Ce jeudi soir à Lyon, personne n’avait vu venir les frères Coen sur scène. Une semaine après la clôture du Festival Lumière, retour sur cinq séances entre coups de cœur, petites déceptions, fatigue assumée et un samedi soir où la rue a fini par rattraper la salle.
Décidément, il y a des (mauvaises) habitudes difficiles à éradiquer. En ce qui concerne votre fidèle serviteur, elle n’est pas très originale puisque c’est une des plus courantes : celle de réussir à être régulièrement en retard. Pas toujours, pourtant, loin de là même, puisque la plupart du temps la personne qui vous parle est même tout à fait à l’heure. Mais bref ! Votre rédacteur n’a donc, une fois de plus, pas réussi à tenir les délais et à sortir ses articles régulièrement tous les jours au fil du festival, et vous lisez donc ces lignes déjà une semaine après la fin des festivités cinématographiques. Mais finalement, votre cinéphile passionné s’est dit que ça n’était pas plus mal, puisque ça serait l’occasion pour ceux qui étaient présents de se replonger dans leur semaine de festival, et surtout pour ceux qui n’y étaient pas de pouvoir ressentir en partie le plaisir vécu lors des projections. D’autant plus que pour le coup, beaucoup étaient des découvertes personnelles, et donc l’occasion de découvrir de grands films sur grand écran et dans de belles conditions.
Après notre rencontre avec Jean-Baptiste Thoret, c’est donc parti pour notre semaine au Festival Lumière pour Le Blog Du Cinéma, c’est-à-dire pour la personne qui vous parle, puisque parfois, on est une équipe à soi tout seul…
Dans la chaleur de la nuit, un classique toujours d’actualité
Mercredi 14 octobre, Pathé Bellecour : Dans la chaleur de la nuit (In the Heat of the Night), de Norman Jewison, 1967.
Dans les années 60, déjà, le problème du racisme gangrénait les États-Unis jusque dans ces petites bourgades perdues au milieu des champs, comme ici dans le Mississippi, état dans lequel se déroule l’intrigue de Dans la chaleur de la nuit. L’importance d’un tel film était telle (et est toujours) que l’équipe – menée par le mémorable Sidney Poitier, premier acteur Noir américain à remporter l’Oscar du Meilleur acteur en 1964 pour Le Lys des champs (Lilies of the Field, Ralph Nelson, 1963) – fut obligée de tourner en Illinois et dans le Tennessee par mesure de sécurité.
Nommé sept fois aux Oscars 1968 et cinq fois vainqueur (Meilleur film, Meilleur acteur (Rod Steiger), Meilleur montage, Meilleur son, Meilleur scénario adapté), le film du Canadien Norman Jewison, sorti en 1967, est donc encore malheureusement toujours terriblement d’actualité…
Alors que la police de la petite ville de Sparta découvre le corps d’un homme – blanc – mort en pleine nuit, le policier auteur de la découverte, pas franchement un des plus beaux représentants de l’humanité, tombe sur un homme – noir – (Sidney Poitier), qui attend sagement son train. Alors, avec moins de temps qu’il ne le faut pour dire « racisme », le flic s’en prend à l’innocent qui passait par là et le ramène à la prison, dirigée par un commissaire (Rod Steiger) au moins aussi peu accueillant que lui. Sauf que, surprise, l’homme est lui aussi policier, spécialisé dans les homicides. Patient, observateur et particulièrement compétent, Virgil Tibbs va s’allier aux gros bourrins du Sud profond pour résoudre cette enquête…
C’est donc ainsi que naquit un classique intemporel du cinéma qui, s’il a un peu vieilli et souffre parfois d’une technique perfectible (plusieurs plans flous ou qui manquent un peu de dynamisme notamment) et d’un budget très modeste (2 millions de dollars), continue bien sûr de se démarquer par sa pertinence. D’autant plus que si la mise en scène de Jewison, qui a aussi notamment réalisé Le Kid de Cincinnati (1965) et L’Affaire Thomas Crown (1968), est toujours maîtrisée, c’est aussi et surtout le scénario de Stirling Silliphant (d’après le roman homonyme de John Ball) et la direction d’acteurs qui ont fait du thriller de 1967 un film toujours aussi important. Et si ce n’en est pas vraiment un, le film se glisse aussi en partie dans la longue liste des buddy movies (films de potes), dans lesquels deux personnages aux personnalités diamétralement opposées sont forcés de s’allier et finissent par s’apprécier à la fin. Ici, le scénario est suffisamment intelligent et nuancé pour ne pas tomber dans la facilité (cf. Tibbs qui est persuadé que le coupable est le vil propriétaire de la plantation du coin, pour un résultat plus complexe que ça) et la relation entre Tibbs et Gillespie (performance qui vaudra donc un Oscar à Rod Steiger) est complexe et bien écrite du début à la fin. Les deux hommes s’affrontent sans arrêt, confrontent leurs visions du monde, finissent par se rapprocher un peu pour enfin réussir à se témoigner un certain respect.
Enfin, comment ne pas mentionner la très réussie chanson composée pour le film par Quincy Jones et interprétée par ni plus ni moins que Ray Charles, qui, dès le générique d’ouverture, enveloppe le spectateur dans une ambiance jazz tout à fait à propos, comme pour rappeler le talent et l’importance des Noirs dans l’histoire et la culture des USA.
D’ailleurs, notre Éducation nationale ne s’y est pas trompée, car le Festival accueillait des classes de lycéens pendant certaines séances, dont celle-ci. Des jeunes adultes qui pour le coup n’avaient pas l’air d’avoir de difficultés à se concentrer devant un film projeté en VOSTFR, sorti il y a des décennies, et toujours autant d’actualité…
Fargo, les Coen en invités surprise, puis Le Kid de Cincinnati dans la brume
Jeudi 15 octobre, UGC Ciné Cité Confluence : Fargo, de Joel et Ethan Coen, 1996.
Une fois n’est pas coutume, l’homme aux yeux verts et à la mèche digne de Lucky Luke (aucun rapport mais il faut bien trouver des façons originales de se présenter) était en retard pour sa séance de Fargo, et la salle de l’UGC Confluence était donc déjà quasiment pleine en ce jeudi soir d’un festival bien entamé et proche de la fin. Et la soirée allait réserver une petite surprise à tous les enthousiastes qui allaient découvrir ou redécouvrir un des plus fameux longs-métrages du duo mis à l’honneur cette année dans la ville où est né le Cinématographe…
Car donc, alors que votre rédacteur arrivait seulement quelques minutes avant le début de la séance et qu’il s’installait où il le pouvait (puisque bien s’organiser est loin d’être toujours évident dans la vie), il constatait que des professeurs avaient à nouveau amené des lycéens décidément gâtés expérimenter le plaisir de la salle. Une salle entièrement pleine donc, qui se leva en applaudissant alors que la présentation de la séance commençait. Une présentation effectuée ni plus ni moins que par les réalisateurs eux-mêmes, accompagnés de leur actrice fétiche…
C’est ainsi que Joel et Ethan Coen descendirent les marches aux côtés de la très souriante Frances McDormand sous les applaudissements du public qui ne s’y attendait pas du tout puisque leur présence n’avait pas été annoncée !
Et si les Coen Brothers étaient chaleureux mais relativement réservés, McDormand était très en forme et particulièrement enthousiaste. Accompagné d’une traductrice, le trio nous gratifia donc d’un certain contexte sur le film, et de plusieurs anecdotes jouissives, notamment sur la popularité d’une des statues de Paul Bunyan, érigée à côté de la toute petite bourgade du Dakota du Nord, Bathgate, admirée par des fans venant ici avant de repartir car « il n’y a rien d’autre à faire là-bas » comme le lance McDormand. Celle-ci était particulièrement en forme, s’amusant du fait qu’elle avait obtenu le rôle parce qu’elle « couche avec un des réalisateurs » (elle et Joel Coen sont mariés depuis longtemps) ou encore de sa fausse poitrine de femme enceinte, qui n’a pas manqué d’exploser à cause du froid (histoire racontée par les réalisateurs-scénaristes, que l’actrice se régale de mimer sous les rires du public).
Bref, c’était les meilleures conditions pour apprécier Fargo, énième aventure complètement barrée proposée par le duo responsable de quelques films cultes pour toute une génération, notamment bien entendu l’indétrônable The Big Lebowski (que nous n’avons malheureusement pas eu le plaisir de pouvoir revoir ici).
C’était en plus l’occasion pour l’auteur de ces lignes de découvrir pour la première fois le sixième film des frères Coen, sorti la même année que sa naissance. Alors, pour ceux qui n’ont pas encore posé leurs mirettes devant Fargo ou devant l’œuvre des natifs du Minnesota, le film est une porte d’entrée idéale tant il est un concentré du style unique et barré du duo actif depuis 1984 avec Sang pour sang (Blood Simple). Amérique profonde, bourgade perdue au milieu de la campagne (et de la neige, ici), personnages loufoques, intrigues à rebondissements, humour noir régulièrement irrésistible, casting aux petits oignons… Les cinéastes n’en étaient pas à leur première comédie (Arizona Junior en 1987 – dont on vous parle juste en dessous – et Le Grand Saut en 1994 étaient passés par là), mais c’est clairement le film qui leur a donné une place de choix dans l’inconscient collectif et vis-à-vis de la critique, puisqu’il a notamment remporté le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1996, et les Oscars de la meilleure actrice pour Frances McDormand et du meilleur scénario original (écrit à quatre mains, comme souvent) en 1997.
Orchestrant une intrigue maligne portée par des acteurs très bien utilisés (Steve Buscemi, Peter Stormare, William H. Macy…), Joel et Ethan Coen atteignent ici clairement le paroxysme de leur style qu’ils prolongent et affûtent dès le film suivant, le cultissime The Big Lebowski porté par un Jeff Bridges impayable.
Les deux compères font ici preuve d’une maîtrise qu’il n’y avait pas encore dans Arizona Junior (Raising Arizona) une dizaine d’années plus tôt par exemple, autant dans les dialogues, l’humour et l’action, proposant un cocktail propre au duo, connu pour ses comédies loufoques, pas destiné à tout le monde (pensée pour la maman de votre rédacteur qui n’a jamais réussi à rentrer dans leur univers) mais jouissif quand on accepte de plonger dans leur monde souvent barré, mais aussi attaché à des personnages touchants au grand cœur (ici la Marge Gunderson de McDormand).
Devenu culte, Fargo engendrera une série acclamée en 2014 et restera dans le cœur de beaucoup de cinéphiles, avant que les deux frères ne le conquièrent encore plus avec The Big Lebowski, puis ne reçoivent d’autres acclamations quelques années plus tard, notamment pour une certaine adaptation d’un roman de Cormac McCarthy avec un Javier Bardem à la coupe au bol pas possible, au milieu d’un pays qui n’est pas pour les vieux hommes…
Jeudi 15 octobre, UGC Ciné Cité Confluence : Le Kid de Cincinnati (The Cincinnati Kid), de Norman Jewison, 1965.
Et oui, si vous avez bien lu la date, votre fidèle cinéphile a enchaîné la découverte du Fargo des frères Coen avec celle du Kid de Cincinnati porté par le légendaire Steve McQueen. Il était 22 h quand le film a commencé après sa présentation passionnée par Antoine Sire (auteur notamment d’Hollywood, la cité des femmes en 2016 chez Actes Sud), et la fatigue a probablement joué dans la relative déception entraînée par le visionnage du film de Norman Jewison…
Mais le rédacteur de ces lignes n’était pas le seul à avoir besoin de dormir, puisque la personne d’UGC chargée d’animer la séance avait oublié le nom de l’intervenant. « J’ai un trou ! » se lamentait notre ami, mais pas grave pour Antoine Sire qui descendait déjà les marches en souriant sous les rires d’une salle pas très remplie, prêt à nous parler de cinéma avec la même ferveur qui semble l’animer à chaque fois. Car c’était aussi lui qui était venu introduire notre séance de Dans la chaleur de la nuit la veille au Pathé Bellecour, et l’homme de communication, qui a notamment travaillé pour BNP Paribas, est toujours aussi enthousiaste et, donc, communiquant.
Le Kid de Cincinnati (The Cincinnati Kid) est donc un des films qui ont fait de Steve McQueen cette icône charismatique, mystérieuse, légendaire et insaisissable, et un des rois du box-office des années 60, aux côtés d’intemporels comme Les Sept Mercenaires (1960), La Grande Évasion (1963), ou encore Bullitt (1968). Sauf que pour la personne qui vous parle, il y a pour l’instant deux des classiques du monsieur qui n’ont pas réussi à vraiment convaincre, et tous les deux réalisés par Jewison, à savoir celui-ci et L’Affaire Thomas Crown (The Thomas Crown Affair, 1968). Les deux œuvres mériteraient un second visionnage, mais après une première fois, disons que votre rédacteur les a trouvés, certes relativement charmants, mais un peu « mous ». C’est-à-dire que c’est une chose d’avoir un type comme Steve McQueen devant la caméra, aimant à charisme qui se balade de scène en scène avec une aisance inoubliable, mais ces deux films ont plutôt fait l’effet de téléfilms de luxe plutôt qu’œuvre cinématographique marquante avec notamment un vrai scénario suffisamment dense.
Car – encore une fois, après seulement un premier visionnage – L’Affaire Thomas Crown (qui sera d’ailleurs bientôt refait par Michael B. Jordan, à vous de voir si c’est une bonne nouvelle ou pas) laisse dans l’esprit de votre serviteur une parenthèse pas désagréable et plutôt élégante (les acteurs, les costumes, les décors…), mais où les roucoulades du couple mis en scène sont un peu trop présentes (McQueen et Faye Dunaway dans Thomas Crown). Les puristes aux cheveux grisonnants crieront peut-être au scandale, mais malheureusement la même sensation perdure ici, même si « l’histoire d’amour » (avec Tuesday Weld) prend moins de place, mais nous sort quand même des scènes un peu sorties de nulle part comme celle où le Kid, Eric de son vrai nom, se rend chez sa douce en pleine campagne et va littéralement se rouler dans l’herbe avec elle. Loin de nous l’envie de nous moquer d’une volonté de romantisme ou d’humanisation d’un tel personnage, au contraire, surtout pour ce type de protagoniste (et la personne qui écrit est loin d’être la dernière en matière de romantisme et de sentiments, croyez-le), mais traité comme ça, l’exécution laisse juste une impression étrange et même, pour les moins indulgents, un peu ridicule. Finalement, le traitement d’une telle histoire impossible trouve un de ses meilleurs exemples dans le Drive de Nicolas Winding Refn en 2011, avec Ryan Gosling et Carey Mulligan…
Mais l’histoire d’amour contrariée entre deux êtres n’est pas la principale attraction de ce film, puisqu’on est surtout là pour jouer aux cartes, voir des spécialistes s’affronter et transpirer au fil de la partie, car l’intrigue tourne autour du poker (le Stud à cinq cartes exactement – ne demandez pas ce que c’est, l’expérience au poker de votre serviteur se résume aux parties jouées sur Red Dead Redemption) jusqu’à bien sûr une partie à hauts enjeux face à un vieux cador légendaire et presque imbattable, incarné ici avec talent et présence par Edward G. Robinson.
Pour être tout à fait honnête, l’état de fatigue de votre homme n’a pas aidé à l’appréciation la plus complète possible du film – une légère somnolence a même duré quelques instants vers les trois quarts du métrage – mais le visionnage est finalement peut-être principalement l’occasion de constater les différences entre les films de l’époque et ceux d’aujourd’hui. Si, comme on le sait, on vit aujourd’hui malheureusement en partie au royaume du montage hyperactif et des dialogues surexplicatifs, les choses étaient évidemment très différentes il y a plusieurs décennies. Même dans L’Arnaque (The Sting, George Roy Hill, 1973), classique du film de casse avec Paul Newman et Robert Redford que votre homme a découvert il y a peu, le rythme est similaire. On n’était pas dans Ocean’s Eleven, et le tempo était moins énergique, plus posé, sans musique hyper entraînante alors que nos protagonistes concoctaient leurs plans hyper léchés pour réussir le coup. Les films partagent finalement plus d’attributs avec le genre du drame, dans le sens où ils comportent nombre de scènes de discussion et d’échanges où les protagonistes, qui ont plus l’air de gens normaux vivant parmi le reste de la population, partagent leurs doutes et leurs peurs, dans une ambiance plus sérieuse voire parfois plus proche du film sociétal.
Votre rédacteur est d’ailleurs plutôt très curieux de découvrir l’original Ocean’s 11 (Lewis Milestone), celui de 1960 avec Frank Sinatra et Dean Martin, pour voir les différences de styles, de rythmes et de mise en scène avec les récentes versions de Steven Soderbergh portées par Brad Pitt et George Clooney…
Mais la découverte fut bien entendu enrichissante, avant celle d’un film complètement différent le lendemain, réalisé par le duo de frères le plus célèbre de notre époque, encore auteurs d’une virée bien barrée dont eux seuls ont le secret, cette fois en plein milieu de l’Arizona…
Arizona Junior, la virée déjantée des Coen
Vendredi 16 octobre, Cinéma Comoedia : Arizona Junior (Raising Arizona), de Joel et Ethan Coen, 1987.
C’était une de ces séances prises d’assaut par les hordes de cinéphiles en manque de cinéma déjanté pendant le Festival, auxquelles il fallait se rendre à l’heure pour espérer avoir une bonne place (vous allez rire : l’auteur de ces lignes a failli arriver trop tard et ne pas en avoir du tout). Le cinéma des Coen est visiblement toujours aussi populaire (malgré leurs propositions récentes moins abouties), car la salle 1 du Comoedia était complètement pleine en ce début d’après-midi, et votre serviteur devait son salut aux quelques chaises qui ont été rajoutées au dernier moment tout en haut de la salle. Bref, les gens étaient prêts, c’était parti pour la virée endiablée au cœur de l’Arizona pour Nicolas Cage et Holly Hunter…
Car, pour rappeler le pitch évidemment complètement improbable du deuxième film du duo infernal, Arizona Junior (Raising Arizona), on suit un couple de trentenaires, qui, incapables d’avoir un enfant, décident – parce que pourquoi pas – d’enlever un des cinq bébés d’un riche couple du coin qui vient d’avoir des quintuplés. Commence alors un périple bien barré mais pas que, car dès leur deuxième essai, les deux frères, réalisateurs et scénaristes, faisaient déjà des merveilles dans leur style qui leur est propre et dans un des types de films qui leur vont le mieux : un humour déjanté, des situations absurdes, de l’action mais toujours des personnages humains, parfois ridicules mais touchants et attachants.
Dès ce film, Joel et Ethan Coen dessinent un univers peuplé de personnages en marge de la société, de losers malheureux pas frileux, qui n’ont pas peur de faire n’importe quoi pour réaliser leurs rêves. Piochant là où leur inspiration les mène (ici notamment dans le premier Mad Max pour ce personnage improbable de motard tueur tout droit sorti du film de George Miller), et mélangeant la comédie et l’action, avec de petits bouts de western ou de film de casse, les brothers orchestrent un divertissement haut en couleurs, agrémenté de scènes mémorables, impliquant un vol de couches dans une supérette, un affrontement avec un motard crado comme pas deux, une évasion de prison et plusieurs vols et oublis de bébés. Déjà techniciens accomplis dans plusieurs aspects, les jeunes cinéastes font montre d’une énergie et d’une inventivité assez irrésistibles, soutenus par un montage efficace (cf. la poursuite qui suit le vol des couches) et bien entendu relevés par une bande-son aux petits oignons.
Mais, comme on l’a dit, au même titre que The Big Lebowski (1998) ou O’Brother (2000), les Coen n’ont pas leur pareil pour dessiner des protagonistes attachants. Holly Hunter est très touchante dans son rôle de femme stérile qui veut désespérément être mère mais n’abandonne jamais son humanité, et Nicolas Cage trimballe avec régal son air un peu ahuri et sa grande sincérité de bien faire. Et les seconds rôles rehaussent le tout, avec un John Goodman parfait, bien accompagné par William Forsythe, impeccables en Américains moyens un peu débiles. Et sans surprise, les rires ont fusé pendant toute la séance, pour finir par la jolie scène de fin, dans laquelle le personnage de Cage se prend à rêver à l’avenir…
La Troisième Nuit : un film modeste, un sujet essentiel
Samedi 17 octobre, Cinéma Comoedia : La Troisième Nuit, de Daniel Auteuil, 2026.
Il y a des films comme ça, et ils sont relativement nombreux, qui ont une valeur historique. Sociétale. Humaine… Des films qui abordent des sujets sérieux, souvent même dramatiques, qui ont eu lieu dans l’histoire de l’humanité, et qui ont donc pour objectif d’aborder un ou des sujets profonds et complexes, pour susciter la réflexion dans notre société. Et, si ces films sont parfois des chefs-d’œuvre, d’autres sont bien plus modestes et moins réussis, mais conservent leur intérêt, qui bascule de l’artistique vers l’importance du sujet qu’ils remettent en lumière. La Troisième Nuit est de ceux-là.
Car nous nous sommes fait la même réflexion, la compagne du rédacteur de ces lignes et lui-même : La Troisième Nuit n’est pas un grand film, loin de là, mais il vaut surtout pour son geste et l’événement qu’il aborde. En effet, le nouveau film de Daniel Auteuil, que votre serviteur a pu découvrir en avant-première au Festival Lumière accompagné de sa compagne et de ses beaux-parents, se focalise sur un événement peu connu de la Seconde Guerre mondiale, mais intimement lié à la capitale des Gaules : le sauvetage des enfants juifs de Vénissieux en août 1942.
Le film suit en effet le parcours d’un certain Gilbert Lesage (Antoine Reinartz, très juste), jeune fonctionnaire du Service social des étrangers, et désigné pour présider une commission chargée de trier quels Juifs pourront être libérés du camp de Vénissieux. Mais une circulaire de Vichy va tout changer : elle stipule que les enfants non accompagnés ne doivent pas être déportés. Accompagnés de l’abbé Alexandre Glasberg (Daniel Auteuil) et des autres membres de la commission (notamment Lucien Marchais – Grégory Gadebois, toujours impérial quand il s’agit de jouer l’autorité), ils vont alors imaginer un stratagème aussi malin que terrible : convaincre les parents de déclarer officiellement leurs enfants sous la responsabilité de l’Amitié chrétienne à laquelle appartient Glasberg, permettant aux enfants d’être sauvés.
À lire pour les intéressés : un article très complet sur le contexte du film et le travail de l’historienne Valérie Portheret, sur le site Opinion internationale.
La séance fut intéressante car la projection était accompagnée d’un débat avec Daniel Auteuil, Antoine Reinartz et Valérie Portheret, historienne qui enquête sur ces gens depuis des années et qui était consultante sur le film. Pendant un bon moment, les trois ont partagé leur expérience sur le film, soutenus par la spécialiste qui transmettait ses découvertes sur le sujet. C’est donc là que réside principalement l’intérêt du film, car si le métrage – qui avait été sélectionné à Cannes plus tôt dans l’année – est toujours solide et sérieux, il reste assez classique, assez modeste (1 h 40 au compteur) et ne joue par exemple pas dans la même cour que le très puissant La Liste de Schindler de Spielberg (1993). L’acteur et réalisateur se sert de techniques classiques pour raconter son histoire, notamment la caméra épaule pour illustrer la panique. L’usage de nombreux gros voire très gros plans se démarque aussi, et le grain de l’image se montre réussi, affichant un aspect visuel nous plongeant directement dans l’atmosphère de l’époque. On s’interroge alors sur le support utilisé pour les prises de vues, et Daniel Auteuil a un point de vue bien défini qu’il explique avec humour en révélant que le film n’a pas été tourné en pellicule mais bien en numérique, car pour lui « la pellicule c’est pour faire beau mais ça sert pas à grand-chose, c’est juste encombrant et cher ». Que Christopher Nolan ne croise jamais sa route.
Note : c’est d’ailleurs un sujet tout à fait passionnant que l’auteur de ces lignes aimerait beaucoup aborder, avec des films comme L’Odyssée et les Kaamelott, qui l’ont déçu en termes de mise en scène. Alexandre Astier avait en partie décidé d’utiliser une caméra Arri Alexa, de grande qualité mais très coûteuse, quand il avait entendu un exécutif de studio dire qu’ils allaient juste faire une comédie, et qu’on n’avait pas besoin de trop s’embêter, mais ne parvient jamais à donner du souffle à son « aventure ». Les longs métrages Kaamelott sont des exemples vraiment parlants, car ils sont un des plus gros échecs artistiques récents, pourtant orchestrés par un artiste accompli et sincère. Quant à Chris Nolan, il a beau avoir d’immenses idées, Laurent Sagalovitsch sur Slate soulève parfaitement les questions sur ses défauts : « Comme si son ambition était désormais de marquer les esprits bien plus que de les inspirer ».
Mais le souvenir de la séance fut appréciable et l’échange avec le public agréable, Auteuil, Reinartz (notre Simon Pegg à nous – la ressemblance est dingue) et Valérie Portheret s’étant montrés loquaces et particulièrement chaleureux. Le rappel des capacités d’empathie est d’ailleurs toujours aussi important, alors que durant la projection, les rues de Lyon et de nombre de grandes villes françaises étaient envahies par le chaos.
Rendez-vous pris pour le 20 janvier 2027, date à laquelle La Troisième Nuit sortira sur les écrans.
Un grand merci au Festival Lumière et à Nathalie Iund de l’agence MIAM pour l’accréditation !
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