À l’occasion de la ressortie en version restaurée des dix parties du Décalogue de Kieslowski distribuées par Diaphana, retour sur l’une des œuvres fondatrices du cinéma est-européen post-Walesa, un monument de dix heures réalisé par l’un des plus grands metteurs en scène de son temps. Fort de thèmes variés naviguant entre social et religion, nous chroniquerons l’intégralité des épisodes à quatre mains, avec chaque jour un nouvel article. Étude au cas par cas au sein d’une analyse suivie plus large : nous découvrirons l’auteur derrière le patchwork, la pensée derrière le drame humain.

Parmi les premiers mots prononcés dans cet avant-dernier épisode, on entend un dialogue qui pourrait sonner comme une devise à la série : « Que veux-tu savoir ? – La vérité. ». Si cette 9ème partie s’attarde sur le parjure de la convoitise et de l’infidélité, le vice du mensonge est aussi approché. Construit autour de situations où la non-communication dans un couple peut amener au pire, cet épisode a deux réussites relatives. De valoir comme une oeuvre en-soi, indépendante, et de remodeler en même temps des types de personnage rencontrés dans d’autres épisodes.

 

LE DÉCALOGUE 9 – Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui

La première réussite de cet épisode tient à ce que la musique de Zbigniew Preisner, remarquable et plus ou moins présente dans chaque épisode, trouve là tout son champ pour se déployer. Toujours dans une cohabitation équilibrée avec les images. La musique inquiétante du générique, composées d’une série de trois notes aigües au piano, revient donc tout au long de l’épisode. Déclinée en litanie et amplifiée par une plus large palette, elle accompagne les petites fautes qui mènent au drame final.

« La musique de Zbigniew Preisner, remarquable et plus ou moins présente dans chaque épisode, trouve là tout son champ pour se déployer. »

L’épisode commence par un verdict : Roman, médecin, reçoit des analyses médicales. Il est impuissant. La mort dans l’âme, il l’apprend à sa femme Hanka et lui suggère de le quitter ou de prendre un amant. Amoureuse, elle préfère rester avec lui. Mais, à l’insu de Roman, elle tente une aventure avec un amant. Inquiet, de nature jalouse, Roman va espionner sa femme et apprendre l’adultère. Outre la qualité de cet épisode, sa principale richesse tient à ce qu’il établit de nombreux rapports avec les autres épisodes.
Comme l’épisode 8, il renvoie presque directement à l’épisode 2 (Tu ne commettras point de parjure). À son instar, il contient un médecin, une femme adultère, un mari trompé et une violation de serment. Or l’attribution des rôles a varié. Le médecin est devenu le mari trompé et la violation de serment est alors réciproque. Si la femme, en trompant le mari, viole la loi du mariage, le mari aussi, en accusant sa femme d’adultère bien qu’il l’a enjoint, enfreint sa promesse.
Cette reconfiguration par l’épisode 9 de la géométrie scénaristique de l’épisode 2 renforce l’un des thèmes fonciers du DÉCALOGUE : tout est lié.


Cette unité globale des composants de la série évoque la philosophie de Leibniz. Connaissant l’appétence de Kieslowski pour ce domaine de la pensée, les concepts du philosophe ne lui furent probablement pas étrangers. Leibniz a conceptualisé notamment la notion de « monade ».
La monade est non seulement une, mais encore unique, c’est-à-dire différente de tout autre. Or l’action de la monade est liée, de proche en proche, à l’ensemble des événements du monde. Elle porte en elle la trace de tout l’univers. Chaque épisode est cette monade, cet atome, qui vit à la fois en lui-même et en corrélation avec les autres, indépendante et molaire. Ce n’est pas le propre de chaque série de procéder de cette façon (chaque épisode contiendrait le tout de la série). LE DÉCALOGUE à cette singularité de construire chaque épisode comme une homogénéité étanche comprise pourtant et étendu dans un tout plus global.

« Chaque épisode est cette monade, cet atome, qui vit à la fois en lui-même et en corrélation avec les autres, indépendante et molaire. »

Passé cette découverte joyeuse à saisir toute la profondeur intellectuelle et sensible de l’ensemble, cet épisode n’est pas sans inégalité. L’une des subtilités de l’oeuvre et l’un des plaisirs à découvrir chaque épisode tient à la clarification au fil du récit des rapports entre les personnages. Or, en l’occurrence, les relations entre Roman et Hanka sont très vite établies, ils vivent ensemble. Dès lors, le drame bascule dans le drama et l’impact de l’impuissance du mari dans le couple ne devient parfois guère mieux qu’une crise amoureuse. Le principal enjeu qui s’en dégage, gonflé un peu trop pour les besoins dramatiques, sont les tentatives de suicide du mari, abattu par la jalousie.
Dans le même temps, l’une des leçons fortes prodiguées par la série n’est défendu nul mieux que dans cet épisode : le péché engendre le péché. Le mari impuissant, par désespoir, pousse sa femme à l’adultère. L’amant, amoureux, convoite la femme d’autrui. Jaloux, le mari s’adonne à l’espionnage. Meurtri, il tente de se suicider. Cette écriture en chaîne des péchés successifs rejoint le projet de liaisons que Kieslowski développe sur ces dix épisodes.


Nous n’avons pas encore parlé de cette présence diffuse mais continue dans la série. Cette sorte d’ange taiseux de la providence qui traverse chaque épisode, au détour d’un plan. Joué par l’acteur polonais , il ouvrait la série dans l’épisode 1, sous un manteau et devant un feu d’hiver, au pied d’un lac de glace, le regard fixé droit devant la caméra. Son visage longiligne et son regard bleu perçant en fait le témoin mutique qui lie tous les épisodes. Et si le Dieu secret qui guettait les humains, c’était lui ?

Flavien Poncet

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INFORMATIONS

Affiche du cycle de films LE DÉCALOGUE

Titre original : Jeden
Réalisation : Krzysztof Kieslowski
Scénario : Krzysztof Kieslowski
Acteurs principaux : Maja Komorowska, Wojciech Klata, Henryk Baranowski
Pays d’origine : Pologne
Sortie FR : 29 juin 2016
Sortie POL: 1988
Durée : 10 parties de 50 min
Distributeur : Diaphana Distribution

Synopsis
Les dix commandements vus par Krzysztof Kieslowski : Un seul Dieu tu adoreras, Tu ne commettras point de parjure, Tu respecteras le jour du Seigneur, Tu honoreras ton père et ta mère, Tu ne tueras point, Tu ne seras pas luxurieux, Tu ne voleras pas, Tu ne mentiras pas, Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui.

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