Photo de Pierre Richard dans le film L'Homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme
Crédits : Pauline Maillet

Pierre Richard, 91 ans : pourquoi son génie comique reste sous-estimé

À 91 ans, Pierre Richard reste paradoxalement méconnu. Icône populaire, certes, mais génie comique à part entière ? Retour sur une carrière immense et sous-estimée.

Un poète du corps… et des mots

On a l’impression que Pierre Richard, c’est surtout le corps. Et on aurait raison. Oui, il est maladroit. Mais comme il le dit lui-même dans l’émission de France Culture du 8 juin 2019 : « Pour jouer un maladroit, il faut être très adroit ! » Voilà une phrase qui résume tout le paradoxe de son art.

Son hyperlaxité l’a évidemment bien servi. Ce corps élancé, ces grandes jambes, cette silhouette désarticulée qui le fait ressembler à une marionnette géante : tout cela constitue un outil comique unique. Chaque chute est calculée avec précision. Pierre Richard n’est pas maladroit, il simule la maladresse avec un talent d’acrobate.

Mais réduire Pierre Richard à son corps, ce serait oublier qu’il est aussi un poète du langage. Un aspect de son talent largement occulté par l’image du distrait benêt qu’on lui colle trop souvent.

Prenons cette scène du Distrait, qu’il a réalisé en 1970. Son personnage, Pierre Malaquet, vient présenter un projet de publicité au directeur interprété par Bernard Blier.

L’homme qui vend est un malade, un pervers, aux yeux de celui qui achète. Enfin non, c’est le contraire, c’est l’homme qui n’achète pas qui est un malade, qui est un pervers aux yeux de celui qui ment. Qui vend, pas qui ment. Qui vend. C’est la même chose d’ailleurs. C’est la même chose que le contraire, mais ça n’a aucun rapport.

Ce dialogue révèle un véritable génie du jeu langagier. Le glissement de « vend » à « ment », l’accumulation des contradictions logiques, la désarticulation progressive du discours : tout fonctionne comme une machine absurde mais parfaitement calibrée. Ce n’est pas fréquent dans ses films, mais lorsque cela arrive, notamment dans ses propres réalisations, cela témoigne d’une intelligence comique bien plus sophistiquée qu’on ne le croit.

Un autre exemple brillant est la scène des Malheurs d’Alfred, sorti en 1972, où il doit épeler son nom au commissaire : « Alfred Dhumonttyé ». Entre les assonances en « ch », la transformation de « le h » en « l’h », tout est pensé. La scène fonctionne par son absurdité, certes, mais surtout par le naturel et le sérieux qu’il maintient face au policier effaré qui finit par abandonner. Il ne surjoue jamais et reste dans une logique interne imperturbable, ce qui rend le tout encore plus drôle.

Son éloquence, sa diction, sa voix devenue plus grave et profonde avec l’âge l’éloignent radicalement de l’image du maladroit idiot ou ignare qu’on lui colle parfois.

D’ailleurs, cela se remarque dans ses intentions créatrices. Le Distrait dénonce la société de consommation. Les Malheurs d’Alfred s’attaquent à l’abrutissement par les jeux télévisés. Je sais rien mais je dirai tout, sorti en 1973, traite de la fabrication et de la vente d’armes militaires, du racisme et d’autres sujets de société en vogue dans les années 70. Il y a toujours eu une portée politique et engagée dans ses films, une dimension qui a eu tendance à disparaître au fil du temps et qui, en réalité, a été peu considérée par la critique.

Pierre Richard n’est pas qu’un clown, mais bien un auteur comique avec une vision du monde singulière et réfléchie.

Un héritier… sans en être un

Pierre Richard s’inscrit évidemment dans une lignée. Buster Keaton, Charlie Chaplin, Jacques Tati : les références sont claires. Comme eux, il a compris que le burlesque est un art du corps et du timing. Comme eux, il a construit un personnage reconnaissable et universel.

Mais contrairement à eux, Pierre Richard n’est pas muet, et c’est là toute la différence.

Keaton et Chaplin appartiennent à l’ère du cinéma muet. Même quand Chaplin passe au parlant, il reste économe en dialogues, privilégiant toujours le geste à la parole. Tati, lui, a fait du quasi-mutisme une signature. Monsieur Hulot dit quelques onomatopées, émet des bruits, mais ne parle presque jamais vraiment. Le comique de Tati est visuel et sonore, mais certainement pas verbal.

Pierre Richard, lui, parle. Beaucoup même. Il joue sur le langage autant que sur le corps. Ses personnages se perdent dans leurs explications, s’emmêlent les pinceaux, créent des malentendus par leurs formulations alambiquées. Le verbe est un terrain de jeu comique à part entière chez lui, pas un simple accompagnement du geste.

Cette double maîtrise, à la fois du corps et des mots, le distingue de ses illustres prédécesseurs. Il est à la croisée de deux traditions : le burlesque muet et la comédie de dialogues. Héritier de Keaton pour le physique, mais aussi d’une certaine tradition française du jeu sur le langage, celle qu’on trouve chez Devos ou Desproges.

Il peut aussi être comparé, voire opposé, à des comiques de sa génération comme Louis de Funès, dont le succès s’est installé quelques années avant lui. De Funès est nerveux, rempli de tics et de grimaces. Il s’est créé un personnage que le monde entier comprend même quand il ne parle pas, tant son expressivité est outrancière.

Pierre Richard, c’est l’inverse. On pourrait croire qu’ils se ressemblent par leur jeu très expressif, mais là où De Funès force le trait jusqu’à la caricature, le Grand Blond cultive le naturel. Il y a chez lui une sincérité qui brouille les frontières entre personnage et personne, en insufflant quelque chose d’authentique et de familier, comme si l’on pouvait le croiser au coin de la rue.

Cela le distingue d’un Jean-Paul Belmondo, figure héroïque qui a comblé le vide laissé par la mort de Jean Gabin. À une époque où le cinéma français cherchait des incarnations viriles, et ce même dans la comédie – Lino Ventura, Belmondo –, Pierre Richard proposait une douceur et une grande fragilité. Ses personnages ne sont pas des dragueurs, à l’exception de Grégoire Lecompte dans Coup du parapluie, sorti en 1980, de Gérard Oury, et ils ne cherchent ni à séduire ni à dominer.

Il incarne un anti-héros doux dans une décennie encore marquée à la fois par des codes assez stricts du genre comique et de la représentation masculine au cinéma, ce qui le place dans une dimension subversive, dans le fond comme dans la forme.

Une carrière dramatique jamais entamée ?

On aurait pu imaginer Pierre Richard dans des rôles dramatiques. L’idée n’est pas absurde. Son physique dégage quelque chose de touchant qui aurait pu servir d’autres registres.

Francis Veber l’a bien compris dans sa trilogie avec Gérard Depardieu. Le réalisateur s’est souvent attaché, dans des plans plus resserrés, à faire ressortir les caractéristiques attendrissantes du visage de l’acteur : yeux bleus pétillants, grandes boucles blondes, sourire timide. Il s’agit d’établir un contraste avec Depardieu, bourru et sévère, mais aussi de montrer la détresse que peut ressentir François Pignon ou Perrin, personnages souvent miséreux – suicidaire dans Les Compères, poissard chronique dans La Chèvre, père veuf avec une petite fille à sauver dans Les Fugitifs.

D’ailleurs, concentrons-nous sur Les Fugitifs, sorti en 1986. Dans la scène où François Pignon pleure de joie quand sa fille recommence à parler, ce n’est plus seulement drôle, c’est émouvant. On ressent une vraie détresse qui fonctionne, peut-être même mieux qu’on ne le croit. C’est sans doute pour cette raison que ce film clôt parfaitement la trilogie. Le personnage est abouti : à la fois drôle, tendre, mais aussi capable d’exprimer clairement sa détresse quand il le faut.

Pierre Richard a bien tenté des rôles plus sérieux. Dans son récent film L’Homme qui a vu l’ours qui a vu l’homme, sorti en 2025, il joue un vieil homme liant amitié avec un adolescent autiste. Mais même là, il y a toujours cette dimension comique à laquelle il semble viscéralement attaché. Comme si se priver du rire, pour lui, serait se trahir.

Peut-être aurait-il été fascinant de le voir dans un rôle totalement dramatique, sans aucune échappatoire vers le comique. Aurait-il tenu ? Aurait-il été convaincant ? On ne le saura jamais. C’est peut-être dommage qu’il ait toujours été cantonné, volontairement ou non, à ce rôle d’ignare touchant.

Mais d’un autre côté, on peut aussi se dire que Pierre Richard a fait un choix : celui de rester fidèle à ce qu’il est, un comique. Pas un acteur dramatique qui fait parfois de la comédie, mais un vrai comique, de ceux qui considèrent le rire comme un art à part entière, pas comme un sous-genre du jeu d’acteur.

Le génie invisible

Pierre Richard a fait rire trois générations de Français. Il a créé des personnages inoubliables et a maîtrisé un double art – celui du corps et celui des mots – avec une élégance exceptionnelle.

Pourtant, à 91 ans, il reste ce qu’il a toujours été : un immense acteur que l’on n’a jamais vraiment pris au sérieux.

Alors, sous-estimé ? Sans doute. Mais peut-être est-ce aussi le prix à payer quand on réussit trop bien à faire croire que tout semble facile. Le génie de Pierre Richard, c’est d’avoir rendu invisible son propre génie, et c’est peut-être là la preuve ultime de son talent.

— Silas MONDEL

Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
Si vous souhaitez écrire une actualité, une critique ou une analyse pour le site, n’hésitez pas à nous envoyer votre papier !

Auteur·rice

Ne pas fermer les yeux – Tribune

La communauté ciné/séries francophone prend la parole sur ce que le Rassemblement National représente pour le cinéma français, le CNC et la liberté de création.

Lire la tribune et cosigner →

Nos dernières bandes-annonces