Pour préparer la sortie du film ÉTERNITÉ (critique du film, ICI), le 7 septembre 2016, nous consacrons une rétrospective à son réalisateur Tran Anh Hung, en même temps que nous nous intéressons au livre dont ÉTERNITÉ sera l’adaptation: L’ÉLÉGANCE DES VEUVES.

Il s’agit d’un livre d’Alice Ferney paru en 1995 aux éditions Acte Sud. L’histoire prend place à la fin du 19ème siècle et nous raconte, sur plusieurs générations et une centaine d’années, l’histoire de quelques femmes de la haute société. Leurs quotidiens, leurs vies ou leurs portraits sont l’occasion de parler d’amour, de désir, de féminité, de maternité… Mais aussi – comme le titre l’indique, de rapport à la mort et au deuil.

L’ÉLÉGANCE DES VEUVES : extrait

« Elle n’était pas une très jolie mariée. Sans doute parce que sa robe la masquait, depuis le bout de ses pieds jusqu’à la finesse du buste et son regard bleu. Mais aussi parce qu’elle dégageait trop de maturité, une impression que n’aurait pas à la même place donnée une jeune fille, avec ce que cela – une jeune fille – comporte d’ignorance, et d’erreurs et d’illusions. Elle avait pourtant tout juste vingt et un ans et jamais n’avais porté les yeux sur un autre qu’Henri. Mais peut-être Mathilde, ayant vu mourir son père, ayant certaines nuits entendu pleurer sa mère, épousant un homme dont la famille avait fondu comme une bougie, avait-elle à la manière de Valentine la gravité de ceux qui, survivants à d’autres, restent incapables d’être entiers, ou aveugles, dans leurs joies. »

L’ÉLÉGANCE DES VEUVES  ©actes Sud

En fait, pour mieux comprendre l’intérêt et la richesse de la mise en scène structure de L’ÉLÉGANCE DES VEUVES, imaginez vous devant un vieux photogramme d’un événement particulier: un mariage, une naissance, un enterrement… un INSTANT TRÈS SPÉCIAL en somme.

Alice Ferney nous propose alors, par l’intermédiaire de son narrateur (un narrateur omniscient, voyeur, et plus interprète qu’empathique) de définir tous les éléments qui composerait cette photo, cet instant. Au centre de cette définition, une protagoniste, évidemment.
Qui est-elle socialement parlant, à quoi ressemble t-elle physiquement, pourquoi ? 
Comment en est-elle arrivée là ?
Qu’attend-elle du futur, comment… À qui se destinent ses pensées ?
Comment se sent-elle à ce moment précis; comment perçoit-elle l’Homme… Un en particulier ?
Que laisse t-elle paraître à son entourage ? Que ne dit-elle pas ? Que ne dira t-elle jamais à PERSONNE ?

L’avant, l’après… L’évident, le non-dit… Les conventions sociales, les aspirations… La façade, l’intime… Il est ainsi toujours question dans L’ÉLÉGANCE DES VEUVES, de définir ce qui se voit – un état physique, une condition sociale, un geste, un décor, une situation, etc – mais également ce qui ne se voit pas : ce que pensent et surtout ce que ressentent les protagonistes, au plus profond d’elles-mêmes..; Et tout ce la, à partir de l’extrapolation hardcore, d’un instant précis.

En termes formels, chaque phrase d’Alice Ferney, est une description de l’une de ces nombreuses choses. La singularité du livre vient du fait que l’auteure cherche moins un enchaînement narratif logique, qu’à donner une sensation d’exhaustivité quant aux humeurs d’un personnage. Ainsi, L’ÉLÉGANCE DES VEUVES ne lésine pas sur les répétitions, les chevauchements et la discontinuité, puisque le présent d’un personnage trouvera sa source dans son passé (ou son futur) émotionnel, plutôt qu’autour d’ancrages temporels. En résulte une forte impression de densité, qui plus est non linéaire, à laquelle se rajoute ce langage très soutenu – celui de la haute bourgeoisie du 19ème siècle – utilisé par Alice Ferney. Dans l’ensemble, L’ÉLÉGANCE DES VEUVES n’est pas franchement évident à lire. Par contre, il génère une progressive impression d’évoluer dans une sorte de bulle exotique, dans laquelle nous n’avons pas vraiment notre place mais qui nous fascine.

Au final, l’histoire en elle même ne s’étend pas énormément au delà du « elles se marièrent et eurent beaucoup d’enfants« … En revanche, les portraits intimes sont, eux, d’une richesse fantastique. Et c’est dans cette sensation exhaustivité de l’intime, que l’universalité des pulsions qui animent ces femmes (amour, désir, maternité, résilience, combativité), nous frappe, nous touche et, par effet d’addition, finit par nous mettre complètement KO.

l'élégance des veuves (2)

Si vous avez parcouru notre analyse de la filmographie de Tran Anh Hung, les expressions : « traduire l’intime« , « capter ce qui ne se voit pas« , « bulle exotique fascinante« ou encore « proximité à travers l’éloignement culturel » utilisées ci-dessus pour définir L’ÉLÉGANCE DES VEUVES ne vous seront pas étrangères.

Dans L’odeur de la papaye vertÀ la verticale de l’été, ou La Ballade de l’impossible, il y avait cette propension à filmer l’indicible, passant par une sensibilité aux minuscules choses. Un regard, un sourire, un bruissement, une fascination pour la nature, une brise sur une nuque, une musique, la préparation d’un repas, l’élongation d’un instant parfait… Voilà ce qui, chez Tran Anh Hung, transmet l’humeur des personnages… Et jamais les personnages eux-mêmes. Car si d’un coté les protagonistes sont généralement mono-expressifs (ce qui est peut-être inhérent aux cultures asiatiques), de l’autre, ils sont soit taiseux – soit volubiles, mais ne parlent jamais d’eux mêmes. À nous spectateurs, d’être extrêmement attentifs aux subtilités de leur gestuelle, ainsi qu’aux dialogues des uns à propos d’autres, dans lesquels il faut déchiffrer le vrai du faux et le fantasmé du vécu. La caméra, distante, voyeuriste, empathique et délicate à la fois, est d’une importance capitale pour capter précisément cet indicible, et nous inciter à regarder là où se cache l’intime.

Tran Anh Hung fait parler dans chaque oeuvre, même les plus dures comme Cyclo ou I Come with the Rain, cette sensibilité qui lui est propre. Un discours passionnant en soi ou les choses de la vies se nourrissent des sentiments les plus intimes, ou le quotidien, qu’il soit simple et doux, dur et violent, mystique et introspectif ou ancré dans le souvenir, est traité par le prisme de la délicatesse. Un discours qui correspondrait tout à fait à la description de Valentine et des autres femmes de L’ÉLÉGANCE DES VEUVES.

Tran Anh Hung et Alice Ferney partagent cet amour du portrait de femme, et cette aptitude à donner corps aux aspirations féminines. Par une certaine distance introspective chez l’écrivaine, par la délicatesse et la sensibilité chez le cinéaste.

Qu’en sera t-il de leur « collaboration » ?
Réponse en salles, dès le  7 septembre 2016.

INFORMATIONS

Titre original : Éternité
Réalisation : Tran Anh Hung
Scénario : Tran Anh Hung, d’après l’élégance des Veuves d’Alice Ferney
Acteurs principaux : Audrey Tautou, Mélanie Laurent, Bérénice Bejo, Jérémie Rénier, Pierre Deladonchamps
Pays d’origine : France
Sortie : 7 septembre 2016
Durée : –
Distributeur : Pathé Distribution

Synopsis :
Quand Valentine se marie à 20 ans avec Jules, nous sommes à la fin du 19e siècle. À la fin du siècle suivant, une jeune parisienne, l’arrière-petite-fille de Valentine, court sur un pont et termine sa course dans les bras de l’homme qu’elle aime. Entre ces deux moments, des hommes et des femmes se rencontrent, s’aiment, s’étreignent durant un siècle, accomplissant ainsi les destinées amoureuses et établissant une généalogie… une éternité…

TRAN 

ANH 

HUNG

RÉTROSPECTIVE

tran anh Ung

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L'odeur de la papaye verte

L’odeur de la papaye verte (★★★★★)
« Un cinéma de la stimulation par la sensibilité, comme on les aime ! »

Cyclo

Cyclo (★★★★☆)
« Un cinéma social et ultra-immersif, un film plus masculin mais toujours sensible »
À la verticale de l'été
À la verticale de l’été (★★★★☆)
« Une cartographie du sentiment amoureux via les histoires, sensibles et délicates de trois couples »

I Come with the rain

I come with the rain (★★★☆☆)
« Un polar malade et fascinant, sublimé autant que ravagé par son attrait pour la mélancolie, la violence et la religion »

La ballade de l'impossible

La Balade de l’impossible (★★★☆☆)
« une adaptation très éloignée de son matériau original, où Tran Anh Hung poursuit sa démarche d’auteur cherchant la fulgurance et l’onirisme à partir d’un récit pourtant très concret – quitte à perdre le spectateur (ou lecteur) non averti « 

 

éternité (2)

Éternité, adapté du livre
L’élégance des veuves d’Alice Ferney
(critique bientôt)

l'élégance des veuves (2)

L’élégance des veuves (★★★☆)
« Tran Anh Hung et Alice Ferney partagent cet amour du portrait de femme, et cette aptitude à donner corps aux aspirations féminines »