À l’occasion de la ressortie en version restaurée des dix parties du DÉCALOGUE de Kieslowski distribuées par Diaphana, retour sur l’une des œuvres fondatrices du cinéma est-européen post-Walesa, un monument de dix heures réalisé par l’un des plus grands metteurs en scène de son temps. Fort de thèmes variés naviguant entre social et religion, nous chroniquerons l’intégralité des épisodes à quatre mains, avec chaque jour un nouvel article. Étude au cas par cas au sein d’une analyse suivie plus large : nous découvrirons l’auteur derrière le patchwork, la pensée derrière le drame humain.

Ce 7ème épisode entame la fin de ce polyptyque polonais. D’épisode en épisode, Kieslowski confirme son immense talent de scénariste, surprenant pour un enfant du documentaire. Il confirme en même temps qu’avec Sergueï Paradjanov et Michael Powell, il est le gardien du temple de la couleur au cinéma. En s’attelant à la maxime biblique Tu ne voleras point, comme à son accoutumé, le cinéaste biaise l’angle de son regard pour mieux approcher l’une des grandes forces de son décalogue : l’indécision troublante des rapports entre les personnages.

 

LE DÉCALOGUE 7 – Tu ne voleras point

Nous l’avons déjà écrit par ailleurs : l’un des procédés les plus intéressants employés par Kieslowski et son scénariste Piesiewicz tient à ce que les rapports entre les personnages ne sont pas explicités d’emblée. Ce qui a pour résultat de produire du mystère, de l’intérêt et surtout de laisser vivre pleinement les personnages, sans les cantonner dans leur posture sociale. Seul au détour d’un dialogue, d’un regard ou d’un geste, métamorphosés par l’intelligence du spectateur, un personnage trouve son point de relation aux autres.

En l’occurrence, c’est le statut ô combien cardinal de « maman » qui est sujet à trouble. Une enfant vit dans un appartement du HLM de Varsovie autour duquel toute la série circule. Des cris s’échappent d’un appartement. Ce sont ceux de ladite enfant, Ania, troublée par les cauchemars dans son sommeil. À ses côtés, un homme âgé et deux femmes : une de soixante ans et une de vingt-et-un ans. Pendant le premier tiers de l’épisode, la maternité de l’enfant ne sera pas du tout défini, à peine devinable par le spectateur.

« Kieslowski confirme son immense talent de scénariste et, en même temps, qu’avec Sergueï Paradjanov et Michael Powell, il est le gardien du temple de la couleur au cinéma »

Majka, la jeune femme, s’avérera être la mère biologique. Elle-même fille de la femme plus âgée, elle s’est vue prise l’autorité maternelle de l’enfant par sa propre mère pour étouffer un sombre scandale de coucherie illégitime avec son professeur alors qu’elle avait 16 ans. La suite se déroulera dans une fuite de la jeune mère avec sa fille chez le père caché, dans la Pologne reculée. Au-delà du portrait de mère désorientée par le comportement chagrin de son enfant et la destitution de ses droits maternels, l’épisode s’attarde sur la notion de vol et ses dimensions à l’échelle des vivants. Le vol soulevant la question de la propriété, ce 7e épisode invite à s’interroger sur la filiation et sur ce qu’elle sous-tend de propriété.
« Fille/fils de_ », jusqu’où suis-je également « l’exclusivité de_ » ?
En l’occurrence, malgré l’ordre des choses, jusqu’où le droit culturel de mère de Majka légitime son droit d’enlever sa fille Ania à sa grand-mère, lors d’un spectacle pour enfant ?

Allons plus loin : un enfant est-il une propriété ? À qui appartient-il : à sa mère biologique (défaite de ses droits) ? Ou à sa grand-mère (devenue mère par substitution) ? C’est la question que pose en creux, avec une grande délicatesse, le film sous la tutelle de son titre : « Tu ne voleras point« . Au jeu des épisodes qui s’ouvrent sans donner le commandement qu’ils abordent, et qu’on peut essayer de deviner, celui-ci aurait tout aussi bien pu être « Tu honoreras ton père et a mère » ou « Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui ». Au vu du dernier plan, le droit de l’enfant à décider de sa filiation paraît clair. Majka abandonne sa fille sur le quai à sa grand mère et saute dans un train pour s’enfuir vers le Canada. Ania court s’avancer le long du quai pour suivre sa mère. Seule devant la fuite du train, on l’a sent encore indécise devant le chamboulement auquel elle vient d’assister.

« Kieslowski s’en sort avec brio en ne tablant jamais sur la mièvrerie douce des chérubins. Chaque fois, il privilégie l’intelligence des enfants à comprendre le monde qui les entoure. »

Cet épisode signe également le retour dans la série d’un enfant comme noyau dramatique. Après l’épisode 1 où tout tourne autour de la relation affectueuse entre un père universitaire et son fils féru d’informatique, menacés par une mort rodante, celui-ci inverse la vapeur et s’attarde sur une mère et sa fille. Le fait est notable, la règle est connue : mettez un enfant au cœur d’un film et vous accélérerez l’adhésion affective du spectateur. Or, dans chacun des deux épisodes, Kieslowski s’en sort avec brio en ne tablant jamais sur la mièvrerie douce des chérubins. Chaque fois, il privilégie l’intelligence des enfants à comprendre le monde qui les entoure.

L’une des figures cardinales du DÉCALOGUE, l’un des composants de cette grande symphonie de l’existence, ce sont les visages et les bustes. Points d’achoppement du drame, pierres angulaires des relations et d’une vie houlée à la surface des expressions, les visages sont proprement les sujets favoris du cinéaste pour orchestrer son grand tableau. Cela témoigne également d’une confiance et d’un amour dévoué aux acteurs.

LE DÉCALOGUE a également le fulgurant des grands romans. Il réussit à percer des vérités par une économie de style et de moyen. Pour ce 7e épisode, malgré l’extraordinaire de sa situation, telle que sont dépeints la condition de l’enfant et la difficulté d’être mère tient d’une vérité juste et intense. Avec peu de choses (un regard, un geste, une corde qui tinte, un mot tu), Kieslowski exprime des vérités profondes, extraites d’un réel apparemment bénin et fourmillant d’authenticité.

Flavien Poncet
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INFORMATIONS

Affiche du cycle de films LE DÉCALOGUE

Titre original : Jeden
Réalisation : Krzysztof Kieslowski
Scénario : Krzysztof Kieslowski
Acteurs principaux : , ,
Pays d’origine : Pologne
Sortie FR : 29 juin 2016
Sortie POL: 1988
Durée : 10 parties de 50 min
Distributeur : Diaphana Distribution
Synopsis
Les dix commandements vus par Krzysztof Kieslowski : Un seul Dieu tu adoreras, Tu ne commettras point de parjure, Tu respecteras le jour du Seigneur, Tu honoreras ton père et ta mère, Tu ne tueras point, Tu ne seras pas luxurieux, Tu ne voleras pas, Tu ne mentiras pas, Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui.

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