Cet article a pu être réalisé grâce à notre partenaire Ciné+ OCS. Son contenu est indépendant et conçu par la rédaction.
Dans les montagnes du nord de Kyoto, le village de Kibune déroule une unique rue bordée par une rivière. L’endroit, prisé pour ses temples shinto et ses forêts enveloppantes, sert de décor à En boucle (Junta Yamaguchi, 2023), où Mikoto (Riko Fujitani), employée d’un ryokan traditionnel, voit son quotidien basculer lorsque le personnel et les clients réalisent qu’ils sont prisonniers d’une boucle temporelle de vingt secondes.
Junta Yamaguchi s’amuse ici (une nouvelle fois) avec le motif de la boucle temporelle, terrain de jeu qu’il investit moins comme une mécanique de science-fiction que comme un espace d’expérimentation du réel. Dans un paysage cinématographique saturé par les récits d’univers parallèles et de voyages supraluminiques, la question n’est peut-être plus celle de l’innovation du concept, mais de ce qu’il permet encore de dire du temps lui-même.
Car le spectateur connaît déjà ce dispositif par cœur depuis Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993), matrice devenue presque incontournable. Pourtant, En boucle déplace l’enjeu : le fantastique n’y agit pas comme une finalité mais comme un prétexte, un leurre destiné à révéler la théâtralité des interactions humaines. Le film oscille alors entre une mécanique de vaudeville, faite de quiproquos et de comiques de situation, et des instants plus doux, presque suspendus, où les échanges gagnent en sensibilité.
En boucle est un long métrage d’une grande maîtrise. À l’image de son titre original, que l’on pourrait grossièrement traduire par « Rivière, ne t’écoule pas », le film entraîne ses personnages dans un courant inextricable où les situations deviennent de plus en plus insolites et inventives. Il rappelle aussi que l’artiste inspiré pourra toujours perfectionner ou transformer un genre considéré comme trop usé.
Une histoire japonaise, un propos universel
Entre l’architecture des temples shinto et du ryokan, et la spiritualité des espaces naturels et montagneux, la caméra de Junta Yamaguchi ancre clairement le récit au Japon.
Le choix même de Kibune comme décor, hameau japonais parmi les plus typiques, manifeste cet intérêt. Mais ce village retiré est aussi (voire surtout) une superbe manière de représenter l’isolement : réduit à quelques décors pendant la majorité du film, on se retrouve comme pris au piège par un lieu qu’on connaît par cœur, car après tout, il est surexposé dans le film, l’intrigue s’y déroulant dans la grande majorité. Ce qu’on ne voit que très peu en revanche, ou alors en arrière-plan, ce sont les routes d’entrée ou de sortie, nous forçant ainsi à ignorer cette possibilité, car on ne la voit pas. On finit alors par se rendre compte que cet isolement est aussi celui que l’on ressent.
Les personnages qui composent cette fresque japonaise sont cependant bien moins ancrés dans la culture nippone : un écrivain avec le syndrome de la page blanche, son éditeur anxieux, deux amis partenaires en affaires, un aide-cuisinier qui rêve de lancer sa carrière à l’international… Des archétypes très universels, mais incarnés avec brio.
Prenons la protagoniste à travers laquelle nous suivons cette intrigue : Mikoto démarre comme une jeune femme effacée et perdue au milieu de cet événement surnaturel, mais son parcours émotionnel sera tel qu’au bout d’une heure et demie, elle sera transformée ; son rapport aux autres sera différent, et même la caméra la traitera différemment. Cette métamorphose est le propos du film, qui se consacre quasi exclusivement à montrer l’influence que les personnages peuvent avoir les uns sur les autres, et l’importance de la communauté et de son aide pour mieux vivre. Il faut préciser « quasi exclusivement », car une fois que chaque personnage voit son arc narratif résolu, l’intrigue principale concernant l’origine de la boucle temporelle est achevée d’une manière farfelue et inattendue, rappelant le rôle secondaire du surnaturel.
Une pièce de théâtre au rythme inégal
Les contraintes formelles auxquelles En boucle se soumet n’avaient probablement pas, à leur origine, pour but de mimer les règles du théâtre classique français du XVIIe siècle. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser à la fameuse maxime de Boileau qui tentait de définir la composition dramatique des grandes œuvres de théâtre afin de les différencier des pièces plus populaires, considérées comme inférieures : « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ».
Cette règle des trois unités semble si respectée dans le long-métrage qu’on ne peut être que curieux d’une adaptation de cette histoire sur les planches. Le dynamisme des dialogues, l’étroitesse des décors, l’enchaînement rapide de l’intrigue, forcé par le redémarrage de la boucle toutes les vingt secondes : autant d’éléments qui non seulement rendent le visionnage agréable, mais participent surtout à l’« encapsulation » du récit dans un écrin vivant.
C’est avec le démarrage des premières itérations de la boucle temporelle que Junta Yamaguchi déploie véritablement son talent. Malgré un grain d’image assez vieillot et désagréable, et quelques plans saugrenus, En boucle déroule des intrigues qui s’enchaînent avec un naturel impressionnant : certaines courtes et intenses, d’autres plus douces et mélancoliques.
Bon, quelques faux raccords se sont glissés ça et là, notamment la météo qui change d’un plan à l’autre. Mais après plus de trente boucles temporelles, qui osera jeter la première pierre ?
Junta Yamaguchi réussit un double exploit. D’abord, il compose un film à la fois drôle et touchant à partir du motif pourtant usé de la boucle temporelle. Puis, il redéfinit en creux la perception de Kibune. Désormais, ce n’est plus seulement le petit village connu pour ses temples et ses restaurants de nagashi-sômen, mais aussi le lieu où se déroule En boucle.
— Nathan DALLEAU



