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Dans Submarine, Richard Ayoade mêle humour british et poésie adolescente, transformant les thèmes du teen movie en une expérience unique.
SUBMARINE (Richard Ayoade, 2010) est un récit initiatique qui suit Oliver Tate (Craig Roberts) dans les tourments très concrets de l’adolescence : se faire des amis, vivre sa première relation amoureuse, tenter de préserver un couple parental au bord de la rupture. Le film adopte pleinement le point de vue de son jeune protagoniste, dont l’imagination débordante sert autant de refuge que de filtre déformant sur le monde qui l’entoure.
Souvent qualifié de « teen movie », SUBMARINE évoque régulièrement le cinéma millimétré de Wes Anderson, mais aussi, par instants, la fantaisie du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet, 2001). Pourtant, le film s’en distingue par un style plus instable, moins aimable, qui semble trouver ses racines à deux endroits.
D’abord dans le roman éponyme de Joe Dunthorne, dont l’adaptation conserve l’idée centrale : faire de ce récit d’apprentissage le portrait d’un adolescent compensant l’absence de vie sociale épanouie par une imagination omniprésente, parfois envahissante. Ensuite, et surtout, dans l’univers de Richard Ayoade (The double). Issu de la comédie britannique, le réalisateur a fait de la gêne, du décalage et de l’absurde une véritable signature, que l’on retrouve ici notamment dans la voix off au débit rapide, saturée de parallèles naïfs, parfois incohérents, mais toujours révélateurs du regard d’Oliver sur son environnement.
Cette approche permet à SUBMARINE d’osciller entre la comédie et un registre plus intime, soutenu par une photographie soignée et une bande-son nostalgique composée par Alex Turner, leader des Arctic Monkeys. En revanche, la coexistence de plusieurs intrigues menées à des rythmes inégaux fragilise par moments la progression d’ensemble et nuit à la fluidité du récit.
Un écrin indépendant appréciable
« Je m’en foutrai à 38 ans » : répété tout au long du film par le jeune protagoniste, ce mantra sert paradoxalement de contrepoint au projet même de SUBMARINE. Car celui-ci s’emploie précisément à sublimer et à dramatiser les tribulations d’Oliver Tate, comme si le film lui-même venait rappeler – avant même le narrateur – l’importance fondatrice de ces moments de vie adolescents, et l’inexactitude de cette posture de détachement affiché.
Sur le plan narratif, Richard Ayoade reprend sans détour les tropes du teen movie. Oliver se confronte ainsi à des épreuves attendues : la figure du harceleur, le reniement momentané de principes moraux pour tenter de s’intégrer, ou encore les étapes balisées du couple adolescent, de la découverte du sexe à la rupture avant la réconciliation.
La singularité de SUBMARINE se joue ailleurs : dans une cinématographie nostalgique et intimiste, qui permet au spectateur de se projeter dans ce monde adolescent dont les enjeux, vus de l’extérieur, peuvent sembler dérisoires.
Cette immersion repose sur plusieurs choix formels marquants. Le filtre bleuté d’une lentille ancienne, utilisé lors de moments clés, installe une distance mélancolique. La musique aux accents acoustiques composée par Alex Turner, leader des Arctic Monkeys, participe à la construction d’une ambiance à la fois dramatique et innocente. Plus largement, la photographie relève un double défi : traduire le malaise existentiel d’un adolescent confronté à des épreuves en apparence banales, mais vécues comme capitales, tout en engageant émotionnellement le spectateur dans cette expérience.
Pour y parvenir, Ayoade privilégie notamment des cadrages en plans moyens ou larges, souvent avec un ou plusieurs personnages filmés de dos. Lorsque la caméra se maintient légèrement en retrait, elle donne au spectateur l’impression d’occuper l’espace intime des personnages. Loin de produire un effet intrusif ou appuyé, ce dispositif renforce au contraire l’intimité du récit et sa dimension sensible.
Enfin, s’il fallait isoler un élément rendant SUBMARINE véritablement singulier, ce serait sa capacité à jouer avec lui-même. Cette dimension réflexive, proche de la mise en abyme, apparaît notamment lorsque le protagoniste décrit son fantasme d’être suivi par une équipe de tournage, allant jusqu’à nommer certaines techniques de mise en scène, que la caméra reproduit aussitôt. Cet aspect méta, discrètement intégré par Ayoade, transforme l’expérience du spectateur, invité à une forme de complicité avec le réalisateur, à l’insu même du personnage. Une couche supplémentaire de lecture, qui confère au film une complexité dépassant celle d’un simple « film d’ados ».
Dissonance des rythmes
L’un des premiers éléments qui saisit dans SUBMARINE est le débit avec lequel Oliver nous raconte son histoire. Cette narration dense et introspective évoque par moments le style de Woody Allen. Elle se superpose cependant au rythme distinct des différentes trames du film : la rencontre avec sa future petite amie Jordana (Yasmin Paige), les difficultés conjugales de ses parents qu’il tente tant bien que mal de résoudre… Chacune de ces histoires nécessite sa propre temporalité, et les faire fonctionner ensemble n’est pas simple. La rapidité de l’introduction se heurte ainsi à la lenteur, nécessaire, des passages plus dramatiques, et l’alternance entre ces cadences rend parfois l’expérience exigeante, avec des moments où l’on souhaiterait que l’action s’accélère.
Le découpage thématique de SUBMARINE , qui divise le film en parties, n’allège pas toujours cette tension. En effet, le passage à la partie 2 ne signifie pas que les enjeux abordés précédemment sont résolus : cette section doit à la fois développer son thème propre et poursuivre les fils narratifs entamés auparavant, ce qui alourdit ponctuellement le récit.
Pour un premier long métrage dans un genre aussi balisé que le teen movie, Richard Ayoade signe une œuvre qui lui ressemble, portée par Craig Roberts, dont l’interprétation restitue un Oliver drôle et touchant, à l’imagination débordante et capable de passer d’un vieux sage à un jeune homme maladroit en un instant. Chaque plan, chaque mouvement de caméra participe à cette singularité : la photographie soignée, les cadrages précis et la bande-son d’Alex Turner immergent le spectateur dans un monde où la mélancolie et l’humour se mêlent subtilement.
Comme un sous-marin glissant sous la surface, le protagoniste se déplace dans la vie avec prudence, observant et analysant ceux qui l’entourent, se noyant presque dans chaque interaction pour essayer de trouver sa place sans perdre ce qui le rend unique, et c’est dans cette immersion discrète mais constante que SUBMARINE trouve sa profondeur et sa singularité.
— Nathan DALLEAU



