avec l’image, la décompose, la triture comme matière d’un nouveau film et lui redonne un sens. Des coupes aux incrustations, tout converge à bâtir sur l’existant une nouvelle forme de narration. Celle accumulée par des décennies de cinéma. On retrouve cette volonté de sortir des films des limbes de l’oubli ; sans doute un écho lointain à sa carrière d’archiviste tant le projet consiste à rassembler des images et à les classer par analogies. Entre les courses poursuites et les chutes, entre le Golden Gate et la Grace Cathedral, entre restaurants et cimetières, tout est mis en place de manière à créer un objet parfaitement hybride. Les réalisateurs retirent ainsi des images de leur contexte pour leur en donner un autre. Interchangeables, le sont-elles ? Potentiellement. Car ici, le cinéma communique avec lui-même. Un film n’est au fond qu’une succession de plans, d’images mouvantes unitaires que l’on colle les unes aux autres.

Dans cette optique, Maddin et les frères Johnson jouent sur le faux raccord, l’erreur productive, la contradiction des plans, sans pour autant perdre de vue la fluidité et la cohérence de leur narration. Car THE GREEN FOG reste constamment intelligible y compris lorsque le montage tourne à la digression au point de déformer le fil narratif. Tout en conservant les éléments à la base de l’intrigue de Vertigo, les réalisateurs jouent la carte de la subversion. Puisqu’il y a vraiment quelque chose de subversif à mélanger de vieux nanars (Le monstre vient de la mer, Dent pour Dent, etc.) et autres téléfilms infâmes avec des classiques du septième art : de La Tour Infernale à Conversation Secrète, de L’inspecteur Harry au Grand Frisson, de The Game à The Rock, de Bullitt à La Dame de Shanghai, de Basic Instinct à Mrs. Doubtfire, de Sister Act à L’Invasion des profanateurs, tout y passe. La démarche demeure aussi surréaliste que complètement absurde. THE GREEN FOG semble ainsi vouer un culte à l’improbable en faisant cohabiter dans un même film voire des mêmes scènes Chuck Norris et Joan Crawford, Karl Malden et Rock Hudson, ou même Justin Timberlake dans une séquence insensée d’observation télévisuelle d’un boys band. C’est cette présence d’éléments explicitement irréalistes qui fait le charme de THE GREEN FOG ; cet humour presque irrévérencieux consistant à faire intervenir notre suspension d’incrédulité, à ne pas respecter les conventions et à se concentrer sur l’action pour mieux la retourner contre nous, spectateur.

Les NSYNC sous surveillance : THE GREEN FOG ou l’art de l’incrustation

D’autant plus lorsque toute la structure du film semble être pensée autour d’un processus de mises en abîme. THE GREEN FOG déploie ainsi tout un tas d’incursions dans des écrans et des raccords entre le médium et celui qui le regarde. Une manière, sans doute, de retranscrire notre statut de spectateur, de « regardant », intrigué par des images qui semblent nous lancer un appel au regard. Une méta-narration qui interroge finalement les images qu’elle utilise ; une manière de questionner encore une fois diverses dualités et relations, entre réalité et représentation, temps et espace filmique, genre et genre, etc. Jusqu’à tracer des passerelles entre ces images et créer une œuvre qui déconstruit par la citation. C’est d’autant plus fascinant et hilarant lorsque le récit inclut une enquête policière basée sur des observations de vidéo-surveillance, d’écoutes téléphoniques et autres systèmes de captation ; qui se révèlent au final complètement vain puisqu’ils ne captent absolument rien d’utile si ce n’est des situations catatoniques et silencieuses.

Tout reposerait sur la capacité à révéler l’aura dans l’expression d’un visage ou la juxtaposition de deux images.

D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que THE GREEN FOG ressemble quasiment à un film muet, à une continuité non dialoguée. Le film est en effet marqué par ces coupes multiples qui dépossèdent les personnages du don de la parole ; les plaçant ainsi dans un mutisme aussi malaisant que jubilatoire. Une manière de défigurer l’acteur, de lui retirer toute possibilité de s’exprimer autrement que par son visage et ses gestes. Un ressort qui se révèle plutôt comique en isolant des grimaces, des hésitations, des expressions contradictoires, des souffles et des bouches qui s’ouvrent pour mieux se refermer au même moment. C’est en donnant aux visages toutes leurs capacités d’expression que l’émotion parvient alors à affluer ; une manière aussi pour Maddin de disséquer les êtres et de révéler leur intériorité via des regards, des expressions, des gestes. Face à cette incapacité à exprimer des émotions verbalement, tout reposerait presque sur la capacité à révéler l’aura dans l’expression d’un visage ou la juxtaposition de deux images. Jusqu’à ce que la parole ne reprenne ses droits dans un climax magistralement cacophonique.

Chuck Norris (dans « Dent pour Dent ») devient le nouveau Scottie ou James Stewart de THE GREEN FOG

Dans cette recherche d’expressivité, THE GREEN FOG semble vouloir questionner plus amplement le langage cinématographique tout en insistant sur la nature irréelle ou fantasque de ce qui est représenté à l’écran. Puisque le cinéma n’est rien d’autre que le langage des images en mouvement ; une linguistique du visible autant que de l’invisible (pouvoir suggestif). C’est ainsi la force figurative de l’image qui communique du sens et suggère des choses, des émotions, des secrets, des interprétations. Car oui, un film, c’est avant tout des images mais c’est aussi une mémoire. THE GREEN FOG entretient ainsi un rapport constant au référent, à la source même de l’image. Que nous disent alors ces images ? Que nous raconte le visage « catatonique » (ce n’est pas pour rien que le chapitre du film est intitulé « Catatonia ») de Chuck Norris vis-à-vis de celui de James Stewart ? Tout est là, dans le sens que nous donnons aux images, dans la croyance en celles-ci. Jusqu’à ce générique qui nous renvoie directement à ces films qui en composent un autre : le cinéma reprend ses droits et impose sa mémoire aux spectateurs que nous sommes.

Si le film nous semble si fluide, c’est avant tout grâce à sa curieuse partition. La musique accompagne d’ailleurs notre entrée dans ce monde de rapprochements ; elle nous soutient et permet en quelque sorte de renforcer les liens qui unissent les images. Maddin choisit de ne pas reprendre la bande originale de Bernard Hermann ; mais au contraire, de s’en détacher pour mieux s’émanciper de sa source et créer une œuvre totalement indépendante. Pour cela, il fait appel au compositeur Jacob Garchik (assisté par le Kronos Quartet) et à ses violoncelles qui nous enferment immédiatement dans un environnement aussi étrange qu’obsédant. Une musique qui aurait même pour ambition de réparer l’image et de lier chaque fragment entre eux. Pour nous laisser avec un Tout, d’images contradictoires et d’étranges mélodies.

THE GREEN FOG, une oeuvre de mise en abîme

Ce qui est d’autant plus beau dans THE GREEN FOG, c’est cette mise en lumière des lieux de mémoire. Des lieux que l’on a filmés sous des angles et des axes radicalement différents ; comme pour mieux capter une émotion particulière à extraire de ces lieux : de la monumentalité, de la mélancolie et plus encore de la fascination. S’en dégage alors une poésie insoupçonnée ; celle d’images au contact d’autres images, une sorte d’élégie de la contradiction, de la rupture, du collage et du partage. Guy Maddin et ses compères remodèlent ainsi le corps même de Vertigo, le déforme et lui donne un tout autre caractère sans en changer l’intériorité profonde.

Tout est là, dans le sens que nous donnons aux images, dans la croyance en celles-ci.

Chez Guy Maddin, tout se perd mais tout se remplace : THE GREEN FOG tente ainsi d’incarner le souvenir de Vertigo, comme si le film original avait été perdu, oublié, brûlé. Face à l’impossibilité de reproduire l’expérience, la seule chose à faire est de célébrer cette absence en offrant une version alternative qui ne serait jamais à la hauteur du chef d’œuvre mais viendrait constamment nous ramener à lui. Dans une certaine mesure, THE GREEN FOG pourrait presque s’envisager comme un film catastrophe sous ses airs de série B. Mettant en scène un incendie dans son ultime partie, c’est désormais à la pellicule de brûler. Le film lui-même disparaît. Ne reste alors qu’à sauver l’imaginaire de ces flammes. Car au fond, THE GREEN FOG est comme un rêve déviant ; là où les images n’entretiennent aucune causalité ni logique mais ne sont unies que par des rapports d’imagination et de suggestion. « Are you asleep ? » Plus que jamais.

« Le Grand Frisson » (High Anxiety) de Mel Brooks ; l’une des multiples œuvres au sein de THE GREEN FOG

Laisser le mystère nous étreindre, est-ce là la conclusion de THE GREEN FOG ? C’est une des voix à envisager ; à l’instar de cette voix-off qui le déclamait ainsi : « Let mystery have its place in you. » Car c’est en préservant le mystère qui entoure nombre de chef d’œuvres que le cinéma continuera à briller pour ne jamais s’éteindre. Alors au final, qu’est-ce donc que THE GREEN FOG ? L’objet filmique semble identifié mais nous laisse encore avec ses questionnements, son mystère et son étrange beauté. Plus encore, il cherche à extraire le magnétisme de l’œuvre d’Hitchcock, cette étrangeté mélancolique qui demeure accolée à Vertigo, à ce halo de lumière qui entoure le personnage de Kim Novak, nos rétines et nos souvenirs. Car oui, ce brouillard mystérieux, c’est l’aura d’un film qui continue encore de nous fasciner. Croire aux images, croire au cinéma, croire, tout simplement. C’est désormais au cinéphile de glisser des mots d’amour à l’oreille de son art. Vertigineux, sans aucun doute.

Lien vers le film THE GREEN FOG

Fabian JESTIN

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THE GREEN FOG, monteur, silence, action - Critique
Titre original : The Green Fog
Réalisation : Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson
: Evan Johnson, Galen Johnson
Acteurs principaux : Chuck Norris, Karl Malden, Meg Ryan, Joan Crawford, Justin Timberlake
Date de sortie : 16 avril 2017
Durée : 1h03 min
3.5Surprenant
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