Avant d’être sacré par le cinéma (Her, Adaptation, Max & les Maximonstres, Dans la peau de John Malkovitch), Spike Jonze était, à l’instar d’un certain Michel Gondry, réalisateur de clips.

Certains, surtout ses premiers, possédaient cette esthétique multi-plastique et ultra-gimmickée typique d’MTV :
parmi les meilleurs, on citera Electrolite – R.E.M., ou 100% – Sonic Youth…  Intéressants, mais relativement communs.
Les autres, ses masterpieces, étaient portés par de puissantes idées visuelles et affichaient ce ton acide & critique (mais toujours déconne), tout à fait singulier. Un ton qui, petit à petit, lui façonna une solide personnalité de réalisateur.

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The Drop pour Pharcyde, un des clips les plus cool de

Pour pousser la comparaison avec Gondry, ses créas les plus réussies partent également d’un concept simple mais révolutionnaire… Là ou le réalisateur français transcendait souvent l’idée de base grâce à sa propre personnalité et à une réinvention permanente à l’intérieur même du clip, Jonze fait généralement fi de toute créativité matérielle, se « contente » de pousser ses concepts jusqu’à leurs extrémités par la mise en scène et en image, et les ancre dans un réel totalement palpable. Cela aboutit généralement à un résultat tout aussi incroyable mais, peut-être moins puissant car moins stimulant pour l’imaginaire (c’est très subjectif)

Au fil du temps toutefois,  Spike Jonze parvint à tutoyer une forme d’excellence et de maturité, sans pour autant changer de formule. Cela donne une filmo de clips assez fantastique dans l’ensemble, qu’on vous propose de découvrir en partie ci-dessous !

1992 – 1999

(Avant Dans la Peau de John Malkovitch)

Pendant la décennie 90, le clip est le principal moyen d’expression pour Spike Jonze. À mon sens, les contraintes inhérentes à ce format (moyens, durée) ont libéré la créativité de cet auteur; cette période sera le lieu d’expérimentations visuelles et formelles puissantes !
Si aucun thème ne revient véritablement dans sa filmo, Spike Jonze reste l’instigateur, à travers de nombreux clips imparfaits mais géniaux, de nombreux gimmicks jusqu’ici repris par des réalisateurs de tous bords.

À partir de son premier film (Dans la Peau de John Malkovitch, 1999), bien qu’il soit moins prolifique, Spike Jonze donnera progressivement une ampleur très différente mais non moins démente à ses clips.

Da funk

Da Funk, pour les Daft Punk (1997), bouleverse carrément le concept de clip !

SABOTAGE, BEASTIE BOYS (1994) ★★★☆

Le clip parodie le générique de séries TV 70’s style Starsky & Hutch ou HawaiI Police d’État;
Les 3 , MCA, Mike D et Ad Rock s’y lâchent complètement à singer les gimmicks d’acteurs de cette époque !
Idem, visuellement, avec cette photo chaude et crade typique du L.A. télévisuel des 70’s, sans compter l’hilarante intro hors-sujet… Un clip nerveux, drôle et référencé qui a très probablement lancé la carrière de Spike Jonze et celle du groupe.
Un clip façonné par la pop-culture mais qui y trouva instantanément sa place jusqu’à faire, maintenant, partie de l’inconscient collectif.

 

À noter que le clip Intergalactic (1999), bien qu’il aie tout l’air d’un clip de Spike Jonze, n’en est pas un; réalisé par MCA lui même, il pousse l’idée de parodi amenée avec Sabotage à son paroxysme (les sentaï), et se constitue d’idées visuelles franchement hallucinantes (ralentis/accélérés/poses, le fish eye) bien que sur-exploitées. Un autre élément clé de la pop-culture, à l’image de la musique révolutionnaire du groupe.

Buddy Holly, Weezer (1994) ★★☆☆

Un clip-prouesse qui utilise le même effet d’incrustation que l’on louera l’année suivante dans Forrest Gump; soit inclure des acteurs du présent, dans des images d’archives, ici, archive-fiction, puisqu’il s’agit de la série Happy Days.
Le résultat est toujours, même 20 ans après, impressionnant. On relativisera tout de même l’intérêt d’étendre l’idée sur 4 minutes, passé l’effet WOW.

 

It's oh so Quiet, Bjork (1995) ★★★☆

Alternant phases de comédie musicale et magnifiques ralentis, It’s oh so Quiet est un clip très ludique !
Pas vraiment l’un des meilleurs de Spike Jonze, mais tout à fait emblématique de la génération 90’s.
Puis Bjork, quoi. Mother of the Hipsters.

 

Freedom of '76, Ween (1995) ★★★☆

Un excellent clip, lui aussi matrice du travail de Jonze.
Le mélange de l’univers du clip, et de celui du cinéma, ou plus précisément du serial – ici, policier/procedurial.
Une idée amorcée avec le clip Sabotage pour les Beastie Boys qui ici, trouve un sous-texte assez intéressant.

 

California - Wax (1995) ★★★★

Un plan séquence au ralenti d’une simplicité folle, mais à l’imagerie puissante.
Sans conséquences, mais ultra-plaisant et jouissif.

Drop, The Pharcyde (1996) ★★★★

Visuellement, peut-être le clip le plus intéressant de Spike Jonze !
Une succession de plans-séquence assez monstrueux, fonctionnant sur le principe du Reverse-motion mais ou l’effet recherché serait du straight motion !
Mais plutôt que de chercher à comprendre ces explications vaseuses, regardez-le et vous comprendrez !

GÉNIAL, NON ?

Da Funk, Daft Punk (1997) ★★★★

Les clips des premiers titres de Daft Punk sont absolument prodigieux. Celui-ci, avec Around The World de Gondry, et Revolution 909 de Roman Coppola sont des exemple de réinvention du concept de clip.
Ici, une plongée arythmique, presque anthropologique dans un quotidien nocturne new-yorkais, ou la musique se fait intradiégétique !
Où quand une sorte de « nouvelle vague » moderne et Américaine rencontre l’esthétique MTV via la french touch (naissante). Un masterpiece.

Sky's the Limit, The Notorious B.I.G. (1997) ★★☆☆

une idée simple mais particulièrement dérangeante. Reprendre l’esthétique typique d’un clip de rap, grosse baraques, chaine en or, gonzes en strings etc. … … Et remplacer chaque adulte par un gosse. Pas forcément le clip le plus complexe en termes de mise en scène, mais certainement l’un des plus marquants !

 

Electrobank, The Chemical Brothers (1997) ★★★☆

Là encore, le concept du clip est totalement bousculé: point d’illustration psychédélico-visuelle, relativement commune pour les clips d’électro des années 90… Mais plutôt un ancrage dans le réel, dans un instant. Soit la caméra de Jonze qui suit un contest de GRS, joue avec la notion d’intradiégétique (musique à l’intérieur du film) en chorégraphiant la danse sur la musique des Chemical. Un concept qui rappelle justement le Star Guitar de Gondry, mais avec des notions de rythme, d’enjeux et d’émotions supplémentaires. Un parti pris ultra-puissant, renforcé par la présence de: OH ! Sofia Coppola, femme à l’époque de Jonze, et déjà égérie de la teen-attitude, 2 ans avant son Virgin Suicides !

Praise You, FatBoy Slim (1998) ★★★★

Les idées des deux clips (avec Weapon of Choice, réalisé deux ans plus tard, à voir dans la seconde section) ne sont pas nouvelles pour Jonze mais constituent une forme d’aboutissement d’un travail déjà entamé avec style. Elles montrent l’idée de continuité et de maturation dan sa filmographie ! Passionnant.

Praise You est ainsi un clip très low-budget fonctionnant sur le principe du happening absurde, urbain, en immersion et intradiégétique:
il pousse les concepts de Da Funk ou Electrobank, avec une improvisation géniale de Spike Jonze himself !

Clips visibles, pour la plupart, sur l’anthologie Work of Director

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– MICHEL GONDRY: Microbe et Gasoil
MARK ROMANEK: Norco

Titre original : Work of Director : Spike Jonze
Réalisation : Spike Jonze
Artistes : Bjork, Beastie Boys, , Daft Punk…
Pays d’origine : U.S.A.
Sortie : 2003
Durée : 3h20
Distributeur : Palm Pictures
Synopsis : Retour sur le parcours du cinéaste Spike Jonze à travers l’étude et l’analyse de ses divers travaux (clips, publicités et courts métrages).

1999 – 2015

(post-Dans la peau de John Malkovitch)

Passé 1999 et Dans la Peau de John Malkovitch, le clip ne semble plus autant intéresser Spike Jonze. 15 en 15 ans, contre 38 sur la décennie précédente. On le suppose absorbé dans la production et le financement de ses long-métrages;

On distingue ainsi 3 sortes de clips parmi ces 15 vidéos.
– ceux de commande, visuellement aboutis mais « paresseux » dans le fond et l’innovation (on pense aux clips pour Kanye West)
– ceux de cœur pour Bjork, Unkle, Tenacious D, Fatlip ou Karen O, réalisés sans effort particulier en termes de mise en scène mais … Finalement assez personnels, et dévoués.

PUIS…. Il y a les masterpieces.
D’abord Weapon of Choice (2000), puis les climax absolus que sont Suburbs/Scenes from The Suburbs (2010), Drunk Girls (2010), Afterlife (2013), aboutissements d’une carrière, expressions maximum des obsessions développées pendant la décennie précédente.
4 clips totaux, que tout cinéphile & musicophile se doit de découvrir à tout prix.

Th eSuburbs

Scenes From The Suburbs, génial moyen-métrage de 30 min converti en clip, The Suburbs – pour .

Weapon of Choice, Fatboy Slim (2000) ★★★★

Visuellement très travaillé et moderne, Weapon of Choice est un musical tout en oppositions: Christopher Walken (!!!), un hôtel vide, un numéro solo, l’électro de Fatboy Slim, l’envol… Tout cela est une version à la fois évoluée et dépouillée du Oh It’s so Quiet de Bjork.
Un pur moment de bonheur, plus une déclaration d’amour aux éléments sus-mentionnés, qu’un clip…

Y Control, the Yeah Yeah Yeahs (2004) ★★★☆

Grosse surprise: ce clip pour Karen O et les Yeah Yeah Yeahs arbore une véritable ambiance !
Qui plus est sombre et glauque, marquée par un certain cinéma horrifique allant des Innocents à Damien en passant par Le Village des Damnés. Au milieu de cette ambiance, Karen O est magnifiée par la caméra de Jonze. Début d’une longue « collaboration » ?
À mon sens un clip qui en dit long sur le réalisateur, mine de rien.

Triumph of A Heart, Björk (2005) ★★★☆

Medulla, un des albums les plus passionnants (intégralement arrangé à la voix) de  – avec of course, Homogenic, Vespertine et Vulnicura.
Triumph of A Heart est un clip très intéressant, quoique mineur. Mineur, car point de défi de mise en scène, ou de véritable chamboulement du format clippesque… Intéressant lorsque Spike Jonze fait fusionner vidéo et musique et fond, lors d’un interlude ou la chanson prend littéralement vie, composée en live par les nombreux participants à l’une de ces soirées typiquement islandaise. Génial !

Heaven, Unkle (2009) ★★★☆

Ici encore, un clip « simple » mais à mon sens, personnel. Ne vous fiez pas à sa première minute. Heaven n’est pas qu’une vulgaire vidéo de skaters magnifiés par une photo saturée et un ralenti de toute beauté. C’est peut-être également l’aveu du réalisateur qu’une certaine période de sa vie est définitivement révolue. Celle de ses premiers clips, particulièrement émaillés de légèreté, et du style punk californien.

The Suburbs, Arcade Fire (2010) ★★★★

Pour leur première collaboration, Spike Jonze et Arcade Fire voient les choses en grand : un moyen métrage de trente minutes; une chronique adolescente située dans une banlieue singulière, mélange de celles de Spielberg et de celle de La Zona.
Ici encore, musique, clip et personnalité des auteurs fusionnent dans un élan nostalgique doublé d’une violente prise de conscience de la réalité.
Un masterpiece, ni vraiment musical ni complètement cinématographique ou Spike Jonze, en plus d’une maestria visuelle faisant écho au Tree of Life de Malick, montre cette sensibilité puissante entrevue tout au long de sa carrière de clips et de long métrages, qui ne trouvera de véritable aboutissement que 4 ans plus tard, avec Her.

SCENES FROM THE SUBURBS (29min)

Ironiquement, le clip du premier titre éponyme de l’album Suburbs, est constitué de scènes issues de « scenes from the Suburbs« .
Une concision donc, reflétant à la fois énormément et si peu, la mélancolie émanant du film original.

THE SUBURBS (5:47min)

Drunk Girls, LCD Soundsystem (2010) ★★★★

Un autre groupe particulièrement plébiscité et important pour la scène musicale indée : LCD SOUNDSYSTEM.
Spike Jonze réalise pour eux l’un de ses meilleurs clips : un (presque) plan-séquence d’un horrible staging du clip, par une inquiétante bande d’individus masqués et grimaçants … Une vidéo dans la vidéo qui vire rapidement au foutoir total !

En filigrane, peut-on voir Drunk Girls comme une représentation live des dérives de la célébrité ? Ou l’artiste n’a qu’une place toute relative au sein de son propre univers… Celui-ci n’est-il finalement pas drivé par un public de clones anonymes, et par une certaine industrie du disque dirigée par des comptables n’ayant aucune vision artistique ?
Une vision (comme une autre) qui pourrait expliquer naïvement l’arrêt du groupe en 2011 … Mais également l’aura pessimiste planant sur le cinéma de Jonze, depuis l’échec financier (mais pas artistique) d’Adaptation et Max & les Maximonstres.

Afterlife, Arcade Fire (2013) ★★★★

Un aboutissement clippesque, dont il vaut mieux ne rien savoir pour en apprécier toute la puissance !

Ce second « clip » pour Arcade Fire est une apogée, tant artistique pour le groupe (monstrueux album que ce Reflektor), que pour Spike Jonze en tant que réalisateur de clips.
Il brasse ainsi la majorité des thèmes et gimmicks popularisés durant deux décennies par le cinéaste, et à travers ses meilleurs clips. Cette idée d’introduire le réel comme illustration ultime de la musique (ElectroBank, Freedom of 76), l’idée de musique intradiégétique (présente dans la majorité de ses clips), le mélange de la réalité brute, et du « cinéma » (Praise You) la comédie musicale de Its Oh so Quiet, cet esprit libre, très « Nouvelle Vague » aperçu dans Da Funk et dont l’égérie moderne est clairement Greta Gerwig (Frances Ha)

Juste pour pinailler… On regrette qu’après la fin du plan séquence, les règles du direct et de la mise en scène du live diminuent légèrement l’intérêt du clip.

En bref, Spike Jonze est un réalisateur passionnant qui en 25 ans, passa d’un technicien ultra-doué, à un auteur complet, dont les films puisent dans l’expérience pour se constituer.

author-twitter@Georgeslechamea

 

Spike-Jonze

La filmographie de Spike Jonze

1992

« 100% » – Sonic Youth
« Days » – Blind (1992)

1993

« Cannonball » – The Breeders
« Country At War » – X
« Daughter of the Kaos » – Luscious Jackson
« Hang On » – Teenage Fanclub
« High in High School » – Chainsaw Kittens
« Time For Livin’ » – The Beastie Boys

1994

« All About Eve » – Marxman
« Buddy Holly » – Weezer
« Ditch Digger » – Rocket from the Crypt
« Divine Hammer » – The Breeders
« Feel the Pain » – Dinosaur Jr.
« I Can’t Stop Smiling » – Velocity Girl
« If I Only Had a Brain » – MC 900 Ft. Jesus
« Old Timer » – That Dog
« Sabotage » – Beastie Boys
« Sure Shot » – the Beastie Boys
« Undone (The Sweater Song) » – Weezer

1995

« California » – Wax
« Car Song » – Elastica
« Crush with Eyeliner » – R.E.M.
« Freedom of ’76 » – Ween
« It’s Oh So Quiet » – Björk
« The Diamond Sea » – Sonic Youth
« Who Is Next? » – Wax

1996

« Drop » – The Pharcyde

1997

« Da Funk » – Daft Punk
« Electrobank » – The
« It’s All About the Benjamins (rock version) » – Puff Daddy
« Electrolite » – R.E.M.
« Liberty Calls » – Mike Watt
« Shady Lane » – Pavement
« Sky’s the Limit » – The Notorious B.I.G.

1998

« Home » – Sean Lennon
« Praise You » – Fatboy Slim
« Ricky’s Theme » – Beastie Boys
« Root Down (version 2) » – Beastie Boys
« The Rockefeller Skank (version 1) » – Fatboy Slim

1999 – DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVITCH

2000

« Island in the Sun » – Weezer
« Weapon of Choice » – Fatboy Slim
« Wonderboy » – Tenacious D
« What’s Up, Fatlip? » – Fatlip

2002 – ADAPTATION

« It’s In Our Hands » – Björk

2004 – 2008

« Y Control » – the Yeah Yeah Yeahs (2004)
« Triumph of a Heart » – Björk (2005)
« Flashing Lights » – Kanye West (2008)

2009 – MAX ET LES MAXIMONSTRES

« Heaven » – UNKLE
« See you in my Nightmare » – Kanye West ft. Lil Wayne

2010

« Drunk Girls » – LCD Soundsystem
« The Suburbs » – Arcade Fire

2011

« Don’t Play No Game That I Can’t Win » – The Beastie Boys feat. Santigold
« Otis » – Kanye West et Jay-Z

2013 – HER

« Afterlife » – Arcade Fire

2015

« Only One » – Kanye West