Avec Ma vie avec John F. Donovan, Xavier Dolan atteint le sommet de son art. À ses obsessions inépuisables, il offre un scénario et des personnages d’une densité époustouflante sublimés par une réalisation jusqu’alors jamais autant maîtrisée. C’est intense et vertigineux. Un film somme… Déjà !

Il est loin le temps des débuts. Loin, ce temps où les virulents détracteurs d’un jeune réalisateur de vingt et un ans nommé prodige discréditaient l’emphase kitsch et hystérique de J’AI TUÉ MA MÈRE. Loin ce temps où ces mêmes détracteurs accusaient LES AMOURS IMAGINAIRES de plagier Wong Kar Wai ne percevant pas le désir juvénile d’un cinéaste de faire corps avec ses adorations cinématographiques. Loin, ce temps où ils pointaient du doigt les séquences clipesques dans MOMMY ou regrettaient la boulimie de plans jugés trop gros de JUSTE LA FIN DU MONDE.

Il est loin et révolu, ce temps où Xavier Dolan embrassait sa créativité bouillonnante pour tenter de l’apprivoiser et trouver son cinéma à lui… Avec son septième long métrage, MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN, (The Death and Life of John F. Donovan pour le titre original), Xavier Dolan atteint sans conteste le sommet de son art affichant une maturité et une maîtrise formelle inédite. La virtuosité brute de ses premiers films s’est policée, apaisée, sans pour autant se délester ni de sa ferveur, ni de sa vibrante authenticité. Les gimmicks esthétiques récurrents du cinéaste viennent fidèlement conjuguer un magma scénaristique dense sans jamais – et c’est la première fois – prendre le pas sur lui. Dolan, l’éternel esthète et l’hypersensible empathe trouve avec MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN l’équilibre parfait entre une forme virtuose, à laquelle il ne se privera pas d’ajouter de nombreux clins d’œil au cinéma hollywoodien, et un fond puissant.

Alors qu’il s’est offert le casting international de ses rêves pour son premier film en anglais : Kit Haringhton, Susan Sarandon, Natalie Portman, Kathy Bates, Jacob Tremblay et même une Jessica Chastaing coupé au montage, Xavier Dolan n’a plus rien à envier aux plus grands, car il joue ici sa plus belle partition.Photo du film MA VIE AVEC JOHN F. DONOVANRuppert Turner a 11 ans lorsqu’il déménage en Angleterre avec sa mère. Comédien en herbe il voue une véritable admiration à John F. Donovan, un homme de trente ans, héros d’une série télévisée à succès. Un jour, il décide de lui écrire sans se douter un instant que ce dernier lui répondrait. Pendant cinq ans, le jeune garçon et le comédien entretiennent une correspondance secrète. Dix ans après la mort du comédien, Ruppert, devenu à son tour un acteur en vogue, publie le recueil de cette correspondance. Son but, réhabiliter la vérité d’un homme, d’une histoire, d’une industrie.

Le film s’ouvre sur le flashforward de la découverte du corps de la star de télé John F. Donovan, Xavier Dolan plante à peine le décor mais les images floues et le son cotonneux nous immergent immédiatement dans le prisme du subjectif. En quelques secondes Xavier Dolan nous propulse au cœur de ce qu’il revisite incessamment depuis le début de sa filmographie : la blessure de vivre, la sienne, probablement universelle. L’idée originale du scénario est d’ailleurs (comme souvent) inspirée de sa propre histoire (lire notre rétrospective Xavier Dolan). Lui-même, alors qu’il était jeune acteur écrivit une lettre à Leonardo DiCaprio, restée sans réponse. (La lettre fut lue lors de la présentation du film au Festival de Toronto).

En allant chercher ce souvenir comme point de départ de MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN, Dolan une nouvelle fois se raconte et exorcise son enfance sous les traits du jeune Ruppert (Jacob Tremblay et Ben Schnetzer), enfant sensible et solitaire qui rêve à plus grand. Ruppert souhaite devenir un grand acteur, comme John F. Donovan mais surtout conjurer le destin de sa mère dont il regrette qu’elle ait abandonné ses rêves pour une vie de petitesses quotidiennes. Il vit seul avec elle, elle est souvent dépassée et Ruppert qui essuie chaque jour les moqueries de ses camarades d’école concernant sa sexualité se réfugie non sans plaisir dans son imaginaire fertile. Il rêve de devenir John F. Donovan, de cinéma et de succès…

Et c’est à travers cet autre personnage, une sorte de second lui, incarné par un Kit Harington intense que Dolan relate de drame de la vie d’un trentenaire starifié, broyé par un système qui a transformé ses rêves d’enfants en une perte de sens que seuls les paradis artificiels peuvent maintenir à distance. John F. Donovan rêvait de Football américain mais il est devenu acteur à succès et jouit d’une notoriété telle qu’il serait indécent de se plaindre. Tout lui sourit, femme, argent, gloire, John est scruté par le monde en permanence, les médias, ses fans, ses collègues et sa famille. John a tout pour être heureux, pourtant la célébrité semble lui avoir ôté le droit aux choses les plus simples, être lui même, être libre et aimer…

À travers John F. Donovan, Xavier Dolan brosse un portrait cinglant de l’industrie cinématographique, ses prérogatives, sa fabrique à rêves et sa capacité à broyer les plus fragiles. Mais au delà de la dénonciation, Xavier Dolan se sert de cette correspondance éminemment romanesque pour poser les jalons des réflexions suivantes : Que reste-il de nos rêves d’enfants ? Et, vivons-nous l’essentiel ?Photo du film MA VIE AVEC JOHN F. DONOVANDans MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN, toutes les obsessions du réalisateurs sont réunies : la mère, son sacrifice, la névrose de l’enfance qu’on rejette autant qu’on y trouve refuge, la quête permanente d’identité et l’homosexualité, le désir, la drogue, le succès, la solitude amoureuse…. Un film aux airs de confession donc, mais pas qu’aux airs seulement, l’aveu de la dimension cathartique de son cinéma est loin d’être un secret chez Xavier Dolan et ce, jusque dans la mise en scène.

Non seulement Ruppert et John s’adonnent pendant 5 ans à une correspondance secrète comme une manière de dialoguer avec un autre soi – inconnu et lointain -, mais surtout Xavier Dolan choisit de lier son récit à travers l’interview de Ruppert adulte par une journaliste, d’abord réfractaire, puis peu à peu touchée, puis changée par la dimension humaine du récit dévoilé… (procédé qu’il avait déjà utilisée dans LAURENCE ANYWAYS). Dolan distille dans toute sa filmographie la notion de psychanalyse -raconter et se raconter- dont il fait l’épicentre de son cinéma.

MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN, c’est la petite histoire qui entre dans la grande, ou peut-être l’inverse, celle d’une industrie cinématographique à grande échelle, avec son lot de prérogatives, sa fabrique à rêves et ses paillettes qui viennent aspirer inéluctablement la vie de ceux qui s’en approchent.

Côté formel, MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN, ambitieux film choral est donc un véritable tour de maître scénaristique, riche et dense. Récit à plusieurs strates, c’est la première fois que Xavier Dolan manie une panoplie de personnages aussi large. Autour de Jacob Tremblay et Kit Harington (qui crève l’écran de bout en bout), gravitent une multiplicité de personnages secondaires parés d’une psychologie tout aussi dense. Susan Sarandon en mère courage abîmée, Natalie Portman en ou encore Kathy Bates en agent de comédien (pour ne citer qu’elles) permettent à Dolan de prouver une fois de plus que sa direction d’acteur est le pilier de sa mise en scène. Xavier Dolan dirige comme il écrit et réalise, avec sensibilité et puissance…. Il choisit de construire son film en diptyque avec un montage en miroir parfaitement rythmé. On voyage d’une Londres pluvieuse à New York et ses plateaux de tournage.

Xavier Dolan s’offre alors une double occasion d’exhaler son identité visuelle. Des détails, des détails et encore des détails, dans les décors, les costumes, les looks, les ambiances et les scènes. Dolan va chercher l’infiniment petit pour parer son récit du plus de chair possible. Qu’il s’agisse de la scène où le petit Ruppert trépigne devant le générique de sa série favorite ou le repas de famille chaleureux qui tourne au règlement de compte chez les Donovan, Xavier Dolan excelle dans sa capacité à faire exister intensément un univers par l’accumulation de détails visuels et scéniques et d’aller ainsi chercher une profonde adhésion émotionnelle chez le spectateur… Le véritable génie de Dolan résiderait peut-être là, dans sa capacité à construire la totalité de sa mise en scène sur la convocation permanente de l’intimité du spectateur, le ramenant à ses propres souvenirs vécus.

La photographie, elle aussi est impeccable. En gros plan, légèrement jauni sur le visage de Natalie Portman et sa frange trop épaisse, ou teintée bleue électrique par les néons sur le torse de Kit Harington lors d’une superbe scène de boite de nuit. D’ailleurs la musique, leitmotiv absolu de l’Oeuvre de Dolan participe cette fois-ci de manière différente à l’envolée lyrique des séquences. La bande originale parfois purement illustrative dans ses films précédents vient à présent simplement exalter l’émotion en s’insérant parfaitement dans le récit sans l’étouffer. Des tubes, qui là encore nous parle à tous, Adèle, Pink ou encore le très beau The Verve…. Définitivement, Dolan fédère et sait créer l’émotion.

Que l’on aime ou que l’on déteste Xavier Dolan (car c’est un fait, il ne fait pas consensus), MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN n’a pas fini d’alimenter le débat tant il incarne en tout point la singularité du réalisateur. Pour autant, son apaisement formel (même s’il faudrait peut être aussi l’attribuer aux prérogatives des productions américaines) risque fort de lui ouvrir les portes d’un public plus large comme l’avait fait MOMMY en 2014. Bien que deux autres longs métrages soient déjà en préparation, savourons pour un moment ce que Xavier Dolan a fait de meilleur depuis LAURENCE ANYWAYS

Sarah Benzazon

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MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN : Xavier Dolan au summum de son art - Critique
The life and death of John F. Donovan :Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Acteurs principaux : Kit Haringhton, Jacob Tremblay, Susan Sarandon, Natalie Portman
Date de sortie : 13 Mars 2019
Durée : 2h03
5.0Vertigineux
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