Pour le public français, c’est un nom assez nébuleux sous lequel on aimerait ranger la plupart des productions américaines gonflées aux testostérones des années 80-90. Pourtant, mis à part RoboCop (1987), Total Recall (1990) et Starship Trooper, difficile de ne pas reconnaître la diversité de son cinéma. Paul Verhoeven a produit une œuvre prolixe dans son pays natal (les Pays-Bas), dont l’excellent Soldier of Orange (1977, au titre français bancal : Le choix du destin) qui questionne habilement les notions d’héroïsme et d’amitié en temps de guerre. Suivant une longue tradition de réalisateurs européens, Paul Verhoeven se fit ensuite approcher par les studios d’Hollywood. Projet après projet, il tenta toujours d’inclure sa vision subversive à des histoires parfois très décérébrées. Ce numéro de funambule, entre combler les attentes financières de ses producteurs et être reconnu du public averti de la critique, lui valu plusieurs déconvenues dont il se releva à chaque fois.

Son ironie et son sens du grotesque l’emmenèrent parfois dans des directions inattendues. Comment comprendre que le même réalisateur proposa à trois années d’intervalle Basic Instinct (1992, oui oui la scène de l’interrogatoire…) et Showgirls (1995), un immense numéro d’effeuillage burlesque dont le synopsis ressemble furieusement à un film érotique en direct-to-VOD (ça aurait été la VHS à l’époque) avec un budget colossal de 45 Millions de dollars ? Le film est un four en salle, les projections sont tournées en ridicule et le film atteint le statut de « pire film de tous les temps. » Pourtant, à revoir aujourd’hui, le film semble avoir été presque trop en avance sur son temps. Plusieurs thématiques extrêmement fortes sont abordées de manière détournées. Via sa mise en scène, Paul Verhoeven réussit à insuffler un sous-texte féministe et une réflexion sur la domination masculine dans un film où les femmes sont constamment nues et sous le regard lubrique des hommes. Quelques cinéastes et penseurs du cinéma (Jim Jarmusch, lui aussi présent à Cannes en compétition cette année, mais aussi Jacques Rivette, Quentin Tarantino, etc.) ont publiquement déclaré leur admiration pour ce film, des années après son lynchage critique (19% sur Rotten Tomatoes, 13 nominations aux Razzies Awards, un « record » toujours inégalé pour cette cérémonie qui récompense chaque année « les pires films »). Même destin tragique pour son film suivant, Starship Trooper, dont le statut de satyre ne fut admis que bien après sa sortie.

Photographie du tournage de ELLE. Verhoeven parle avec Huppery allongé sur le sol.

© SBS Distribution

Le montage chez Paul Verhoeven a toujours pris une place essentielle pour faire avancer des récits qui courent parfois sur de longues durées. Sa maîtrise de cet élément filmique lui permet d’emporter le spectateur sur des temps conséquents, sans jamais provoquer l’ennui (131mn pour Showgirls, 149mn pour Soldier of Orange, 145mn pour Black Book, etc.). On ne connait pas encore la durée de son dernier film, présenté en compétition à Cannes, mais la bande-annonce laisse présager encore une fois un rythme enlevé. On retrouve également son goût pour mêler à une situation dramatique ou même horrifique, une pointe d’humour noir porté par les personnages eux-mêmes ( au restaurant : « Oui je me suis fais violé. Bon on commande ?« ).

La femme déterminée mais cruelle que représente Isabelle Huppert c’est une résurgence possible de Sharon Stone dans Basic Instinct, mais peut-être aussi par certains aspects l’incarnation d’une féminité bafouée qui ne se laissera pas très longtemps dominée ; une incarnation qu’on avait pu voir dans Showgirls qui présentait aussi une scène de viol.

Photo du film ELLE

© SBS Distribution

Adapté d’un roman de Philippe Djian qui sentait déjà le souffre à sa parution (Oh…) le scénario est signé par David Birke qui n’a signé pour l’instant aucun chef d’œuvre mémorable. L’histoire raconte l’agression de Michèle (Huppert), une dirigeante d’entreprise de jeux vidéos, qui se met à traquer son violeur. Le pitch insiste sur « entre eux, se noue un jeu dangereux. » De cette précision, on peut supposer que l’agresseur est connu d’Huppert et qu’il apparaît même dans la bande-annonce à visage démasqué. L’important sera moins de découvrir qui il est, que la nature de la relation qui les lient. Qu’importe si l’intrigue sentira peut-être le déjà vu (à mi-chemin entre Harry, un ami qui vous veut du bien et un revenge movie classique), car Paul Verhoeven arrive toujours à développer un discours beaucoup plus complexe sur le sujet du film, par sa mise en scène, que n’importe quel enchaînement de dialogues ou de scènes d’actions écrites auparavant. Chez Verhoeven comme chez d’autres grands réalisateurs, on fait presque le film contre le scénario. La formule mise en place par Paul Verhoeven semble être de séduire les financiers avec des atours a priori bankable (du sexe, de l’action, du sang) pour retourner ces aspects contre les personnages et le thème du film, afin d’en relever avec second degré, les contradictions.

Dix ans après son dernier film (Black book) qui marquait déjà son retour vers ses origines européennes, on attend de Verhoeven qu’il nous présente le meilleur des deux aspects  de sa carrière : l’efficacité hollywoodienne et la profondeur réflexive du vieux continent.

Thomas Coispel

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

INFORMATIONS

Affiche du film ELLE

Titre original : Elle
Réalisation : Paul Verhoeven
Scénario : David Birke d’après le roman « Oh… » de Philippe Djian
Acteurs principaux : Isabelle Huppert, , , ,
Pays d’origine : France, Allemagne, Belgique
Sortie : 25  Mai 2016
Distributeur :
Synopsis : Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour…

 

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