n’a que 19 ans et pourtant son premier long métrage J’AI TUÉ MA MÈRE, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2009, reçoit tous les hommages. Le jeune cinéaste et son film époustouflent la critique tant ils lient, avec une virtuosité inouïe pour un premier film, précision formelle des images et mise en scène aux envolées fougueuses. Bien que le film ait tout du projet mégalomaniaque et condescendant il n’en recèle pourtant ni l’absurdité ni l’incohérence. Même si Xavier Dolan y porte toutes les casquettes avec audace, un excès certain et beaucoup de mégalomanie, on ne peut décemment ignorer que son talent est fou. Écriture, réalisation, direction et jeu, son film et lui ne font qu’un, fusionnent en une seule et même voix, celle de l’Art en puissance et d’une verve cinématographique nouvelle, certes juvénile mais flamboyante et passionnelle.
Dès les premières secondes de J’AI TUÉ MA MÈRE on mesure à quel point derrière ce récit égocentrique s’érige la quête artistique débordante d’un jeune homme insatiable. Xavier Dolan a choisi le Cinéma comme mode d’expression et semble le considérer comme la somme de tous les Arts, il s’empare de toutes ses possibilités et inspirations et s’attelle à y exceller.
J’AI TUÉ MA MÈRE est une toile de maître brute, féconde, excessive et déjà rare.

Hubert à 16 ans, il peint, est amoureux d’Antonin et vit seul avec sa mère Chantal. En pleine crise d’adolescence, il souffre d’un mal inhérent à son âge, l’entrée dans la vie d’adulte signe la fin du temps de la fusion avec sa mère et ce douloureux passage se fait non sans heurts. Pour continuer à se construire il choisit donc de « tuer sa mère », origine de sa vie et de sa présente douleur plutôt que de cesser d’être le fils « d’avant », idéal et aimé.

Xavier Dolan et Anne Dorval

Hubert étouffe dans le décor de la maison familiale, il ne supporte plus ni la décoration opressante , ni sa mère… © MK2 Diffusion

De l’Oedipe de Freud à Xavier Dolan :

Dés l’ouverture nous entrons de plein fouet dans un récit-confession aux allures d’ « auto-thérapie » : Hubert nous apparaît en gros plan, en noir et blanc, dont le cadre maladroit indique qu’il s’agit d’une séquence auto filmée. Dans un monologue face camera il tient une réflexion sur la nature et les sinuosités de l’amour qu’il porte à sa mère. Nous, spectateurs, sommes assis et l’écoutons, tel le thérapeute ou l’oreille salvatrice auquel nous devinons que le réalisateur nous substitue. Son film, notre regard, sera sa catharsis. Xavier Dolan nous plonge dans les scènes de la vie quotidienne d’un couple filial où il restitue la douleur des deux être liés par le sang, dont le désamour semble incurable.

Hubert ne voit que ce qui le dégoûte chez sa mère. Sa bouche géante qui laisse dégouliner le jus des clémentines, la crème du mille-feuille qui mousse à la commissures de ses lèvres, ses bibelots hideux , ses vêtements ringards et toutes ses petites manies horripilantes. Il ne la supporte plus et pourtant il a besoin d’elle et il lui crie son amour par tous les moyens , même avec des mots qui veulent dire le contraire (« Je te hais »). Leur dialogue est perpétuellement rendu impossible par le biais d’une TV allumée , d’une partie de solitaire sur un écran d’ordinateur ou d’une émission de radio en voiture. Tantôt fragile, tantôt ingrate, souvent dépassée mais fondamentalement à bout de force, Chantal ne sait plus comment répondre aux indignations de son fils et ivre de ses paroles, elle s’isole. Cette mère courage semble en effet avoir abandonné la partie, ne plus parvenir à être la femme sacrifiée sur l’autel de la monoparentalité, condition avec laquelle elle se débat chaque jour. Alors l’abdication symbolique se traduit en abandon à l’image. Elle laisse son fils seul sur la route, au vidéo club ou devant la maison, jusqu’à l’ultime et définitif envoi au pensionnat qui infligera à Hubert la déchirure du rejet et l’expérience de l’altérité maternelle. Pourtant, lui serine la mère d’Antonin, « sa mère » devrait l’aimer « inconditionnellement » . Le réalisateur dresse un second visage de mère , la mère-complice légère et décomplexée qui ne fait cas devant son fils ni de ses amants, ni de ses principes. Hubert s’y perd et ne parvennant à répondre à ses questionnements intimes qui le consument, cède sans contrôle à la violence libératrice.*

« Dolan a choisi le cinéma comme mode d’expression et semble le considérer comme la somme de tous les arts. Il s’empare de toutes ses possibilités et inspirations et s’attelle à y exceller. »

Xavier Dolan s’empare du langage inconscient et va même jusqu’à nous livrer la clef de son film dans une séquence onirique où Hubert voit sa mère en jeune mariée à la robe blanche fuyant un homme. Cet homme c’est lui, vêtu d’un costume. Elle cours, le fuit, ils s’affrontent, leurs mains se frôlent, mais comme dans la Création d’Adam de Michel-Ange, elles ne parviennent pas à se lier et Hubert tombe à la renverse.
Dolan se sait tenir la place d’un autre que le fils dans le duo qu’il forme avec sa mère, un autre certainement transgressif qui rend intrinsèquement impossible l’équilibre et l’établissement d’une intimité commune. Hubert et sa mère s’aiment , comme à l’origine , mais savent-ils encore s’aimer maintenant qu’Hubert devient un homme ?

Anne Dorval

Est-ce Marie ? Est-ce Marie-Madeleine ? Les larmes semblent en tout cas celles d’une blessure dans la chair © MK2 Diffusion

La vision de Xavier Dolan sur la figure maternelle parait sévère, pourtant il conserve un regard juste, intelligent et compatissant. Et si ce sont bel et bien les yeux d’Hubert qui nous servent de fil conducteur, à aucun moment le film ne dresse une figure de la victime et de l’ennemie. Dans la dernière partie du film il offre à Chantal , brillamment incarnée par , un monologue fort en un plan fixe suffocant. A son tour elle évoque subrepticement son parcours douloureux et sa propre mère. Avec cette scène, Xavier Dolan qui s’emparait sans équivoque du complexe d’œdipe, embrasse plus largement la théorie Freudienne évoquant le déterminisme de l’enfance dont Chantal serait aussi victime, l’enfance: puits de l’origine des maux et socle de toutes les reproductions comportementales.

La Naissance du plus grand cinéaste de sa génération :

Bien que le scénario soit virtuose, il se fait petit devant une mise en scène, ne mâchons pas nos mots, magistrale ! Xavier Dolan n’en est qu’à son premier film mais il affiche sans conteste un génie hors pairs. S’il maîtrise parfaitement le langage narratif, il maîtrise aussi bien le langage visuel. Son œuvre regorge et déborde d’inspirations artistiques en tout genre  ( littéraire, picturale, poétique) et d’effet formels tranchés. Ainsi il use de toutes les techniques pour « orner » son film . Il intègre du texte dans l’image, au beau milieu d’un plan des citations viennent s’accrocher au regard. Elles rythment le film, traduisant un sentiment, un chapitrage ou un écrit. Des inserts iconographiques viennent aussi illustrer et renforcer sa  symbolique. Xavier Dolan est un esthète et un extrémiste de le scénographie, ses décors sont ultra-narratifs; il veut forcer le trait, nous marteler de détails pour en extraire l’essence de ce qu’il veut signifier. Ainsi Chantal se perd dans ses tissus panthère et ses papillons séchés. C’est riche, chargé même, pourtant à aucun moment la pluralité des effets utilisés ne nuit au film. Tout est maîtrisé et parfaitement cohérent. Il joue aussi avec le rythme et la musicalité des images, montant des séquences de violence en un ralenti théâtrale ou des scènes tendres en une trépignante accélération. Ce traitement visuel à contre emploi permet au cinéaste de laisser s’échapper de ces scènes souvent symboliques toute leur grâce. Xavier Dolan surprend , et fascine même, avec son entièreté sans égale dans ses prérogatives quasi graphique. Il tranche et tronque l’image avec des échelles de plans très conceptualisés , voir provocatrices: ces personnages, y compris lui-même, sont régulièrement décadrés , coincés à droite, à gauche ou en bas d’un cadre qui les asphyxie. On suffoque souvent dans cette maison, scène du psychodrame, ou la lumière perpétuellement jauni des éclairages indirectes et des abats jours opaques plongent la maison dans des tons sépia, comme pour marquer l’immuabilité oppressante de la demeure familiale et son calfeutrage étouffant qui s’oppose à la lumière blanche du reste du monde.

Malgré son titre couperet , J’AI TUÉ MA MÈRE se révèle une déclaration d’amour d’un fils à sa mère. Xavier Dolan nous y interroge sur ses propre questionnements identitaires et fait de son premier film un récit intime et universel. Il met en forme le moment douloureux où le cordon ombilical se rompt de lui-même lorsqu’il n’a su être coupé le moment venu. Et cette douleur existe jusque dans les images. Le jeune réalisateur époustoufle par sa sensibilité et sa maturité d’analyse mais aussi par son talent ultra créatif.  Il émeut, donne a penser, et signe une œuvre de Cinéma. Oui, il y a du génie dans le premier film de Xavier Dolan et bien qu’il dépeigne un état conflictuel, le cinéaste sait à quel point le lien qui lie la mère à l’enfant est inébranlable malgré sa nécessité de se briser; ainsi, alors que Chantal dans sa voiture, la gorge nouée, supporte les derniers assauts verbaux de son fils sur le parking où attend le bus qui l’emmènera loin d’elle au pensionnat, Hubert lui lance un dernier crie de désespoir :
–  «Qu’est ce que tu ferais si je meurs aujourd’hui ? »
Elle ne lui répond pas , mais lorsqu’il tourne le dos et s’avance vers le bus, elle murmure :
– « Je mourrai demain. »

Xavier Dolan réalise son premier film et signe son premier chef d’œuvre.

Sarah Benzazon

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

RÉTROSPECTIVE XAVIER DOLAN

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Affiche du film J'AI TUÉ MA MÈRE

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INFORMATIONS
Titre original : J’ai tué ma mère
Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Acteurs principaux : Xavier Dolan , Anne Dorval ,Suzanne Clément, Francois Arnaud,
Pays d’origine : Canada
Sortie : 15 Juillet 2009
Durée : 1h40
Distributeur : MK2 Distribution
Synopsis : Hubert Minel n’aime pas sa mère. Du haut de ses 17 ans, il la jauge avec mépris, ne voit que ses pulls ringards, sa décoration kitsch et les miettes de pain qui se logent à la commissure de ses lèvres quand elle mange bruyamment. Au-delà de ces irritantes surfaces, il y a aussi la manipulation et la culpabilisation, mécanismes chers à sa génitrice. Confus par cette relation amour-haine qui l’obsède de plus en plus, Hubert vague dans les arcanes d’une adolescence à la fois marginale et typique -découvertes artistiques, expériences illicites, ouverture à l’amitié, sexe et ostracisme- rongé par la hargne qu’il éprouve à l’égard d’une femme qu’il aimait pourtant jadis.
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