Photo du film LA PIANISTE

LA PIANISTE, plongée dans les affres du désir – Analyse

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Professeur de piano au Conservatoire de Vienne, Erika Kohut est une vieille fille à l’allure austère. Entre automutilation et voyeurisme, les pratiques scabreuses auxquelles elle se livre donnent la mesure de ses inhibitions sexuelles. Lors d’un concert, Erika rencontre Walter Klemmer, jeune homme impétueux qui se met en tête de la séduire…

Cible des tendances névrotiques d’une figure maternelle castratrice, Erika n’a jamais affronté seule ses assauts pulsionnels internes. Derrière sa froide âpreté se cache sur le plan psychique un enfant. Si elle cherche désormais à s’affranchir de cette instance de contrôle qui l’a toujours protégée d’elle-même, cette aliénation psychique la conditionne depuis bien trop longtemps. Elle ne peut s’échapper d’une prison mentale devenue refuge contre les vents violents de son subconscient, seulement changer de geôlier. D’où la quête d’une nouvelle instance dominatrice. Première impasse. La seconde réside dans la nature même de ce déplacement. Comment contraindre une altérité à nous soumettre ? De cette double impasse naissent les inconstances des rapports de domination entre Erika et Walter. Une unique échappatoire s’impose alors : l’annihilation du désir.

C’est cette quête d’émancipation psychique vouée à l’échec que présente LA PIANISTE, adaptation cinématographique du roman éponyme d’Elfriede Jelinek (prix Nobel de littérature en 2004), qui fut récompensé à trois reprises au Festival de Cannes de 2001.

Photo du film LA PIANISTE

L’apparition d’une instance autoritaire alternative

La vie d’Erika est parcourue par le désir inavoué de rencontrer l’amour qui pourrait l’autoriser à effectuer un basculement de l’instance autoritaire s’exerçant à son encontre. Ainsi, lorsque Walter lui fait part de son attachement, Erika met à l’épreuve les prétentions du jeune homme. Décuplant par-là l’excitation de Walter, qui entend désormais lui « révéler » l’Amour. Erika a ainsi Walter dans la poche. Elle le domine et peut l’amener à prendre la place à laquelle elle le destinait.

Cette acceptation est pourtant pénible : lorsque Walter passe son audition pour entrer dans la classe d’Erika, les larmes qu’il lui arrache par son jeu entrent en dissonance avec l’avis de refus qu’elle s’obstine à lui opposer, en dépit de l’approbation unanime des autres professeurs. L’incohérence des codes dialogiques et analogiques mobilisés dans cette scène témoigne de la pathologie de la communication dont souffre cette femme brimée.

Photo du film LA PIANISTE

Échec du basculement et retour auprès de la mère trahie

Le déplacement de l’instance de contrôle est toutefois en marche. Ce basculement des rapports d’autorité, cette esquisse d’émancipation vis-à-vis de la tutelle maternelle pour la placer sur une autre instance, celle de l’amant, s’exprime lorsqu’Erika fait entrer Walter dans sa chambre au mépris de l’indignation de sa mère qui s’en voit interdire l’accès.

Dans la chambre, Erika demande à Walter de lire la lettre qu’elle lui a rédigée. Cette lettre constitue un ensemble de commandements censés jeter les fondations de leur relation naissante, une relation qu’Erika désire sadomasochiste et entièrement subordonnée. « Erika, t’es malade » lui rétorque Walter, ostensiblement atterré. Sa fascination initiale et son amour naissant pour la brillante et mystérieuse professeure s’effondrent à la lecture de cette lettre. Il claque la porte.

Face à l’échec apparemment rédhibitoire dans lequel son cœur vient de se jeter, face à l’abîme d’un désir qui la condamne, Erika doit se repentir. Se repentir non pas de ses aliénations sexuelles chaotiques, mais de la tentative d’émancipation à laquelle elle s’est tout juste livrée vis-à-vis de son bourreau de toujours, sa mère. Telle une chienne égarée, elle regagne sa niche, le lit conjugal, dans lequel elle se livre à une violente étreinte aux accents incestueux, qui la voit couvrir de baisers sa mère après l’avoir « trahie ».

Photo du film LA PIANISTE

Annihilation désespérée des rapports d’autorité

Cependant, le départ théâtral de Walter ne signe pas le glas de son attache envers la jeune femme. Son désir le conduit inexorablement vers Erika. Il se doit d’exorciser ce dernier point d’attache. Elle voulait lui offrir un contrôle total sur sa vie, et pourtant, c’est Erika qui jouit malgré elle d’une emprise sur Walter, en l’ayant soumis à l’activation d’une tension intérieure croissante au gré de ses pérégrinations perverses. Elle a contaminé une âme qui jusque-là ne portait que le sceau de la fatuité candide de la jeunesse.

Le soir suivant, Walter sonne prestement à la porte d’Erika, qui lui ouvre. « Tout à l’heure … J’étais sous ta fenêtre … Et j’étais en train d’me branler. C’est ça qu’tu veux hein ? (…) T’es une salope, t’es perverse. Tu veux la refiler à tout le monde ta putain d’maladie mentale hein ? Mais pas à moi ». Et pourtant… Après avoir enfermé violemment la mère d’Erika dans une petite pièce, il rue la jeune femme de coups, lui fait reconnaître sa responsabilité dans le sort qu’il lui réserve, avant de la pénétrer au mépris de son consentement. Erika perd alors le contrôle de l’instance à laquelle elle voulait paradoxalement confier toute autorité. Ce hiatus semblable à un jeu sans fin tel que présenté par Palo Alto (je t’ordonne de me commander) trouve une échappatoire terrible dans cette scène insupportable.

Ce maître odieux qui exerce son autorité sur Erika en s’affranchissant du cadre qu’elle s’était appliquée à construire au prisme de ses fantasmes névrotiques, Erika se résout à le tuer. Dès le lendemain, avant de se rendre à un concert auquel Walter assistera également, elle se munit d’un couteau. Elle l’attend. Mais quand il l’aperçoit, c’est par ces mots qu’il l’interpelle : « Mes hommages, professeure. J’ai hâte de vous entendre jouer ! » Cette courtoisie révérencieuse d’un prosaïsme grotesque humilie la professeure qui se retrouve réduite au rapport initial d’autorité liant élève et professeur. Le coup de couteau, c’est Walter qui le porte par cette adresse. Walter abandonne par-là Erika à son désir. Car le véritable bourreau d’Erika, son seul et unique maître depuis qu’elle est femme, c’est ce désir. Ce désir qu’elle contient désespérément en elle. Incapable de le satisfaire, elle n’a d’autre solution que de le tuer, tuer le mal qui gît au plus profond d’elle-même. Elle se plante la lame entre le cœur et l’épaule.

Florian

Auteur·rice

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