Second numéro de notre nouvelle rubrique ON REFAIT LA SCÈNE ! Pour ce nouveau numéro on s’intéresse à My Blueberry Nights et la première scène de baiser entre Jude Law et Norah Jones.

Au cours de sa carrière, le réalisateur hongkongais Wong Kar-wai a toujours lié ses films à travers les mêmes thématiques. Qu’il s’agisse d’un film de gangsters (As Tears Go By), d’une histoire d’amour entre deux hommes (Happy Together), ou des relations d’un écrivain en mal d’inspiration (2046), Wong Kar-wai traitait notamment de questions d’identité, dans un rapport avec l’espace et le temps primordiale. My Blueberry Nights (2007), première réalisation du cinéaste sur le sol américain, ne fait pas exception.

Dans le cadre de cette analyse de la séquence du baiser de My Blueberry Nights nous révélerons de nombreux éléments du film.

LA SCÈNE

 

L’histoire que veut raconter Wong Kar-wai est relativement simple. Elizabeth (Norah Jones), après une rupture difficile, ne trouvant pas sa place où elle est, décide de partir en voyage à travers les Etats-Unis. Sans véritable but, elle prend la vie au jour le jour, change de lieu et de travail quand ça lui chante, sans aucune attache. Son voyage et ses rencontres vont l’aider à se connaître elle-même. Après un long parcours, elle retournera à son point de départ, à New York, pour retrouver Jeremy (Jude Law), un patron de bar avec qui elle s’était liée au début du film.
Davantage que par les mots, le réalisateur représente par une mise en scène qui ne laisse rien au hasard (jusque dans le choix de ses acteurs), dès la première partie du film, tous ces enjeux. Il nous invite à découvrir un espace anodin, et en fait la métaphore de tous les maux de son héroïne. Un bar-restaurant marqué par une série de frontière et qui, malgré son aspect huis-clos, présente toute la distance entre Elizabeth et ce qui l’entoure. Dans la dernière scène de cette partie, qu’on nommera la scène du baiser #1, on trouve un condensé et la conclusion inévitable de ce que la caméra de Wong Kar-wai s’est attelée à nous faire saisir durant les vingt minutes précédentes.

Décomposons d’abord cette courte scène. Jeremy, à droite de l’écran, se dirige vers la gauche pour se placer derrière le comptoir. La caméra, posée à l’extérieur, insiste sur la présence d’une vitre pour former une frontière entre elle (et donc le spectateur) et ces personnages. Un traveling latéral permet de suivre les pas de Jeremy et de découvrir alors Elizabeth, endormie sur le comptoir. Jeremy continue et fini par disparaître du champ, masqué par un élément du décors. Une vitre, un comptoir et des acteurs isolés. C’est tout ce qu’il faut à Wong Kar-wai pour représenter la distance et les obstacles entre Elizabeth, dans sa bulle, et l’espace autour d’elle. Mais pour comprendre la démarche, il est nécessaire de revenir sur les vingt minutes qui précèdent cette scène.

Photo du film MY BLUEBERRY NIGHTS

© Studiocanal

Cela commence par leur première rencontre, lorsqu’Elizabeth demande à Jeremy si son petit ami est venu quelques jours auparavant. Elle apprendra alors que celui-ci était accompagné d’une autre fille. En proposant une série de trois angles durant cette conversation, Wong Kar-wai annonce déjà l’union impossible. Un champ / contre champ marqué par le bruit sonore du bar, le mouvement incessant de la caméra à l’épaule, presque chaotique, et surtout les amorces peu visibles des deux acteurs (utilisation du flou et de l’éclairage). Le troisième angle, s’il parvient à les réunir dans le cadre, met une distance par deux éléments : le comptoir qui se trouve entre eux et qui sépare donc l’image en deux, et la vitrine placée devant la caméra qui film de l’extérieur. A cela se rajoute même l’absence de regard entre les protagonistes.

Au début de leur seconde rencontre, Wong Kar-wai gardera la caméra à l’intérieur du restaurant lorsque les acteurs seront à [wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/03/MBN-4.jpg” type=”image” hyperlink=”l’extérieur”], et [wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/03/MBN-6.jpg” type=”image” hyperlink=”inversement”]. Cela, jusqu’à ce qu’Elizabeth, ayant besoin de parler, fasse un premier pas vers Jeremy. Mais le réalisateur continue de jouer sur la visibilité (les écritures sur les vitres) et le point de vue que peut adopter la caméra – à nouveau avec trois angles, il évite de se mettre clairement du côté d’Elizabeth, son amorce étant obstruée par le dessin d’une tasse de café.
Au final, les seuls moments où la caméra parvient à les réunir dans le même plan sont associés à des événements tragiques ; après une agression (lui dans son bar, elle dans le métro) ou [wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/03/MBN-9.jpg” type=”image” hyperlink=”lorsqu’Elizabeth découvre les images filmées”] du rendez-vous entre son petit ami et l’autre femme. Ce malheur associé à l’agression (physique et psychologique) restera représenté dans notre extrait analysé par le sang encore légèrement présent sur le nez d’Elizabeth.

Photo du film MY BLUEBERRY NIGHTSPhoto du film MY BLUEBERRY NIGHTSPhoto du film MY BLUEBERRY NIGHTS

En ayant pris connaissance de ces éléments, revenons sur cette fameuse scène de baiser. Si le spectateur comprendra, par cette mise en scène, la nécessité d’Elizabeth d’aller chercher son identité ailleurs, et donc son incapacité pour l’instant à construire la moindre chose avec Jeremy, celui-ci décide de voler un baiser à la jeune fille pendant son sommeil. La caméra fait face au visage d’Elizabeth. Notre regard est évidemment attiré par ses lèvres et les traces de glace à la vanille. Jeremy passe d’abord sa main, hésite, puis [wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/03/MBN2.jpg” type=”image” hyperlink=”se penche”] pour franchir la fameuse frontière du comptoir. Seule une ombre vient alors cacher entièrement la visibilité de la caméra. On passe à un plan [wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/03/MBN3.jpg” type=”image” hyperlink=”sur lui”], laissant comprendre la non réponse d’Elizabeth. Jeremy ressort alors de l’espace d’Elizabeth et retourne dans le sien en nous laissant découvrir les lèvres d’Elizabeth, où l’absence de glace à la vanille se fait évidemment remarquée. Pas de son (musique), et pas d’émotion donc puisqu’il n’y a pas de lien pour unir les deux personnages au sein de ce baiser. Cela même en dépit du plaisir affiché par Elizabeth qui passe légèrement sa langue sur ses lèvre. Logiquement cette soirée ne donnera pas suite et Elizabeth partira en laissant ses clés, symbolique importante du film (et de Wong Kar-wai en général).

On se doit alors d’associer la fin de cette partie, aux dernière minutes du film, lorsqu’Elizabeth revient de son voyage. Wong Kar-wai joue alors sur les similitudes et les différences. Par exemple, il réunit désormais les deux acteurs dans le même plan, avec la caméra au sein du même espace, lorsqu’Elizabeth rentre dans le restaurant. Il utilisera le même angle pour filmer son actrice de profit, mais évite, cette fois, de la mettre face à son propre reflet pour pouvoir créer une ouverture vers Jeremy. Enfin, il annoncera le second baiser entre les deux protagonistes via un travelling latéral, cette fois de gauche à droite, et qui fait suite à un [wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/03/MBN5.jpg” type=”image” hyperlink=”fondu enchaîné avec des nuages”] – symbole du temps passé et de l’évolution d’Elizabeth. Une manière élégante d’amener Jeremy à rejoindre Elizabeth, à nouveau assoupie sur le comptoir.

Photo du film MY BLUEBERRY NIGHTSPhoto du film MY BLUEBERRY NIGHTSPhoto du film MY BLUEBERRY NIGHTS

Surtout, il suffit désormais à Wong Kar-wai de changer simplement d’angle de vue au moment de filmer le baiser pour faire comprendre l’évidence. En filmant d’au-dessus, le réalisateur laisse cette fois voir Jeremy s’approcher d’Elizabeth et franchissant, toujours, ces fameuses frontières. Les deux acteurs sont parfaitement unis dans le cadre, à un même niveau. Wong Kar-wai inclue même un élément rapide du générique ([wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/03/MBN8.jpg” type=”image” hyperlink=”une image du mélange de crème et de pâtisserie”]) pour former leur union mutuelle.

A travers son film, Wong Kar-wai rappelle donc la difficulté de la recherche personnelle. C’est la quête d’une vie, que l’on fait seul, dans des lieux étrangers. L’autre, serait le miroir dans lequel on peut lire une image de soi, celle qu’on a laissé en partant. Preuve de la virtuosité du réalisateur, c’est par ses mouvements de caméra et son sens du cadre parfaits qu’il nous invite à entreprendre notre propre voyage, en emportant avec nous un peu de la quiétude de Jeremy et Elisabeth, enfin rassemblés.

Photo du film MY BLUEBERRY NIGHTS

© Studiocanal

Pierre Siclier

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