À l’occasion de la ressortie en version restaurée des dix parties du Décalogue de Kieslowski distribuées par Diaphana, retour sur l’une des œuvres fondatrices du cinéma est-européen post-Walesa, un monument de dix heures réalisé par l’un des plus grands metteurs en scène de son temps. Fort de thèmes variés naviguant entre social et religion, nous chroniquerons l’intégralité des épisodes à quatre mains, avec chaque jour un nouvel article. Étude au cas par cas au sein d’une analyse suivie plus large : nous découvrirons l’auteur derrière le patchwork, la pensée derrière le drame humain.

Tu ne commettras point de parjure“, c’est le titre informel de ce deuxième épisode du DÉCALOGUE de Kieslowski. Une femme dont l’époux est dans le coma vient demander de l’aide à son médecin : elle est enceinte d’un autre homme, et ne sait pas si elle doit garder l’enfant. A travers ce portrait intime existentialiste, le metteur en scène conserve la recette amorcée au chapitre précédent mais métamorphose le plat : le point de départ conserve la même sobriété, mais l’exécution – quasiment Bergman-ienne – s’intéresse plus aux conflits internes qu’à leurs démonstrations externes.

LE DÉCALOGUE 2 – Tu ne commettras point de parjure

LE DÉCALOGUE 2 c’est l’histoire de deux personnages, de deux destins. L’un est dépendant de l’autre ; l’un est pécheur, l’autre pieux. C’est sur le tracé flou de cette éternelle frontière que Kieslowski bâtit une nouvelle fois sa dissertation – comme pour le premier épisode, ce deuxième chapitre se construit autour de sa conclusion : cette finalité qui rapproche la narration au dogme, le concept de la forme ; pourtant, elle n’est qu’un point de départ.

Ce qui intéresse davantage Kieslowski, ce sont ses personnages et leurs situations. Dans ce deuxième DÉCALOGUE, ce sont deux protagonistes et donc deux dilemmes qui se confrontent : l’incertitude ou le mensonge, le sacrifice ou la trahison. Plus qu’un épisode sur le parjure, il s’agit d’un épisode sur le choix – et plus particulièrement celui de mentir. Le choix, aussi, du symbolisme de la part de Kieslowski, avec par exemple ce plan iconique d’une mouche se noyant dans un médicament.

“La tragédie se forme dans les subtilités de l’allégorie et du dialogue.”

Le mélodrame est ici plus reclus, moins expressif – la tragédie se forme dans les subtilités de l’allégorie et du dialogue. C’est en réalité dans sa très longue exposition que le fin mot prend tout son sens, car Kieslowski excelle particulièrement dans le dessin de ses deux figures centrales. Plus que de leur donner une histoire, il leur donne un quotidien, et c’est dans l’illustration de ces gestes que leurs fameux choix deviennent si cornéliens.

Ce choix, c’est l’immortel clivage du libre et de l’arbitre. Kieslowski oppose deux conceptions pour au final n’en tirer que des questions. Elles concernent aussi bien l’avortement que la maladie, le deuil comme l’adultère. C’est en croisant le péché à l’éthique, l’exception à la règle et l’empathie à la forteresse du dogme qu’il expose pour la première fois dans la série les lignes concrètes de son ambition philosophique : capter les fluctuations incontrôlables de la vie.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est la deuxième fois que l’homme de science fait face à la force des événements (le professeur dans le premier épisode, le médecin dans ce deuxième). Faux-leitmotiv qui n’a finalement pas de sémantique volontaire, on pourrait peut-être y voir la peinture inconsciente de l’impuissance absolue : si les plus érudits n’ont plus de solutions, qui en aura ?

“On pourrait peut-être y voir la peinture inconsciente de l’impuissance absolue : si les plus érudits n’ont plus de solutions, qui en aura ?”

La déconstruction du scientifique, si elle n’a pas de place centrale dans la série, demeure un motif de ce deuxième volet. Le poids éthique porté par le médecin est étouffant – s’il n’est pas au cœur des événements romanesques qui agissent en parallèle de son évolution quasi-statique, c’est de ses paroles que viendra la résolution. Il est, tel un dieu, chargé de prendre la bonne décision. Et quand il n’y a ni mauvaise, ni bonne corollaire, le voilà, tel Salomon, chargé de faire la part des choses.

En lui bâtissant une humanité avant de le faire batailler avec les limites de son propre orgueil, Kieslowski écrit l’homme-tragédie ultime. Celui qui a tout perdu, et dont la tâche divine est d’empêcher aux autres de tout perdre. Ou tout du moins d’essayer. LE DÉCALOGUE 2  évoque, de façon très globale, l’influence qu’un individu peut avoir sur un autre. Un enfant sur sa mère, un amant sur sa moitié, un docteur sur son patient – c’est presque le témoignage d’une énergie supranaturelle, au cœur de toutes les doctrines religieuses, que Kieslowski réduit ici à sa simple source humaine : un enfant comme un malade, sont des responsabilités, les lois de Dieu ne font qu’édicter des évidences.

La plus grande ironie sera que LE DÉCALOGUE 2 s’achève sur un aveu. Une toute dernière vérité qui, dans une musicalité pleine de mélancolie, vient achever par l’émotion un récit foncièrement intime. Universel, mais personnel – une intrusion sans arrière-pensée dans les interrogations existentialistes du criminel social et de l’incarnation physique et ravagée de sa conscience. On pourra y voir beaucoup de choses, mais c’est avant tout l’histoire d’une femme, d’un homme sage, d’un homme malade, d’un homme de l’ombre et d’un enfant.

KamaradeFifien
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[CYCLE] LE DÉCALOGUE – 2 : tu ne commettras point de parjure

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