Après avoir transporté les cinémas internationaux, la tempête MARTY SUPREME arrive dans les salles françaises à la vitesse des balles renvoyées en rafales par Marty Mauser (Timothée Chalamet), jeune pongiste sans le sou mais plein d’ambition. Un match effréné et déjanté, duquel Josh Safdie sort grand vainqueur.
Pour ce premier film réalisé sans la collaboration de son frère Benny Safdie, Josh Safdie se positionne à la jonction entre Uncut gems (2019), le grand film qui a fait connaître les frères Safdie, et Smashing machine (2025), que vient de réaliser de son côté Benny Safdie. Du premier, il tire un cynisme narratif qui accompagne le personnage principal, un ambitieux égoïste un peu névrosé qu’on aime voir souffrir et faire souffrir les autres. Du second, la réinterprétation du « sports movie » pour en tester les limites. Mais si la formule MARTY SUPREME tire les meilleurs ingrédients de ces deux films, elle les surpasse aussi par la maturité de son propos et la prouesse cinématographique qu’elle présente.
MARTY SUPREME : un prodige face à lui-même
À 23 ans, Marty est un prodige du ping-pong qui tente, dans le New York des années 1950, de gagner assez d’argent pour financer ses compétitions, convaincu de flirter de près avec la reconnaissance internationale. Josh Safdie étale, sur 2h30 de péripéties et d’obstacles amplement mérités, la mise à l’épreuve de son personnage face à ses adversaires dans les tournois comme dans sa vie personnelle. Mais c’est surtout son orgueil et son égoïsme qui lui mettent des bâtons dans les roues, et c’est finalement contre lui-même que Marty se débat pour mener à bien son projet de participer aux championnats au Japon – où il pourra prendre sa revanche sur Endo, l’imbattable champion japonais.
Que serait un champion qui ne peut pas financer sa participation au championnat ? « Ça ne me traverse même pas l’esprit », répondrait effrontément Marty. Mais Josh Safdie prend cette question plus au sérieux, et en regardant son personnage se démener à tout prix pour se rendre au Japon, le réalisateur l’ausculte minutieusement. Qu’est-ce que Marty poursuit, au juste ? La gloire ou simplement l’argent ? Est-il un athlète par passion pour son sport ou cherche-t-il simplement à tirer profit de son talent ? Ce qui est sûr, c’est qu’il a quelque chose à prouver, qu’il ne s’arrêtera pas tant qu’il n’y sera pas parvenu, et que Josh Safdie, la caméra et, par extension, les spectateurs s’engagent à le suivre dans sa quête sportive.
Un rythme orchestral et imprévisible
Josh Safdie maîtrise le rythme de son film avec la précision redoutable d’un chef d’orchestre déchaîné. On passe d’une scène à l’autre comme la balle file, plus ou moins brusquement, d’un côté ou de l’autre du filet. Si le ton comique fonctionne à merveille, l’effronterie de Marty l’autorisant à tenir des propos que l’on n’apprécie qu’avec la distance du quatrième mur, c’est surtout la construction de la tension qui est redoutablement bien exécutée. Des rencontres sportives aux altercations plus ou moins dramatiques, le réalisateur fait monter l’intensité des enjeux à un niveau vertigineux. L’art de son scénario est de ne jamais laisser entrevoir la direction qu’il va prendre, à l’aide de fausses pistes, de feintes qui ne sont pas sans rappeler celles que Marty utilise lui aussi pour piéger ses adversaires autour de la table verte. En découle une course folle dans laquelle le public est entraîné… pour son plus grand plaisir.
Une subversion plus tendre qu’il n’y paraît
Comme l’a fait son frère dans sa propre interprétation du film de sport, Josh Safdie met des obstacles sur la route de son protagoniste, mais garde une certaine empathie, un certain attendrissement à son égard. En définitive, son intention n’est pas de prendre un plaisir sadique à le regarder se débattre dans le vide face à la fatalité d’un avenir implacable, dans la tradition de la comédie d’erreurs que l’on trouvait davantage dans Uncut gems, mais bien de lui donner les outils pour s’en sortir et d’attendre de voir comment il y parviendra.
Cette subversion des attentes que pouvait avoir le public – surtout les amateurs des frères Safdie – permet de déplacer les enjeux, dans un second temps, vers les personnages qui ont un pouvoir que Marty n’a pas. La violence, l’argent, l’autorité : autant de thématiques incarnées par les antagonistes et qui permettent, en abaissant Marty, de le guider vers une évolution positive. Face à la cruelle réalité du capitalisme américain, on prend presque en pitié ce jeune athlète qui, dans le bras de fer qu’il engage avec le pouvoir, part forcément perdant. Marty s’y heurte en effet, pour le pire mais aussi pour le meilleur : face à la réalité de la société dans laquelle il vit, ce que Marty veut prouver au monde se meut en ce qu’il devra se prouver à lui-même. Le sport n’est plus qu’une excuse pour faire mûrir le personnage, dans une épopée effrénée qui cache un tendre récit initiatique. Finalement, si Marty se brûle les ailes, c’est pour mieux retomber sur terre, et sur ses pieds.
— Marie ARRIGHI


