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Contre le cinéma – Tribune

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Paradoxal, n’est-ce pas ? Qu’un critique de troisième zone pour certains, un minable blogueur pour d’autres, viennent s’en prendre comme ça au grand cinéma, celui de Godard et de Cocteau, de Blier et de Canet.

Pourtant quand les apparatchiks du cinéma français vont prendre connaissance des chiffres de leurs films chaque matin, entre un café, une clope et une polémique Twitter, ils se disent que ce n’est pas vraiment le succès d’il y a vingt ans. Et à raison, on entend la même rengaine depuis maintenant plusieurs années : « le cinéma est en crise », « les gens ne vont plus au cinéma », « c’est la faute à Tiktok », « c’est la faute à YouTube », « les jeunes ça ne les intéresse plus de toute façon ils préfèrent regarder les anges sur NRJ12 ». Et si le problème n’était pas les consommateurs, mais le cinéma lui-même, qui n’aurait jamais su rentrer dans son XXIe siècle ? 

Parce que finalement, qui va encore au cinéma ? Selon le CNC1Voir Bilan 2021 du CNC, le cinéma est déserté par les jeunes et ce sont des vieux trentenaires en bout de leur décade qui viennent garnir les salles obscures. Les plus jeunes désertent-ils le cinéma pour autant ? En réalité, si leur consommation certes diminue, ils fuient plus les élections que les salles obscures. Et comment leur en vouloir ? Les classes populaires vont moins au cinéma que les bourgeois, ces derniers représentant 59% des consommateurs de cinéma contre 41% des plus défavorisés. Peut être, dirons-nous, que si la place ne coutait pas 15€, ces travailleurs et travailleuses plus pauvres pourraient aller au cinéma plus souvent. Mais au vu de la stabilité voire de l’augmentation des prix, les professionnels du cinéma ne semblent pas l’avoir compris. 

Cela étonnera peut être les critiques, premiers destinataires de ce papier. Ceux qui n’ont plus payé une place de cinéma depuis des lustres et préfèrent les invitations des distributeurs pour voir gratuitement leurs films dans de chics clubs du VIIIe arrondissement de Paris, sur de confortables canapés en cuir qui épouseront parfaitement la forme de leurs petits culs arrogants.

En mode Reconquista

Nous avons entendu nombre d’observateurs s’offusquer, il y a quelques mois, de la une de l’hebdo professionnel le Film Français2Voir Boukella, M. (2022, 3 octobre). « Critiqué pour sa Une 100% blanche et masculine, Le Film français s’excuse… mais est-ce assez ? » Madmoizelle, qui est moins un média destiné aux professionnels du cinéma qu’un catalogue de vente pour les majors. Il affichait sept hommes et aucune femme avec le délicieux « Reconquête ! »3Comment ne pas voir ici une référence au parti éponyme d’Eric Zemmour à l’idéologie volontairement fascisante claironnant fièrement au dessus de Dany Boon, Cassel, Canet et consort. Ces critiques là qui se sont soulevés contre la scandaleuse couverture d’un hebdo insignifiant sont-ils les mêmes qui vont ensuite glorifier les films de ces mêmes éléphants du cinéma français ? Des films parfois aussi nauséabonds que misérablement plats. En 2023, il semble que le cinéma français n’ait toujours pas fait son autocritique. Nous parlons ici d’un milieu fermé, cadenassé, qui fonctionne par copinage et népotisme. 

Il y a évidemment une quantité astronomique de problèmes structurels qui font du cinéma et encore plus le nôtre, un repaire d’inégalités, de violences et de discriminations. Les acteurs – au sens large – du pays de l’exception culturelle et des Lumières ne semblent pas aimer ce qui n’est pas comme eux. C’est bien également à cela que nous renvoie cette une du Film Français. Ces hommes sont blancs, ces hommes sont cisgenre4identité de genre où le genre ressenti d’une personne correspond au genre assigné à sa naissance, ces hommes sont hétérosexuels et valides et ces hommes sont riches. Ils sont l’essence de la domination sociale, d’un rapport de force qui encore aujourd’hui, réprime la création des marges, qu’elles soient racisées, LGBTI, prolétaires, handicapées ou juste féminines. Une invisibilisation par le cinéma français dont la couv’ avec Jérôme Seydoux et son boys-club n’est que la partie émergée. 

On se lève et on casse tout

Comment ne pas parler de la grand-messe du cinéma français qui, quand elle touche le fond, réussit encore et toujours à nous étonner dans son obstination et son opiniâtreté à perpétrer les mêmes conneries intolérantes et dépassées. En effet, les César, réunion nationale et solennelle du cinéma si l’en est, nous expose tout son cynisme avec cette année pour le graal de meilleure réalisation (notons que le « meilleur réalisateur » a été changé pour être neutre en 2016, oui, 2016) cinq hommes blancs. Surprenant ? Pas tellement, parce que s’ils le pouvaient ils mettraient surement aussi des hommes en lice pour la meilleure actrice. 

Ce n’est pas comme si des femmes réalisaient des films en 2023, ce n’est pas comme si l’année dernière le prix avait été volé à Julia Ducourneau – couronnée à Cannes – au profit d’un Leos Carax qui peine à se renouveler. Cette année, plus aucune femme mais pour la deuxième année consécutive un Cédric Jiménez qui s’installe dans son fauteuil du réalisateur de droite qui s’assume, et ça paye. Après un BAC Nord immonde, il est revenu en 2022 avec Novembre, plus consensuel mais toujours sans grande idée esthétique. Comment penser légitime de nommer Jiménez quand des réalisatrices comme Léa Mysius (Les Cinq Diables), Alice Winocour (Revoir Paris) ou Alice Diop (Saint-Omer) sortent des sentiers battus et proposent un cinéma innovant et éclairé plutôt que des poncifs standardisés ? Peut être même pourrions-nous parler d’œuvres d’hommes qui veulent apporter un nouveau paradigme dans le cinéma français comme Mathieu Gerault (Sentinelle Sud), François Descraques (Le Visiteur du futur) ou le déjà bien installé Quentin Dupieux (Fumer fait tousser et Incroyable mais vrai). 

Nous parlons œuvres et cinéma mais nous notons aussi qu’en 2020 l’abject Roman Polanski a reçu le César de meilleure réalisation, celui-là même qui est accusé par plusieurs femmes de viols et condamné pour détournement de mineurs. Comment pouvons-nous accepter que le cinéma français l’honore encore et même qu’il puisse réaliser des films soutenus par le CNC ? 

Je vais commencer comme ça : soyez rassurés, les puissants, les boss, les chefs, les gros bonnets : ça fait mal. On a beau le savoir, on a beau vous connaître, on a beau l’avoir pris des dizaines de fois votre gros pouvoir en travers de la gueule, ça fait toujours aussi mal.

Virginie Despentes

Après la maigre réaction de l’industrie et des observateurs en 2020 et la réaction médiatisée d’Adèle Haenel et Virginie Despentes5Pour aller plus loin, voir la tribune de Virginie Despentes dans Libération le 1er mars 2020, « Césars : «Désormais on se lève et on se barre», par Virginie Despentes », on pensait que l’académie n’oserait plus honorer des films dont l’un des membres principaux est accusé de violences. Et pourtant en 2022, Sofiane Bennacer, qui, au delà d’être un mauvais acteur qui traîne sa tête de déchet toxicomane qui tire la gueule de théâtre en plateau de tournage, a été présélectionné par l’académie des Césars pour son rôle dans Les Amandiers, de sa compagne Valeria Bruni-Tedeschi, alors même qu’il était accusé de viol par deux femmes.

Mis en examen, il a tout de même été disqualifié de la course, mais le film reste nommé dans 8 catégories. Nous noterons par ailleurs que la présomption d’innocence est un outil juridique et non moral – Bennacer est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire par la justice – c’est donc aussi à nous, société, critiques, acteurs et actrices de l’industrie de nous prémunir contre toute violence sexuelle qui sont bien trop nombreuses et impunies. La vigilance et l’intransigeance contre les violences sexistes et sexuelles d’autant plus dans des milieux aussi toxiques, patriarcaux et inégalitaires que celui du cinéma français, doivent être de mise pour tous les observateurs. 

Nous parlons beaucoup de violences entre genres mais nous pourrions aussi parler de racisme, car même s’il ne dit pas son nom, les acteurs et actrices racisé.es sont encore trop peu représenté.es dans le cinéma français et ses récompenses. Trop souvent dans des rôles stéréotypés ce que relevait Aïssa Maïga en 2021 ajoutant que ceci avait « un impact sur les imaginaires »6Voir la vidéo complète d’Aïssa Maïga : T. (2021, 24 décembre). Le cinéma français est-il raciste ? Le regard d’Aïssa Maïga [Vidéo]. TV5MONDE.. Même si les arabes et les noirs ne sont plus des jeunes de cité, des terroristes ou des dealers, les grands rôles se font encore bien rares malgré la présence d’acteurs exceptionnels comme Tahar Rahim, Omar Sy ou Roschdy Zem. Les femmes racisées souffrent toutefois d’autant plus des oppressions car l’intersectionnalité7Kimberlé Crenshaw, « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », University of Chicago Legal Forum, 1989 c’est à dire l’accumulation des discriminations qu’elles subissent les éloignent encore plus des lumières des projecteurs.

On est si bien ensemble

Mais après tout, comment en vouloir aux héritiers de ceux qui ont fait de Bertrand Blier un monument de leur cinéma ? Qui ont portés aux nues un cinéma aussi abjecte, immonde et crasse que celui de Blier, Borowczyk ou Buñuel ? Promouvant à des degrés différents le violence, le viol et plus généralement une image de la femme comme objet sexuel de l’homme et les homosexuels comme des monstres violeurs qui ne veulent que coucher avec les hétéros8Il est ici fait référence à Tenue de soirée, Calmos et Les Valseuses de Bertrand Blier ainsi que de Contes immoraux de Borowczyk pour ce qui est de la promotion du viol. L’image déplorable des femmes dans Beau-père qui dédramatise la pédocriminalité également en montrant une enfant de 14 ans voulant coucher avec son beau-père, celui-ci cédant à l’insatiable libido de l’adolescente. Mais nous pouvons aussi souligner l’ensemble de l’œuvre de Borowczyk ainsi que Belle de jour de Buñuel. Enfin l’image de l’homosexuel avide de sexe vient de Tenue de soirée de Blier.S’en prendre à des monstres comme ces derniers n’est pas anodin et pour cause, si aujourd’hui on remet peu à peu en question le cinéma de Buñuel, comparse des misogynes Picasso9Paix, C. (2021, 5 juin). Picasso : le génie du mâle. Libération.et Dalí10Oyler, L. (2015, 9 octobre). It’s Really Surreal How Salvador Dalí Was a Fascist Who Hit Women. Vice., c’est plus compliqué pour Blier dont les défenseurs utilisent a outrance la carte de la provocation.

Combien se revendiquent encore d’un Chien Andalou de Buñuel ou des Valseuses de Blier ? Plus que vous ne le pensez. Chez Ozon par exemple, il y a cette touche bien plus élégante et insidieuse de haine des femmes mêlée à une provocation assumée. De Jeune et Jolie à Peter Von Kant, les femmes sont marginalisées et vues comme des plantes ou des putes. D’ailleurs de Potiche à 8 femmes à Belle de Jour il y a une seule et même actrice, Deneuve, qui se complaît aujourd’hui dans un lyrisme patriarcal et infâme vouant un certain dégoût des femmes jeunes et féministes11Benarrous, J. (2021, 16 mars). Pourquoi la tribune de Catherine Deneuve divise le monde féministe. Les Inrocks.Peter Von Kant se roule dans une fange de mauvais goût et glorifiant les relations entre très jeunes et plus adultes bien tassés ; tout comme Dans la Maison, où un Luchini médiocre s’entiche d’un élève pervers. Luchini qui donnait « une leçon » en violant une adolescente dans la première partie de Contes immoraux de Borowczyk, comme quoi la boucle se boucle. Ces deux films évidemment adoré par la critique qui se fait toujours un plaisir de couvrir d’éloges chaque miette de pellicule signé Ozon. Et puis comment s’en prendre à Ozon sur les violences symboliques et misogynes quand lui-même s’est attaqués aux prêtres violeurs d’enfants dans Grâce à Dieu en 2018. De quoi se refaire une virginité après avoir dit que les femmes fantasmaient de se prostituer12Raja, N. (2013, 21 mai). Pour François Ozon, les femmes « fantasment de se prostituer » . Elle.. Ambiance.

Dis-moi ce que tu penses
De ma vie
De mon adolescence
Dis-moi ce que tu penses
J’aime aussi, l’amour et la violence

Sébastien Tellier, L’Amour et la violence

Où sont les femmes ? Où sont les noirs, les arabes, les asiatiques ? Où sont les lesbiennes ailleurs que dans les rêves mouillés d’Abdellatif Kechiche ? Où sont les trans ? Où sont les prolétaires dans ce cinéma petit bourgeois ? Si les gens ne vont plus au cinéma, si notre beau cinéma français traverse une crise profonde depuis quelques années, c’est peut être parce que vous critiques, producteurs, distributeurs, réalisateurs, acteurs, vous Seydoux et consorts, avez glorifié un cinéma qui ne représente plus personne. Le cinéma aujourd’hui ne se joue plus dans les salles obscures.

L’avenir du cinéma français ne sera pas décidé dans les salles mais sur les téléphones, sur les plateformes de SVOD13Site de streaming à péage : Netflix, Amazon Prime ou Mubidans les cinéclubs, dans les écoles et les facs de cinéma, chez vous qui lisez cet article, chez toutes celles et ceux qui pensent le cinéma, sur YouTube où naît la nouvelle façon d’écrire et de réaliser le cinéma, chez ces nouveaux penseurs, chez les minorités oppressées, les femmes, les LGBTI, les racisé.es et toutes celles et ceux qui veulent aujourd’hui redonner vie aux cinéma des vieux éléphants. Ceux qui ont récupéré ce qu’avaient fait Truffaut et Tatie, Eustache et Varda. Il ne tient qu’à vous de faire table rase de cette génération de vieux cishet14Mot-valise composé de cisgenre et hétérosexuelblancs qui s’accrochent à leur place comme des moules sur leur rocher. C’est à vous créateurs et créatrices, acteurs et actrices, techniciens et techniciennes, vous nouveaux et nouvelles critiques de révolutionner ce cinéma. Pour que la nouvelle vague n’ait pas servie à rien.

Etienne Cherchour

Auteur·rice

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