À l’occasion de la ressortie en version restaurée des dix parties du Décalogue de Kieslowski distribuées par Diaphana, retour sur l’une des œuvres fondatrices du cinéma est-européen post-Walesa, un monument de dix heures réalisé par l’un des plus grands metteurs en scène de son temps. Fort de thèmes variés naviguant entre social et religion, nous chroniquerons l’intégralité des épisodes à quatre mains, avec chaque jour un nouvel article. Étude au cas par cas au sein d’une analyse suivie plus large : nous découvrirons l’auteur derrière le patchwork, la pensée derrière le drame humain.

Tu ne mentiras pas suit la rencontre de deux femmes, l’une écrivaine et l’autre traductrice de ses travaux, qui possèdent un passé commun. Un drame sur la vérité, la Shoah et le pardon, où l’histoire intime de deux êtres et celle de la Pologne se heurtent dans un métrage typique de Kieslowski.

LE DÉCALOGUE 8 – Tu ne mentiras pas

LE DÉCALOGUE 8 s’ouvre sur un débat concernant les événements du deuxième épisode de la série. C’est une introspection inattendue et originale de la part de Kieslowski, qui donne en réalité le ton de cet épisode, probablement l’un des plus intellectuels des dix : ici, on parle du passé, et on philosophe sur celui-ci. On rapporte des histoires, on tente de les comprendre et de les expliquer, on les pense et on les extrapole.

C’est bien la particularité de ce DÉCALOGUE : le drame, ici, est passé. Il s’est déroulé pendant la guerre, et a depuis longtemps été enterré par certains des protagonistes. C’est cette caractéristique particulière qui rend l’émotion de cet épisode plus difficilement accessible : elle concerne les regrets, les longues rancœurs et les lointains maux de ses personnages.

« Témoignage des cicatrices de l’holocauste en Pologne, il y a ici le portrait subtil des traces ineffaçables de la guerre dans l’âme et dans le cœur de chaque individu. »

Plus qu’un passé intime, c’est aussi le passé d’un pays auquel s’intéresse Kieslowski. Témoignage des cicatrices de l’holocauste en Pologne, il y a ici le portrait subtil des traces ineffaçables de la guerre dans l’âme et dans le cœur de chaque individu. Un deuil éternel selon trois points de vue (le bon, le faible et la victime), qui réussit à capter le mal-être profond d’un seul visage et à l’étendre à l’échelle sociétale.

On pourrait se questionner sur la signification du commandement associé à cet épisode. Il n’est pas vraiment question de mensonge (« Tu ne mentiras pas »), mais davantage du poids des mots. Leur importance, pour nous et pour les autres. Ce qu’une histoire, ou un choix, peut avoir comme conséquence sur quelqu’un. D’une certaine façon, cela rapproche beaucoup cet épisode du deuxième – auquel il est fait référence dans l’une des premières scènes : l’idée du dilemme est ici un pivot. Sauf qu’au-lieu de se situer temporellement au moment de ce choix, l’histoire prend place bien des années après, afin d’analyser la chaîne d’événements qui en a découlé – et donc, de pouvoir dire si, rétrospectivement, il s’agissait oui ou non d’une erreur.

« Plus que de questionner la nature de son message, Kieslowski nous interroge sur notre propre perception. »

Les mots peuvent avoir un grand nombre de sens. Kieslowski les fait pardons, explications et affrontements. Pourtant, ils ne sont jamais agressifs – toujours doux et réfléchis, ils sont à l’image de cet épisode : chirurgicaux, froids, et légèrement ambiguës. Après cet ultime regard, on réfléchit en effet au véritable sens du DÉCALOGUE 8 : si Kieslowski y annonçait le mensonge, pourquoi y a-t-on vu l’annonce d’une vérité ?
Deux analyses s’offrent alors au spectateur : prendre cette vérité comme elle est, violente et injuste, et vivre en l’acceptant. Aurait-il mieux fallu mentir ? Ou bien alors ce qui nous est annoncé comme une vérité serait en fait un mensonge, bien camouflé : et si tout ceci n’était qu’illusions et entourloupes ? Plus que de questionner la nature de son message, Kieslowski nous interroge sur notre propre perception : est-on prêt à croire l’absence de sens et l’injustice, ou lui préférerait-on l’explication logique et tragique ?

C’est bien entendu pousser bien loin et de façon confuse les vraies thématiques de ce huitième épisode. Mais cela a le mérite de pouvoir évoquer l’une des qualités du DÉCALOGUE de Kieslowski : pouvoir interpréter, dans ces multiples histoires, différentes conclusions en fonction de notre propre expérience. Chacun peut voir un peu de sa personne dans chaque personnage, tant il pose souvent des questions universelles sur la nature de l’homme – même si les contextes dans lesquels ils évoluent sont bien souvent très spécifiques.

C’est là la grande force de cette saga qui, à la manière des Tables de la Loi dont elle s’inspire, tend à parler à tous. Mais plutôt que d’écrire un énoncé général applicable à des cas précis, Kieslowski nous présente des situations singulières extensibles en règles – non pas absolues, mais infiniment troubles. LE DÉCALOGUE 8, en particulier, pose plus de questions qu’il n’en résout.

KamaradeFifien

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INFORMATIONS

Affiche du cycle de films LE DÉCALOGUE

Titre original : Jeden
Réalisation : Krzysztof Kieslowski
Scénario : Krzysztof Kieslowski
Acteurs principaux : Maja Komorowska, Wojciech Klata, Henryk Baranowski
Pays d’origine : Pologne
Sortie FR : 29 juin 2016
Sortie POL: 1988
Durée : 10 parties de 50 min
Distributeur : Diaphana Distribution

Synopsis
Les dix commandements vus par Krzysztof Kieslowski : Un seul Dieu tu adoreras, Tu ne commettras point de parjure, Tu respecteras le jour du Seigneur, Tu honoreras ton père et ta mère, Tu ne tueras point, Tu ne seras pas luxurieux, Tu ne voleras pas, Tu ne mentiras pas, Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui.

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