A l’occasion de la ressortie en version restaurée des dix parties du DÉCALOGUE de Kieslowski distribuées par , retour sur l’une des œuvres fondatrices du cinéma est-européen post-Walesa, un monument de dix heures réalisé par l’un des plus grands metteurs en scène de son temps. Fort de thèmes variés naviguant entre social et religion, nous chroniquerons l’intégralité des épisodes à quatre mains, avec chaque jour un nouvel article. Étude au cas par cas au sein d’une analyse suivie plus large : nous découvrirons l’auteur derrière le patchwork, la pensée derrière le drame humain.

Ce 5ème opus, central, fait partie avec le sixième « Tu ne seras pas luxurieux » des deux épisodes qui ont connu un format plus étendu prévus pour une diffusion salle, dans une durée de 1h24. La version « série » de 59min ayant un montage plus nerveux, plus raccourci dégage une violence moins feutrée et se donne dans une esthétique visuelle plus brutale, en adéquation avec le grand péché qu’il aborde : « Tu ne tueras point« .

LE DÉCALOGUE 5 – Tu ne tueras point

Les premiers mots sont souvent des gouvernails. L’épisode s’ouvre par cette phrase, prononcée par l’avocat Piotr : « Le droit n’a pas à imiter la nature. Il doit la corriger. ». Les parties les plus touchantes de ce DÉCALOGUE tiennent dans les instants de victoire inévitable de la nature sur la volonté des êtres. Au regard de la phrase inaugurale, qui prie pour la suprématie humaine, ce cinquième opus et la série dans son entier accusent l’impuissance fatidique du droit des hommes à se substituer à celui de la nature. Jacek, un jeune homme au visage adolescent traîne dans les rues de Varsovie. Sale gosse, impoli, crachant dans son café à peine entamé, volant avec sournoiserie, jetant de la nourriture sur les fenêtres et dévisageant les passants, il apparaît comme un enfant mal dégrossi, abandonné à sa propre sauvagerie. Habité par une malice nocive, il en vient par pur arbitraire à tuer un chauffeur de taxi qu’il a fait conduire jusqu’en banlieue.

Comme toujours dans cette oeuvre fleuve, les raisons des gestes sont souvent indéterminées, rendant à l’existence ses secrets et laissant le spectateur s’instaurer juge ou avocat des personnages. Au terme de son meurtre, le premier mot qui lui vient aux lèvres, devant le visage ensanglanté de sa victime : « Jésus ! ». Le sacré sur lequel spécule la série peut aussi habiller l’oeuvre du diable.

« Ce cinquième opus et la série dans son entier accusent l’impuissance fatidique du droit des hommes à se substituer à celui de la nature. »

Pour la partialité, l’ambigüité, la polysémie du réel dont Kieslowski veut rendre compte dans ses choix de mise en scène, il opte cette fois-ci pour une nouvelle forme. À la vision tripartite de « Un seul Dieu tu adoreras » (ép. 1), au suspenses du secret adultérin dans « Tu ne commettras point de parjure » (ép. 2), au mari ivrogne absent cherché à travers les rues nocturnes dans « Tu respecteras le jour du Seigneur » (ép. 3), à l’équivoque des rapports entre une fille et son père présumé dans « Tu honoreras ton père et ta mère » (ép. 4), ce 5ème épisode manifeste son trouble par les moyens poussés à l’extrême de la photographie et du montage.

Avec ce jaune ocre embrumé par des bords noircis, signé Sławomir Idziak, que ne renierai pas un Jean-Pierre Jeunet, Varsovie baigne dans une chaleur toute méphistophélique. Aux couleurs dont les sources vives étaient justifiées dans les quatre premiers, ce 5e acte pousse plus fort le curseur du sur-naturel en préférant une teinte sombre mais chaude. Les allers-retours du montage entre la plaidoirie de Piotr et le crime de Jacek émiettent la probité documentaire usitée dans les autres épisodes pour doubler celui-ci d’une plus forte nervosité. Mais ça ne semble pas réussir au regard du  projet global de la série.

Entendu, non sans raisons, comme un « chef-d’oeuvre » par Kubrick, LE DÉCALOGUE a tous les apparats d’une oeuvre mature. Colossale par son projet, prosaïque dans son angle d’approche, fabuleuse et chronique, la série donne un résultat supérieur à la seule somme de ses parties.

Or, « Tu ne tueras point » , tout aussi reconnu grâce au long-métrage qu’il a donné, perd pleinement la subtilité qui fait la charge dramatique des autres épisodes. Si bien que son contenu tragique en perd de son ampleur. Si on aime la série, c’est pour la manière dont, dans les silences, beaucoup plus de choses sont ressenties que par n’importe quel dialogue. On l’aime aussi parce qu’elle rend sensible une certaine vérité du réel et qu’elle présente avec une acuité prégnante les grandes doxas des Commandements dans le plus simple appareil de l’existence. La mise en scène, ce qu’elle charrie en elle d’une expression documentaire, réussit cela.
Or, « Tu ne tueras point » tombe dans le mauvais goût et l’écueil de se plomber sous prétexte qu’il approche l’un des grands interdits bibliques : le droit de mort d’un être humain sur un autre.

 » « Tu ne tueras point » perd pleinement la subtilité qui fait la charge dramatique des autres épisodes. »

Et pourtant la même orchestration semble à l’oeuvre. L’abstraction du contexte qui suspend le jugement du spectateur, l’implantation du drame dans un cadre réaliste, la danse secrète des individus dans le microcosme d’un HLM à Varsovie, l’ironie fatidique et toute relativisante de l’issue du drame, tous les ingrédients présents dans chaque épisode sont ici en fonction. Très concrètement, la grossièreté (un problème de grosseur, d’échelle) tient à deux choses.

La première : parce que les personnages de Jacek et de Piotr ont des caractérisations trop extrêmes, trop caricaturales. Le premier a tout du sale gosse, d’un Gavroche peint à gros traits. Sa confession avant sa pendaison à l’avocat, où il se décrit comme un enfant de la rue gouverné sans puissance par sa propre colère, ne fait que surligner le rôle grotesque du méchant-malgré-lui. Piotr aussi correspond ostensiblement au jeune avocat trop inexpérimenté pour défendre un cas si complexe d’âme humaine. Confesseur au juge, et au spectateur, des étapes du drame, il est un rouage trop fragile dans la mécanique de l’ironie. Et celle-ci demande une résistance des contraires plus délicate pour que le sort de l’injustice résonne comme une tragédie malicieuse.

La seconde chose : Argument d’humeur, affaire de goût dira-t-on, l’image est tout bonnement laide. Y compris dans sa version numérique 2k restaurée, ce jaune délavé, près d’un sépia, exprime davantage une photo poussive, louchant vers Jérôme Bosch, qu’une contamination étouffée des rues par les flammes de l’enfer.

La série ose cela de fascinant et d’honorable qu’elle travaille chaque épisode comme une orfèvrerie singulière. Au risque, tout à sa gloire, qu’elle puisse atteindre les sommets (notamment l’inoubliable épisode 1 tressé dans une scénographie en dentelles) et rater sa cible par un geste audio-visuel trop fort. Cinéaste des grandes vérités révélées par bruissements, Kieslowski échoue quand il force le regard.

Flavien Poncet
Votre avis ?
INFORMATIONS

Affiche du cycle de films LE DÉCALOGUE

Titre original : Jeden
Réalisation : Krzysztof Kieslowski
Scénario : Krzysztof Kieslowski
Acteurs principaux : Maja Komorowska, Wojciech Klata, Henryk Baranowski
Pays d’origine : Pologne
Sortie FR :
Sortie POL: 1988
Durée : 10 parties de 50 min
Distributeur : Diaphana Distribution
Synopsis
Les dix commandements vus par Krzysztof Kieslowski : Un seul Dieu tu adoreras, Tu ne commettras point de parjure, Tu respecteras le jour du Seigneur, Tu honoreras ton père et ta mère, Tu ne tueras point, Tu ne seras pas luxurieux, Tu ne voleras pas, Tu ne mentiras pas, Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui.

LE DECALOGUE
Cliquez sur l’affiche
pour lire 
la critique

↓  ↓  ↓  ↓  ↓  ↓  ↓  ↓  ↓ 

Le décalogue (1)Le décalogue (10)Le décalogue (9)Le décalogue (8)Le décalogue (7)Le décalogueLe décalogue (5)Le décalogue (4)Le décalogue (3)Le décalogue (2)

BANDE-ANNONCE