On continue notre rétro Clint Eastwood avec les années 90 et des films importants au programme, dont Impitoyable et Sur La Route De Madison

Tournant majeur dans la carrière de Clint Eastwood, les années 90 marque la quasi fin de sa carrière d’acteur « pour les autres » avec Dans la Ligne de Mire (film Columbia et non Warner) de Wolfgang Petersen en 1993, un succès public et critique. Résolument tourné vers la réalisation, Clint reste malgré tout actif devant sa caméra. Toujours prompt à alterner ses projets, il enchaîne les films surprenants (Chasseur Blanc Cœur Noir, Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal), classiques (Les Pleins Pouvoirs, Jugé Coupable) et sort coup sur coup trois œuvres majeures de sa filmographie dont Impitoyable, son adieu au western, pour lequel il reçoit quatre Oscars dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Avec une nomination comme meilleur acteur (ce que seuls Orson Welles, Laurence Olivier, Woody Allen et Kenneth Branagh avaient réussi) , Clint Eastwood est cette fois au sommet de son art. Sur La Route de Madison et dans une moindre mesure Un Monde Parfait, finissent d’assoir une aura internationale indélébile (ce dernier film étant classé eu sommet des films de l’année pour les Cahiers du Cinéma après Impitoyable l’année précédente). Clint Eastwood ne se sent plus bridé par le succès, ou non, de ses films. Il entremêle de plus en plus des ambitions artistiques (tout en restant classique dans la forme) à un discours approfondi, une vision de plus plus en plus sombre de l’existence. A presque soixante-dix ans, certains virent dans ses films une mise en forme crépusculaire et quasi-testamentaire d’une œuvre qu’il allait creuser plus encore par la suite.


1990 – CHASSEUR BLANC, CŒUR NOIR

Titre original : White Hunter Black Heart
Avec : Clint Eastwood, Marisa Berenson, Jeff Fahey
Genre : Drame
Durée : 1h54

 

 

Au-delà même des thématiques et du style « classique » de John Huston, l’admiration de Clint Eastwood pour son aîné aura toujours été essentielle à son propre cinéma. N’empêche, CHASSEUR BLANC, CŒUR NOIR surprit tout le monde. A soixante ans et pour son quatorzième long métrage, Eastwood  se lançait dans l’aventure à la fois étonnante et risquée d’un film un tantinet autobiographique déguisé en biopic sur les frasques de John (Huston) Wilson avant le tournage du film mythique The African Trader (African Queen) qui, pour mémoire disputait, Humphrey Bogart et Katharine Hepburn entre la Tanzanie et le Kenya. Basé sur le livre éponyme de Peter Viertel (scénariste du film original), le réalisateur compose le portrait d’un artiste qui préfère la vie au spectacle, obsédé par l’idée même de tuer un éléphant, un homme paradoxal (lui aussi) plus proche de son arme que de son outil de travail. Si l’accent d’Eastwood pourra faire sourire, le film creuse en profondeur l’image du cinéaste et celui de l’acteur. Le regard qu’il porte sur John Huston disparu trois ans auparavant est traité sous forme d’autoportrait déguisé et sans concession. L’issue, tragique, de la chasse avortée sonnera même comme le symbole d’une folie, d’une volonté démiurgique sur la création, tout en se dévoilant un peu plus dans sa pénombre morale. Présenté à Cannes, ce film atypique dans l’œuvre d’Eastwood repartira bredouille mais permettra au cinéaste d’éclairer son parcours.

1991- LA RELÈVE

Titre original : The Rookie
Avec : Clint Eastwood, Charlie Sheen, Raul Julia
Genre : Policier
Durée : 2h

 

 

Au début des années quatre vingt dix, Clint Eastwood ne fait plus vraiment recette. Que ce soit l’acteur (La Dernière Cible, Pink Cadillac) ou le réalisateur (Bird, Chasseur Blanc Cœur Noir), le public se tourne plus volontiers vers les jeunots de l’époque tels que Mel Gibson ou Bruce Willis. En reprenant les codes du buddy movie policier, LA RELÈVE lorgne évidemment du côté de l’Arme Fatale et compagnie avec le duo improbable entre une jeune tête brûlée (Charlie Sheen) et un vieux de la vieille inoxydable (Clint Eastwood), le tout face à un bad guy caricatural interprété avec gourmandise par Raul Julia. Castagne, cascades, destructions massives et masochisme de circonstance (le personnage de Clint se fait littéralement violer) déboulent sans trop savoir si nous sommes dans un premier degré assumé ou dans une fantaisie ironique. Si beaucoup n’y virent qu’un film laborieux, à l’image d’une fin peinturlurée à l’auto-justice outrancière, la dernière scène nous présente, comme une insulte à sa propre légende, un Clint Eastwood devenu « chef » ce qui nous laisse clairement envisager tout ceci comme une farce.

1992 – IMPITOYABLE

Titre original : Unforgiven
Avec : Clint Eastwood, Gene Hackman, Morgan Freeman
Genre : Western
Durée : 2h11

 

 

Clint Eastwood aura donc attendu plus de 10 ans pour tourner ce western crépusculaire, le temps suffisant pour atteindre l’âge du rôle, celui de William Munny ancien tueur et pilleur sans scrupule, rangé des chevaux qu’il a du mal à monter), devenu fermier, veuf et père de deux bambins. Recruté pour venger l’agression d’une prostitué balafrée par un soulard, il repart semer la « justice » avec un novice bigleux (Jaimz Woolvet) et son ancien complice (Morgan Freeman) dans une ville tenue par un shériff sociopathe (Gene Hackman). Avec IMPITOYABLE, le cinéaste ressuscite le mythe du Western (avec un W majuscule) pour mieux l’enterrer. Réflexion sur la violence et la façon dont elle peut gangrener la Cité, Eastwood, au sommet de son art, taquine le cadavre d’un genre devenu moribond. Il  met en jeu toute sa légende pour redevenir, le temps d’un film, cet ange de la mort capable de philosopher (« j’ai toujours eu de la chance quand il s’agit de tuer les gens ») en évacuant de facto toute notion d’héroïsme. Chaque élément est en place, du saloon au bordel, des adjoints froussards à l’écrivain révisionniste qui préfére la légende à cette maudite vérité, en clin d’œil à L’Homme qui Tua Liberty Valance de John Ford. Cette violence, filmée en dehors de tout esthétisme gratuit, se répand alors comme une trainée de poudre, un mal inévitable : une exécution dans les latrines, une longue agonie dans les rocheuses, des passages à tabac, une scène de torture annonciatrice du Ku Klux KlanIMPITOYABLE traque sans relâche ses thématiques et s’offre de grands espaces pétris de mémoire collective. Les champs de blé, les canyons, la neige, l’orage, la boue et la pluie pour solde de tout compte. Du sang et quelques larmes. Le constat est désabusé mais jamais nihiliste. Sans appel. Définitif.

IMPITOYABLE récoltera quatre oscars en 1992 : meilleur film, réalisation, second rôle masculin (Gene Hakman) et montage. Il sera par la suite classé dans le carré d’as du genre par l’American Film Institue, aux côtés de La Prisonnière du Désert, Le Train Sifflera Trois Fois et l’Homme des Vallées Perdues. Bref, un chef d’œuvre absolu.

1993 – UN MONDE PARFAIT

Titre original : A Perfect World
Avec : Kevin Costner, Clint Eastwood, Laura Dern
Genre : Policier
Durée : 2h17

 

 

Itinéraire sinueux que ce (grand) film proposé à l’origine à Steven Spielberg avant de tomber entre les mains de Clint Eastwood. Si le cinéaste pense d’abord à Denzel Washington, c’est finalement Kevin Costner, encore tout frais auréolé du succès de Danse avec les Loups (7 oscars) qui est choisi pour interpréter Butch, un évadé de prison qui tentera la quille aux côtés de son jeune otage Philip (T.J. Lowther). Road movie initiatique, polar, drame intime, UN MONDE PARFAIT se situe pendant Halloween, dans les environs de Dallas, juste avant la visite fatale de John F. Kennedy, comme un symbole d’une identité nationale prête à voler en éclat. Tournage sous tension (les égos font des étincelles), Kevin Costner trouve ici son plus beau rôle, à la fois attachant, violent, imprévisible. L’enfant perdu n’est peut-être pas celui que l’on croit. Tout au long du film, Clint Eastwood prend son temps, s’attarde sur la relation entre le fuyard et cet enfant qui apprend une autre vie, à ses côtés. Il alterne les séquences lumineuses avec les passages les plus tragiques et tutoie la poésie échappée du « Dormeur du Val » de Rimbaud. De cette course désespérée pointe l’espoir avec la transmission d’un héritage, d’une liberté, toujours au cœur du dispositif eastwoodien. Dans cette équipée sauvage, Philip n’a rien du surdoué énervant, du gamin habituel. Renfermé, il joue des regards, des gestes et des silences pour mieux se préserver du monde extérieur. Le flic Red Garnett offre à Clint Eastwood un rôle tout en nuance de Ranger incertain de ses choix face à un monde plus complexe que la simple frontière entre le bien et le mal. Cette même vision simpliste que l’Amérique s’apprêtait à abandonner dans la douleur. Comme l’Amérique, Il devra assumer les conséquences de ses actes, de ses décisions. Fussent-elles tragiques. Quand la petite histoire rencontre la grande cela donne un film d’une force brute, d’une émotion totale. La scène, malséante, avec le fermier en est l’exemple le plus touchant, le plus troublant, entre l’amour et la folie, la compassion et la punition. Film intense, immense, double complémentaire et aussi haut placé que le précédent Impitoyable avec lequel il forme un diptyque atypique, mais boudé par le public américain, UN MONDE PARFAIT sera injustement considéré comme un échec commercial malgré sa très belle carrière à l’international. Magnifique.

1995 – SUR LA ROUTE DE MADISON

Titre original : The Bridges of Madison County
Avec : Meryl Streep, Clint Eastwood, Annie Corley
Genre : Drame
Durée : 2h15

 

 

Le roman tuerait un diabétique sans coup férir et l’adaptation par Richard LaGravenese (L’Homme qui Murmurait à l’Oreille des Chevaux) promise à Steven Spielberg n’est pas plus convaincante. C’est pourtant là que démarre l’aventure de SUR LA ROUTE DE MADISON. Comme pour Un Monde Parfait, l’affaire est abandonnée par le père de E.T. au profit de Clint Eastwood (après le refus de Sydney Pollack) qui voit ici l’occasion de se frotter au mélo, un genre qu’il n’a pas revisité depuis la romance de Breezy (1973). Les deux hommes s’envoient leurs corrections par fax et Eastwood propose de raconter l’histoire via la lecture du journal intime de l’héroïne, Francesca. Pour interpréter cette dernière, le réalisateur pense immédiatement à Meryl Streep parmi dans une liste prestigieuse où l’on retrouve Isabella Rossellini, Anjelica Huston, Jessica Lange, Mary McDonnell, Cher et Susan Sarandon. Du beau monde. Mélo typique, SUR LA ROUTE DE MADISON nous situe en 1965, dans un coin paumé de Iowa, à la rencontre du photographe Richard Kinkaid (Clint), un bourlingueur impénitent qui porte beau, et d’une épouse de fermier qui n’attend rien d’autre que le retour de sa famille, partie quelques jours pour un salon agricole. En filmant les gestes, les regards, les frôlements, les mots simples avec une sincérité et une pudeur extrême, Clint Eastwood permet à deux icônes du cinéma américain de se croiser sur le chemin du hasard avec une sensualité confondante, un art du contemplatif assumé. La lumière, le vent, le sable et la verdure. Un club de jazz. La main sur la poignée d’une voiture arrêtée. Un feu rouge. La pluie. Des destins qui se croisent, se séparent. Le temps comprime l’éternité sur quelques jours. Vertiges de l’amour, les regrets eux, sont éternels. Magique.

1996 – LES PLEINS POUVOIRS

Titre original : Absolute Power
Avec : Clint Eastwood, Scott Glenn, Ed Harris
Genre : Policier
Durée : 2h01

 

 

Luther Whitey est un as de la cambriole sans perte ni fracas. Alors qu’il dérobe le contenu d’un coffre à bijoux dans une résidence luxueuse, il doit se cacher derrière un miroir sans tain pour assister au petit jeu sado-maso d’un couple un peu ivre. La scène dégénère complètement avec l’irruption de garde du corps qui abattent la jeune femme, laissant découvrir l’identité de l’homme, qui n’est autre que le président des États-Unis. Sur cette base abracadabrantesque, Clint Eastwood s’amuse comme un jeunot derrière la caméra… et devant. En nous montrant le voleur observer la scène, il se place dans la même position de voyeur que le spectateur. Et il n’intervient pas. Hitchcock n’est plus très loin mais la virtuosité d’Eastwood rejoint d’abords celle du personnage principal, artisan du crime bien fait, dans les règles de l’art. Toujours à l’aise sur le terrain de l’action, Clint Eastwood dessine également des seconds rôles épatants campés par un casting quatre étoiles dominé par Laura Linney, Judy Davis, Scott Glenn, Ed Harris et Gene Hackman. Si le film alterne quelques subtilités (les relations père-fille ou la romance entre le policier et celle-ci), son regard toujours méfiant sur le pouvoir et un certain goût pour les actes discutables (la seringue dans le cou de l’un des protagonistes en guise d’auto-justice) permettent aux PLEINS POUVOIRS de naviguer dans la zone grise où chacun se situe à un moment ou à un autre. En faisant modifier la fin originale par le scénariste vétéran William Goldman (Les Hommes du Président, Butch Cassidy et le Sundance Kid), Clint Eastwood peut jouer avec une gourmandise qui culmine dans le face à face entre Luther et le détective Seth Frank, mémorable jeu du chat et de la souris.

1997 – MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL

Titre original : Midnight in the Garden of Good and Evil
Avec : James Gandolfini, John Cusack, Kevin Spacey
Genre : Drame
Durée : 2h35

 

 

Polar hors du temps et hors des modes, MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL est l’adaptation d’un roman signé John Berendt sur des événements réels survenus en 1980 à Savannah, en Géorgie. Travestissant un peu la réalité, le film situe l’action en décembre et non plus en mai. Le collectionneur d’art Jim Williams (Kevin Spacey) donne une réception pour le réveillon de Noël en présence du journaliste John Kelso (John Cusack impeccable en remplaçant de luxe d’Eward Norton qui déclina le rôle) et de quelques convives triés sur le volet. Durant cette soirée, Williams tuera son amant Billy (Jude Law) avant de plaider la légitime défense. Entre les vivants et les morts, à la lisière du bien et du mal, dans un sud folklorique où flotte encore les vestiges de la guerre de Sécession sur des croyances surnaturelles, le film paraît porté par sa propre fascination. Sur un rythme lent (2h35) et hypnotique, Clint Eastwood nous balade de lieux picaresques en personnages pittoresques (l’homme qui promène son chien invisible, Lady Chablis ans son propre rôle) et excentriques et nous offre quelques scènes décalées à la Jacques Tati. Bercée par le fantôme de Johnny Mercer, cette histoire rocambolesque qui avait passionnée l’Amérique ne séduira pas le grand public, il ressortira de ce film méditatif un leitmotiv comme une profession de foi : « Pour comprendre les vivants, il faut communier avec les morts ». Un aveu de Clint Eastwood sur une partie de son passé (Pale Rider, L’Homme des Hautes Plaines, Bird, Chasseur Blanc Coeur Noir) et sur sa production future qui allait creuser de plus en plus profondément cette veine mortifère.

1999 – JUGÉ COUPABLE

Titre original : True Crime
Avec : Clint Eastwood, Diane Venora, Bernard Hill
Genre : Policier
Durée : 2h06

 

 

Après l’échec (assez logique) de Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal, Clint Eastwood poursuit son parcours avec un projet plus grand public mais non dénué de fantaisie et de profondeur. JUGÉ COUPABLE pose les bases de son intrigue sur l’exécution prochaine d’un homme injustement condamné. Loin d’épouser les thèses pro-peine de mort, sans les condamner ouvertement non plus (il laisse toujours le soin au spectateur de se positionner), le film permet à Eastwood de composer un personnage plutôt antipathique de père de famille aux abonnés absents, coureur de jupons impénitent et carrément porté sur la boisson. Curieusement, le film évacue toute action de l’intrigue principale, hormis une visite au zoo qui se conclue par un accident de poussette rocambolesque qui éjecte sans vergogne la petite fille du héros… interprétée par Francesca Eastwood, la propre fille de Clint Eastwood. Au passage, il n’hésite pas à fustiger la religion (ce qui reviendra plus tard dans Mystic River ou Gran Torino), la presse avide de sensation forte, à placer quelques scènes de pure comédie avec le Directeur de la rédaction (James Woods en forme) ou le rédacteur en chef cocufié (Dennis Leary, hilarant) et à jouer des codes du suspense contre la montre avec une habileté sans faille. Étonnamment, l’histoire principale intéresse moins le réalisateur que ce qui gravite autour. De fait, le film n’est pas tant un plaidoyer contre la peine de mort (nous sommes loin de La Dernière Marche de Tim Robbins) que l’enquête d’un homme à la recherche d’une rédemption tardive, JUGÉ COUPABLE possède assez d’arguments pour offrir un film atypique qui slalome savamment sur les lieux communs du genre. Investi, Clint Eastwood signera même la chanson finale, interprétée par Diana Krall ce qui ne suffira pas sauver le film d’un échec cinglant au box office.

Cyrille DELANLSSAYS

Votre avis ?

D'accord ? Pas d'accord ?

avatar
  S'abonner  
Notifications :

RÉTRO CLINT EASTWOOD – Filmographie commentée, les années 1990

0