Chaque juin, la même question revient : qu’est-ce qu’on regarde, qu’est-ce qu’on cherche, qu’est-ce qu’on sauvegarde dans ses listes pour « plus tard » ? JustWatch, le moteur de recherche de streaming, a passé l’année au peigne fin pour y répondre – et le résultat dit quelque chose d’intéressant sur l’état du cinéma queer en France.
À partir de l’analyse de plus de 1 200 films et séries LGBTQ+ disponibles sur les plateformes françaises, le rapport dévoile quelles sont celles qui proposent les catalogues les plus riches et quels titres ont vraiment capté l’attention du public entre mai 2025 et mai 2026. Clics, recherches, ajouts en watchlist, redirections vers les services de streaming : autant de signaux agrégés qui dessinent un portrait assez fidèle de ce que le public queer consomme réellement – et pas seulement ce qu’il devrait.
Sooner, la plateforme surprise en tête du classement
La première leçon du rapport est peut-être la plus inattendue côté plateformes. Avec 51,3 % du catalogue LGBTQ+ disponible en France, Sooner écrase la concurrence – loin devant Dekkoo (17,4 %), Prime Video (14,1 %), Netflix (12,2 %) et SFR Play (10,5 %). Ce résultat n’est pas un hasard.
Née début 2026 de la fusion d’Universciné et Filmo, Sooner est une plateforme française dédiée au cinéma d’auteur et aux films indépendants. Son ADN éditorial – sélection rigoureuse, diversité des regards, place faite aux œuvres marginalisées par les grands circuits de distribution – l’a naturellement amenée à construire le catalogue queer le plus dense du paysage français. Ce n’est pas une plateforme « militante » au sens marketing du terme : c’est une plateforme cinéphile, et le cinéma queer y trouve sa place parce que le cinéma queer est souvent un cinéma d’auteur. La corrélation n’est pas anodine.
Netflix et ses 12,2 % font figure de paradoxe : la plateforme la plus visible, celle qui a fait de la représentation LGBTQ+ un argument de communication, se retrouve en quatrième position. Quantité de communication ne signifie pas densité de catalogue.

Ce que le top 10 dit vraiment
Côté films, Mademoiselle de Park Chan-wook s’impose en tête – et c’est un choix qui mérite qu’on s’y arrête. Ce film coréen de 2016, thriller érotique et retors situé dans le Japon colonial, n’est pas ce qu’on rangerait spontanément dans la catégorie « films de la Pride ». C’est une œuvre qui parle de manipulation, de désir féminin, de renversement des pouvoirs, avec une sensualité formelle qui ne cède jamais à la bienveillance facile. Sa présence en numéro 1 dit en tout cas quelque chose sur la diversité des œuvres que ce classement recouvre : le cinéma queer ne se résume pas aux récits de coming-out bienveillants, et le public le confirme.
Close de Lukas Dhont (2e), Bohemian Rhapsody (4e) et La Vie d’Adèle (5e) complètent le haut du classement avec des titres plus attendus. Mais la vraie surprise se niche à la 3e place : J’ai vu la télé briller de Jane Schoenbrun, film A24 sorti en 2024, expérimental, dissonant, construit comme une métaphore de la dysphorie de genre à travers l’horreur et la nostalgie des années 90. Un film que l’on n’imagine pas truster des classements grand public – et qui le fait pourtant. Sa présence ici dit peut-être quelque chose sur l’appétit d’une partie du public queer en France pour des représentations trans qui ne cherchent pas à se rendre rassurantes.

Du côté des séries, Euphoria en tête est une évidence. Good Omens en 2e place confirme l’appétit du public pour les œuvres à sous-texte queer affirmé, même lorsqu’elles ne s’en revendiquent pas frontalement.
Mais la révélation du classement, c’est Pluribus à la 3e position. La série créée par Vince Gilligan – avec Rhea Seehorn dans le rôle principal, une romancière lesbienne devenue la « personne la plus malheureuse de la Terre » et chargée de sauver le monde du bonheur imposé – est devenue l’une des séries les plus regardées de l’histoire d’Apple TV. Son irruption dans ce classement n’est pas un phénomène de niche : c’est un signe que les récits queer exigeants trouvent un public réel et large, bien au-delà des cercles cinéphiles habituels.

Quoi regarder ce mois-ci ?
Si les classements JustWatch donnent une bonne idée de ce qui captive déjà, voilà quelques pistes pour prolonger le mois des Fiertés selon ce qui vous attire.
Pour débuter ou découvrir le genre sans compromis sur la qualité : La Vie d’Adèle reste une référence absolue, disponible sur Paramount+. Call Me by Your Name (7e du classement films, disponible sur Netflix) est l’entrée en matière la plus lumineuse qui soit.
Pour les amatrices et amateurs de cinéma queer plus exigeant : Mademoiselle sur HBO Max est un choc visuel et narratif difficile à oublier. J’ai vu la télé briller sur Netflix est à réserver aux soirées où l’on a envie d’être bousculé. Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, 10e du classement films, est disponible sur Paramount+ et reste l’un des films les plus beaux produits par le cinéma français ces dix dernières années.
Pour les séries, Pluribus sur Apple TV est la recommandation du moment – une série de science-fiction qui fait de sa protagoniste lesbienne un anti-héros absolu, dans un monde où le bonheur collectif devient une forme de violence. Killing Eve sur Netflix (8e) et Orange Is the New Black (9e) offrent deux portes d’entrée différentes, entre thriller glamour et drame carcéral choral.
Et le 27 juin dans la rue
Le mois des Fiertés, ce n’est pas que des listes de lecture. Le samedi 27 juin 2026, la Marche des Fiertés LGBTQIA+ investit Paris pour une nouvelle édition. Le cortège part à 13h30 du Palais-Royal pour rejoindre la place de la Nation, en traversant la rue de Rivoli, la rue Saint-Antoine et la place de la Bastille. Entrée libre, ouverte à tou·te·s. En fin d’après-midi, le Grand Podium prend le relais place de la Nation avec plusieurs heures de concerts et de prises de parole. Pour le programme complet de la Semaine des Fiertés (du 20 au 27 juin), toutes les infos sont à retrouver sur marchedesfiertes.org.
— Yannick HENRION
Ne pas fermer les yeux – Tribune
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