Dolan est bien devenu une superstar. Son sacre cannois pour Mommy l’a positionné face à un dilemme pour la suite de sa carrière : se risquer à continuer ce qu’il avait toujours fait ou oser le changement. Dans les deux cas, le risque était présent. On a senti arriver le tournant dans sa filmographie rien qu’en voyant le défilé de stars au casting, marquant une rupture forte avec ses précédents films. Dolan est une star. Il peut en conséquence s’offrir des stars s’il le veut. À condition que ce soit justifié.

JUSTE LA FIN DU MONDE raconte l’histoire de Louis, un écrivain de théâtre qui revient voir sa famille après 12 ans pour leur annoncer qu’il va mourir. Louis, c’est Gaspard Ulliel, formidable dans sa façon d’intérioriser, d’encaisser les coups sans jamais flancher. Mais il n’a rarement plus de “2 ou 3 mots à dire“. Il vient annoncer sa mort et pourtant il semble déjà fantomatique, comme une tombe à laquelle on parle pour se remémorer les bons moments. Les discussions sont souvent à propos du passé, pour essayer de faire revivre par la parole un temps révolu. Autour de Louis, ça crie. Parfois fort. Dolan ne se trompe pas dans son choix de casting en prenant deux acteurs forts en caractères que sont Vincent Cassel et Léa Seydoux. Il fallait bien deux têtes imposantes pour incarner ces personnages (Antoine et Suzanne), cherchant à se faire remarquer par les autres, à provoquer pour attirer l’attention vers eux. Derrière les cris, il y a bien sûr des blessures intimes, des névroses qui les poussent à agir de la sorte. À côté d’eux, le personnage secondaire le plus fort est celui de Catherine (formidable interprétation de Marion Cotillard), la femme d’Antoine. Elle est l’élément à part, la belle-sœur, celle qui ne veut pas gêner, qui se refuse de lever la voix alors qu’elle est plongée dans une cacophonie permanente. Une sorte de reflet au féminin de Louis. La seule d’ailleurs qui comprendra pourquoi le fils prodige est revenu parmi les siens et qui, dans un ultime regard, nous fait chavirer.

Photo du film JUSTE LA FIN DU MONDE

Cotillard et Cassel – l’effacée et l’expansif

Le jeune réalisateur canadien a toujours eu un goût prononcé pour la mise en scène tape-à-l’œil, pour les grandes envolées lyriques autant que pour les trouvailles et effets de styles visuels. JUSTE LA FIN DU MONDE est formellement bien signé Dolan tout en étant plus ténu que l’exubérant (et néanmoins réussi) Mommy. Plus sombre également. Il suffit de voir la photographie du film, la manière qu’elle a de plonger dans l’ombre une discussion dans une cuisine. Le désespoir survole le film de Xavier Dolan, retranscrivant visuellement un sentiment étouffant et restituant une ambiance de fin de monde, accentuée par les cris constants. Comme quoi, pas la peine de restreindre les limites de son cadre pour marquer l’étouffement – en ce sens on peut dire que Dolan a mûri. Et lorsque la lumière s’éclaircit, c’est pour nous faire participer à la remémoration d’un souvenir de jeunesse, où joie et insouciance étaient les maîtres mots. D’un coup des couleurs plus agréables viennent nous caresser la rétine, nous faire sentir l’enivrante passion d’un amour volatilisé. Une parenthèse bienvenue, respiration vive et futile, que l’on ne prend le temps d’apprécier que lorsqu’elle s’achève.

On reconnaît également Dolan à la façon sans vergogne qu’il a d’utiliser des musiques très marquées. Le garçon a quand même réussi avec son précédent film à livrer une scène intense sur du Céline Dion. Il récidive avec Dragostea Din Tei (du groupe roumain O-Zone, oui oui) dans une scène pour laquelle on n’aurait jamais signé sur le papier mais qui une fois mise en images, devient un pur moment de grâce. Si on lui concède à nouveau des choix pertinents (notamment lors d’une scène entre Louis et Suzanne où I Miss You de Blink 182 retentit sous-mixé, tel un appel du cœur, une petite voix mélodique intérieure exprimant le fond de la pensée d’une sœur orpheline de son frère depuis trop longtemps), il se perd à la dernière seconde lors du dernier plan ponctuant son long-métrage, avec Natural Blues de Moby. Alors que la dynamique demandait du silence, de l’apaisement, il se laisse aller à une tentative grossière flirtant l’auto-caricature.

“JUSTE LA FIN DU MONDE nous fracasse dans ses moments de silence, lorsque l’hystérie cesse.”

Le dysfonctionnement familial a toujours été au cœur du travail de Xavier Dolan auparavant. JUSTE LA FIN DU MONDE traduit cette incommunicabilité par le bruit et la fureur. Comme s’il fallait remplir le vide par des paroles pour s’éviter les moments de sincérité, où entre quatre yeux on se dit ce qu’on a sur le cœur. Au fil du film, les personnages sont souvent isolés par paire… C’est dans ces moments qu’ils peuvent être plus libérés, se dire des choses importantes. Puis dès que vient Antoine, tout change, tout explose. Jusqu’à un déferlement d’hystérie lors du final. Mais là où le film est sublime, c’est dans sa capacité à nous fracasser le cœur dans ses moments de silence. Ceux qui, d’un coup, en disent bien plus qu’un flot de paroles. Un clin d’œil complice entre deux frères, un sourire en coin, un échange de regards et un doigt sur la bouche pour dire qu’il vaut mieux se taire. Puis la fin. Juste la fin.

Publié le 19 mai 2016.
Maxime Bedini

Votre avis ?