Rester les bras croisés face à ce qui se prépare, c’est déjà choisir un camp.
Nous aimons le cinéma. Il nous a appris à regarder le monde. Ce que nous voyons nous fait peur.
Nous écrivons sur le cinéma, les séries, ou les deux. Bénévolement, souvent – et pour beaucoup d’entre nous, au sein d’associations loi 1901, structures fragiles dont la survie dépend en partie de financements publics. Par amour du cinéma, toujours. Depuis des années, nous racontons des films, défendons des œuvres, construisons une culture commune avec celles et ceux qui nous lisent. C’est une voix parmi d’autres. Mais c’est une voix.
D’autres l’ont prise avant nous : des réalisateurs, des scénaristes, des auteurs-compositeurs, des cinéastes ont cosigné des tribunes, comme celle publiée récemment par les Inrocks. Nous ne prétendons pas à leur poids ni à leur visibilité. Mais nous partageons leur conviction : le cinéma existe dans un monde politique, et ce monde-là nous concerne.
Le RN, demain peut-être au pouvoir, ne menace pas seulement une idée de ce que la culture peut faire : ouvrir, questionner, représenter ce qui gêne. Il menace aussi les structures concrètes qui permettent au cinéma français d’exister. Le CNC, financé non par l’impôt mais par une taxe sur chaque billet vendu, est dans leur ligne de mire depuis des années. Matthias Renault le qualifiait de « vaste entreprise de propagande ». Sébastien Chenu proposait d’en conditionner le financement aux cachets des acteurs – un argument populiste qui, comme le rappelle l’économiste Laurent Creton, caricature une réalité : l’immense majorité de celles et ceux qui travaillent dans le cinéma ont des revenus modestes, souvent précaires. Ceux-là mêmes dont le parti prétend défendre les intérêts, quand sa propre dirigeante a été condamnée en première instance pour détournement de fonds publics européens. Le même parti qui, dès 2017, choisissait les médias autorisés à suivre sa candidate – refusant l’accréditation à Mediapart, Brut, Rue89 ou Libération. Nous savons ce que ça veut dire.
Et ce n’est pas tout. Le RN a déposé un plan de 3,2 milliards d’euros de coupes sur le secteur associatif, en qualifiant une partie des associations de « structures idéologiques et militantes ». Dans les villes qu’il administre, les subventions ont été réduites ou supprimées – y compris pour des structures aussi peu suspectes que le Secours Populaire. Quand l’argent public devient un outil de mise au pas, ce sont toutes les voix indépendantes qui deviennent vulnérables. Des sites, des comptes, des associations comme les nôtres seraient en première ligne.
Les œuvres qui nous ont le plus marqués – celles qu’on a défendues ici, dans nos critiques, sur nos réseaux sociaux – sont précisément celles qui résistent à l’ordre établi, qui donnent voix à des existences invisibles, qui refusent le confort du consensus. Ce cinéma-là n’a rien à gagner dans une France repliée sur elle-même.
Rester les bras croisés face à ce qui se prépare, c’est déjà choisir un camp.
Nous ne sommes pas un front. Nous ne sommes pas un mouvement. Nous sommes des gens ordinaires qui écrivent sur des films, parfois, souvent, extraordinaires – et qui refusent de voir ce pays basculer vers quelque chose qui nous fait peur. Pas en notre nom de critiques. En notre nom de citoyens.
Le cinéma nous a appris à regarder. Nous ne fermons pas les yeux.
Tribune initiée par Yannick HENRION, fondateur et rédacteur en chef du site Le Blog Du Cinéma.
Je souhaite cosigner cette tribune
L’équipe du Blog Du Cinéma
- Marie ARRIGHI, rédactrice
- Sabine BENISTI, contributrice
- Flavien CARRÉ, rédacteur
- Sarah CERANGE, rédactrice
- Nathan DALLEAU, rédacteur
- Jean-Baptiste GARNIER (Arkham), rédacteur et podcasteur
- Caroline HENRION, trésorière – Chargée de ta com
- Yannick HENRION, fondateur et rédacteur en chef
- Lilyy NELSON, chroniqueuse cinéma de genre
Les premiers cosignataires
- Akbarou AHAMADA, scénariste et acteur – Instagram
- Christophe CHAUVILLE, rédacteur en chef – Brefcinema
- Mylène DA SILVA, artiste-auteur – Welcome To Primetime BITCH
- Eloi / Timmerman, créateur de contenus – Love My Cinema
- Thibault LEBERT, passionné de cinéma – Le Cinéma de Thibault
- Amélie LOPES, chroniqueuse – Jumpscare
- Dario MALANDRA, chroniqueur – Jumpscare
- Bertrand MATHIEUX, consultant SEO, militant et auteur – Citizen Poulpe
- Aurélien MILHAUD, podcasteur – Les Vocaux du Cinéma
- Victor NOREK, vidéaste – Le CinématoGrapheur
- Oscar, blogueur – Oscultes
- Etienne SCHNEIDER, assistant monteur
- Melvyn SEMBACH, passionné de cinéma – mission_cinema
- Victoire, podcasteuse – Adapte moi si tu peux
- Sarah YAACOUB, critique de cinéma – La Septième Obsession, Rockyrama


