M6 a diffusé le 21 mars dernier la série documentaire de Dan Reed, au sujet de , polémique par essence mais on ne peut plus révélatrice de l’obscurantisme, compréhensible, auquel peut mener l’admiration.

Avant même sa diffusion française, a déjà été contaminé par la haine internationale à son encontre. Cet article s’adresse uniquement à ceux qui prendront le temps de regarder les quelques quatre heures qui le constituent avec l’esprit ouvert, et non pas aux croisés qui le condamnent par principe inapproprié, sans même prêter l’oreille aux témoins. Il va s’agir de répondre aux arguments des détracteurs par les faits les plus stricts, et de considérer l’œuvre en tant que telle, avec ses atouts et ses limites. Ce n’est ni un blâme ni un éloge, simplement une balance. (Disclaimer : les victimes sont présumées.) [TW viol, pédophilie]

« Le documentaire est uniquement à charge. »

C’est vrai, il est tout à fait possible de lui reprocher l’unilatéralité de point de vue. Dans son intégralité il tourne autour des victimes et de leur famille démolie, sont évoqués ça et là quelques employés et domestiques mais presque jamais la partie adverse n’est questionnée. Cependant, qu’apporterait vraiment l’intervention de juristes ou autres avocats, quand le monde entier connaît déjà la décision de la Justice ? Elle s’est exprimée : Michael Jackson est acquitté en 2005, ce que les fans ne cessent d’ailleurs de porter en étendard. La police a quant à elle dévoilé les résultats de ses investigations, sans aucun doute sous influence. Mais les membres de la famille du chanteur manquent aussi. C’est un fait, cependant c’est leur voix que les médias ont largement diffusée pendant toutes ces années. Une confrontation pourrait effectivement être intéressante, encore faudrait-il être prêt à entendre ce qu’ils auraient à dire dos au mur, il est possible que certains silences soient suffisamment évocateurs.

D’un point de vue artistique, c’est un parti pris intéressant et surtout pertinent dans l’actualité que de laisser s’exprimer seulement le côté des victimes, sans personne pour les occulter, les contredire ou détourner l’attention de leur souffrance. Et puis il suffit de regarder dix minutes d’un Michael Moore pour se souvenir que la diatribe sans contre-pied n’est pas un exercice nouveau. Dan Reed a bien conscience que la planète entière sera d’office du côté de l’artiste, alors quitte à la contrarier, autant ne rien lui épargner, en aucune façon.

« Il est mort, il faut le laisser reposer en paix, pourquoi tout cet acharnement ?»

Parce que les victimes, elles, sont bien vivantes. Et que l’art n’obéit pas au temps. La prescription (comme la série le développe intelligemment) est un concept bien plus facile à prôner pour les coupables que pour ceux qui, trente ans après, ont encore les mains qui tremblent. Il est important de comprendre que ce n’est pas la légende que l’on attaque, mais l’homme derrière celle-ci, sans remettre aucunement en question son talent. De plus, la réputation de cette superstar à l’ampleur unique demeure presque immaculée -et surtout intouchable- malgré les pires accusations qui remontent tout de même à 1993. Le monde ne lui en a presque pas tenu rigueur de son vivant et il ne fait aucun doute que malgré la gravité des événements relatés, sa mémoire ne pourra jamais être réellement entachée, l’outrage n’est pas profond.

Leaving Neverland, sûrement un peu aguicheur sur le fond, est clairement fait pour les victimes avant tout, qui s’avèrent avoir été celles de Jackson. Que ce soit lui ou un autre, cette production est avant tout un manifeste didactique sur les abus d’influence. Réprouver cette série est un droit, une opinion défendable, tant que cela ne mène pas à défendre bec et ongles un monument, quitte à écraser les victimes. Lui a beau être parti, ces témoignages contribueront peut-être à engendrer de nouveaux licenciements nécessaires d’hommes de pouvoirs, style.

« Le documentaire donne des détails dégoûtants et ne montre aucune photo des actes, en plus untel et untel affirment ne rien avoir subi. »

Âmes susceptibles s’abstenir. Cet argument précis est presque grave, c’est très clairement une affaire de mauvaise foi. Tous ceux qui ont sincèrement regardé le documentaire ne peuvent nier qu’une immense première partie est dédiée à tout le bonheur que Michael Jackson a apporté dans la vie de ces familles, au rêve extraordinaire qu’il leur a fait vivre. Il y a même dans le regard de l’une des mères une lueur étrange, comme une rancœur sous-jacente envers son fils d’avoir gâché ce paradis qu’étaient ses souvenirs. L’apologie de l’icône est totale, son extrême générosité maintes fois louée, et ce malgré les atrocités décrites. S’ensuivent, il est certain, des récits détaillés de ce Wade Robson et James Safechuck affirment avoir subi enfants.

Pourtant sur plusieurs heures de documentaire liées à la pédophilie, ils ne constituent finalement qu’une vingtaine de minutes, sans aucune illustration autre que leurs mots. Les abus sexuels ne sont que le pan physique d’un traumatisme protéiforme, d’une enfance dédiée à l’adulation. Et si une partie du public réclame des photos concrètes des crimes, c’est qu’elle est déconnectée de façon ridicule de la réalité évidente qu’un violeur filme rarement ses méfaits. De la même façon, c’est un énorme soulagement que Macaulay Culkin et d’autres n’aient jamais été touchés, mais ne pas agresser son voisin ne rend pas innocent d’avoir agressé quelqu’un d’autre, ce qui normalement est, encore une fois, assez évident. Aucun fan ne peut décider de sa culpabilité. Les faits sont indéniablement troublants, et il relève aussi du cinéma et ses complices que d’informer, quand les journaux ne convainquent pas. Tell ‘em that it’s human nature ?

« Les victimes ne sont pas fiables, pas honnêtes. »

Peut-être. Peut-être qu’en effet, ce sont deux acteurs surentraînés qui ont également dopé leur famille, et que tout ceci n’est qu’une vaste machination extrêmement détaillée pour crédibiliser des mensonges dans le but de s’enrichir. Ce qui constitue une véritable limite du documentaire effectivement, c’est qu’il tait tout des quelques cent millions de dollars réclamés en procès par les deux accusateurs, ce qui, effectivement, ne sert pas leur cause auprès de ceux prompts à douter de leur authenticité. Être plus honnêtes et justifier leur démarche légale -tout à fait légitime au demeurant- aurait fait gagner en transparence à l’ensemble.

Beaucoup disent se sentir nauséeux face à ces hommes et leurs supposés mensonges. Mais lorsque l’on se regarde dans le miroir, ce qui est insupportable surtout, c’est que tout cela sonne très vrai, a une résonnance émotionnelle intolérable. Croire les victimes est un ressenti assez subjectif finalement, mais il est clair que si le film est abordé sans être borné, il est difficile d’hésiter lorsque le visionnage s’achève. Parce que des preuves, il y en a, et pléthore même. Des fax, des messages vidéo, des relevés téléphoniques, entre autres. Ou encore une description précise de la chambre du roi de la pop, aux mille portes complexes à franchir, et d’un immense placard secret très difficile à atteindre sans alerter celui qui s’y trouverait secrètement. Placard qui justement, est désigné comme un lieu du crime. A l’issue des épisodes, si l’on continue de croire à l’innocence de Michael Jackson, il est excessivement difficile de soutenir qu’il était blanc comme neige. Ce qui n’empêche pas de l’aimer, viscéralement. Mais certaines évidences sont là, de son propre aveu il dormait avec des petits garçons étrangers, et dans l’extrait ci-dessous, clairement contre le gré de l’enfant :

À présent, sans tenir compte des reproches qui lui sont faits et pour considérer le documentaire comme n’importe quel autre : il est intéressant, voir passionnant sur plusieurs points, et pas seulement parce qu’il captive aisément le spectateur pendant quatre heures, morbidement fasciné. La réalisation est efficace, dynamique, plus pédagogique qu’innovante, incontestablement pour ne jamais détourner l’attention du sujet. Filmer deux hommes et leur entourage, leurs pleurs significatifs, leurs sourires spontanés ou arrachés s’inscrit dans une démarche humaniste, parfois voyeuriste. Au fond très peu de moyens de mise en scène sont employés, mais l’investigation et la narration s’emmêlent pour créer du suspense, du dégoût, de l’intime, de la compassion, de l’indignation, bref, les émotions bouillonnent.

Des éclairages sont aussi apportés sur les motivations des témoins à faire des déclarations contradictoires, en essayant de sensibiliser le mieux possible à une psychologie traumatisée. Les deux hommes sont très différents, l’un est fort, presque antipathique, l’autre semble tombé du nid, apeuré. Ils se sont rassemblés lorsqu’ils n’ont pas pu surmonter leur paternité sans enfin se confier, projetant ce qu’ils avaient subi sur leur fils. La profondeur des liens familiaux, les séquelles liées aux agressions et les dérives du fanatisme sont les trois grands thèmes traités, avec une belle subtilité qui pousse à l’introspection. Que l’on s’attache ou pas aux personnes en présence, il n’y a aucune place à l’impassibilité.Sa plus grand force paradoxalement, est d’être perturbant tout en développant un aspect étrangement chaleureux. Il détaille, comme une histoire au coin du feu, le processus de « grooming », comment des familles entières ont été élevées par Michael Jackson, comment il est devenu le centre de leur existence, à tel point qu’elles le voyaient si souvent qu’elles ne le regardaient plus. Comment une mère, enivrée par les paillettes et la chance, peut laisser son fils de cinq ans dormir avec un inconnu, dans la chambre à côté de la sienne. Dans leur réalité que l’on ne peut pas prétendre assimiler, le suicide du père bipolaire est moins grave que de rater un appel de Michael. Le choc est concret, devant l’écran l’on passe du rire aux larmes, de la merveille utopique au drame, de l’excitation à la terreur. Et malgré tout, un étrange sentiment d’amour perdure, comme si le spectateur aussi était un peu manipulé, comme si, le temps d’une interview, il avait lui aussi vécu avec Michael.

En somme, cette série est aussi intéressante en elle-même que par les réactions qu’elle suscite, dans ce qu’elles révèlent de nous en tant que fans, du déni, de la fermeture de dialogues. On a cru Michael Jackson toutes ces années, pourquoi ne pas croire les victimes un peu ? Il est vital, littéralement, de ne jamais forcer qui que ce soit au silence. Si tout s’avère faux par la suite, alors soit, Hollywood proposera un film grandiose sur le plus grand procès en diffamation de l’histoire, et sûrement une tournée hommage démentielle. En attendant, la nuance est de rigueur. De Leaving Neverland, on ressort le cœur brisé, soigneusement, morceau par morceau. Quelques heures après l’avoir vu, écouter cette musique si exceptionnelle prend des allures de délit, mais il est important de se rappeler qu’être fan et être objectif ne sont pas incompatibles. Et que si l’on ne connaît pas tout de la vie des stars c’est qu’il ne vaut peut-être mieux pas, demandez à J. F. Donovan.

Manon

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