Les 100 films à retenir des années 2010 – Partie 3

Troisième partie de notre liste des années 2010. On arrive en plein milieu de l’exercice et il reste encore des bonnes choses à découvrir. Certains réalisateurs n’ont pas encore eu la place pour s’exprimer, ce qui ne devrait plus tarder. Alors, pas la peine de patienter davantage pour découvrir les 25 films suivants !

Les 100 films à retenir des années 2010 – Partie 1 : De Drive à Gone Girl
Les 100 films à retenir des années 2010 – Partie 2 : De Inception à Foxcatcher
Les 100 films à retenir des années 2010 – Partie 4 : De A Ghost Story à Once Upon a Time… In Hollywood

Nymphomaniac (version Director’s cut), réalisé par Lars von Trier (2019)
Le meilleur Lars Von Trier est-il le plus provocateur ? Si tel est le cas, alors il n’est pas étonnant que sa démonstration explicite d’un ceintre abortif remporte le palme. Cinq heures d’esprits pornographiques et de corps irrationnels, un long gémissement fétichiste, fascinant. Sans aucune pudeur, le réalisateur entremêle philosophie et sexualité à déviance variable dans un immense ballet macabre. Le sexe à la fois banal et transgressif, pour mieux digresser sur la vie. La galerie de personnages est odieuse, tout simplement parce que chacun d’entre eux assument la honte comme une icône, l’amante du vice. L’exposition charnelle pousse l’outrance toujours plus loin, se permet tout, sans tabou aucun, très volontairement dérangeante, injustifiable parfois. L’expérience pousse à s’interroger sur les limites de la raison face à la pulsion, sur la véritable nature du mal qui semble ne jamais pouvoir être totalement vaincu. Aussi pervers qu’intelligent, le voyage de cette nymphomane est une expérience inoubliable, provocatrice et subversive mais surtout l’œuvre la plus aboutie de son auteur. Viscéralement unique, pour le pire et le meilleur des visionnages. – Manon

J’ai rencontré le diable, réalisé par Kim Jee-Woon (2011)
Ancré dans une période de revitalisation du cinéma sud-coréen entre début et fin des années 2000, J’ai rencontré le diable a fait date dans le monde du film de genre asiatique, qui s’ouvrait de plus en plus au public européen et ce, en dépit d’une sortie cinéma passée à la trappe dans nos contrées. Malgré un synopsis classique, l’œuvre nous entraîne dans une quête vengeresse glauque et sombre à souhait, comme nous n’en avions encore jamais vu à l’écran. Parce qu’un psychopathe assassine sa femme enceinte un soir d’hiver, un policier ravagé par la haine et le chagrin va orchestrer une traque particulière. Une partie de chasse où il perdra un peu plus son humanité face à ce monstre, qu’il rouera de coups avant de le laisser s’enfuir tel un animal blessé, pour mieux lui tomber dessus et aller plus loin dans la douleur les prochaines fois qu’ils se rencontreront. Profondément déstabilisant mais aussi parfois jouissif, J’ai rencontré le diable est un objet filmique qui interroge une nouvelle fois la notion de justice expéditive ainsi que la rapidité avec laquelle un homme peut sombrer dans le mal. Car malgré son étiquette de policier, Soo-hyun n’est-il pas en train de devenir pire que son ennemi, à l’image de l’ultime piège qu’il lui tendra, renversant de cruauté ? – Loris Colecchia

Premier Contact, réalisé par Denis Villeneuve (2016)
Alors que le cinéma est en overdose de films d’aliens et d’extra-terrestres, Denis Villeneuve propose une nouvelle lecture de ce genre cinématographique. Sur fond politique, de mystérieux vaisseaux surgissent aux quatre coins du globe mais aucune attaque ni communication ne semble se faire. Une équipe d’experts menée par Louise Banks, linguiste, tente de comprendre les intentions de ces choses venues d’ailleurs. Ce personnage principal incarné avec puissance et talent par Amy Adams, est au cœur d’un trauma familial qui va pousser son ambition professionnelle au-delà des limites du raisonnable. Le réalisateur canadien parvient à montrer ses créatures tant représentées à l’écran de manière subtile et presque invisibles, de sorte à se concentrer sur la recherche de dialogues plutôt que sur les potentielles menaces comme le montrait La Guerre des Mondes de Steven Spielberg. Plus qu’une réflexion sur la xénophobie, Premier Contact invite à la contemplation et à l’acceptation. Un chef d’œuvre de science-fiction fascinant jouant sur les notions de la vie. – Robin Goffin

Le vent se lève, réalisé par Hayao Miyazaki (2014)
Si cette énième retraite d’Hayao Miyazaki fut de nouveau un leurre (il prépare un nouveau film), il y avait dans Le vent se lève un souffle à l’odeur d’adieu. Outre qu’il soit son film le plus adulte, le plus personnel, mais également l’un des plus ancrés dans la réalité, Le vent se lève porte en lui une puissante mélancolie – certes déjà présente en filigrane dans tous ses films – mais qui se matérialise ici différemment : jadis nostalgie d’un rêve, on lui retrouve ici celle de la vie. Ce vertige existentiel que l’on ressent quand on fait la rétrospective de notre histoire, le bilan de nos amours et de nos deuils, de nos succès et de nos échecs. Avec comme seul point de chute, comme seul fil conducteur, le monde des rêves – qui, comme toujours chez Miyazaki, est finalement celui d’un réel métamorphosé, où la mort s’éclipse le temps d’une nuit pour mieux nous laisser voyager… et espérer. – Vivien

Le fils de Saul, réalisé par László Nemes (2015)
Je me souviens de la fin de la projection du Fils de Saul, une chape de plomb venait de s’abattre sur la salle. Les regards médusés et un silence de morts nous accompagnait au moment où il fallait franchir la porte de sortie, les jambes tétanisés. Armé de ses plans séquences à l’épaule, Le Fils de Saul réveille l’horreur dans toute sa chair. Le Fils de Saul, de l’ombre à la lumière des ténèbres, c’est affronter la cruelle vérité, en sortir lessivé, broyé par la machine barbare. “Sauver un mort, c’est aussi sauver l’humanité”, assure Lazslo Nemes, le réalisateur. – Sofiane

Cold War, réalisé par Pawel Pawlikowski (2018)
Une histoire d’amour tendre et violente dans la Pologne des années 50 et 60, Cold War nous narre la guerre entre deux amants pris au milieu d’un contexte politique peu favorable à leur romance. Une mise en scène en noir et blanc au format d’image de 1.37 : 1 délivre des images plus magnifiques les unes que les autres, en capturant parfaitement les émotions des personnages, leur isolement dans la foule, ou encore les liens qui les unissent. Poétique, le film est souligné par ue bande-son inoubliable qui rythme les longues prises de vues qui s’enchaînent. Les deux acteurs principaux sont quand à eux bouleversants et nous laisse voir toute la nuance des sentiments qui les unissent. Non dénué d’humour, aussi noir soit-il – le fascisme et la culte de la personnalité notamment de Staline est moqué dès les premières images du film -, le film nous laisse entrevoir le quotidien des personnages. Cold War est un instant suspendu dans le temps qui mérite sans aucun doute le détour. – Nastassia

La Chasse, réalisé par Thomas Vinterberg (2012)
« L’agrément de la chasse a bien des désagréments » nous dit un proverbe danois. La Chasse de Vinterberg puise quant à elle toute la force de son agrément dans le désagrément de sa situation. Car la rumeur, elle, ne laisse aucune chance à sa proie. Dans La Chasse, Thomas Vinterberg appuie là où ça fait mal : en élaborant l’expérience d’une accusation mensongère de pédophilie, il plonge une communauté dans un phénomène de destruction collective. Œuvre de sociologie autant que drame haletant, La Chasse opère une variation autour du faux-coupable et pousse ainsi son innocent Mads Mikkelsen (qui reçut le Prix d’interprétation masculine à Cannes en cette année 2012) à éprouver violemment cette situation d’injustice. Car rien ne nous prépare tout à fait à cette Chasse ; un voyage au bout de l’enfer où ce n’est plus le cerf que l’on chasse mais bien nos nerfs.

Tout l’intérêt revient alors à décomposer cette mécanique de survie morale où le cœur balaie toujours la raison et où le doute est le pire des poisons. La Chasse en vient ainsi à questionner les barrières morales – fragiles – qui construisent une société. Derrière la grosseur de son trait, La Chasse tombe parfois dans un certain manichéisme en acculant son personnage dans une spirale de « mise à mort » que l’on sait inévitable. Jusqu’à ce dernier acte terriblement noir : à l’occasion d’une partie de chasse « fédératrice », finir à contre-jour sur une silhouette qui rassemble toute la haine et l’impossible retour à la vie de l’innocent Mads. S’entretuer, peut-être est-ce là le but final de cette chasse ? Vinterberg inverse alors les mécanismes à l’œuvre dans son Festen pour conférer à sa Chasse une saveur d’aveu impossible, de silence innocent et de parole dénuée de raison face à un bruit qui court plus vite que la vérité. Et c’est peut-être là le plus grand drame du monde. Car quand la rumeur s’est propagée, la Chasse ne peut s’arrêter. – Fabian Jestin

Au Revoir Là-Haut, réalisé par Albert Dupontel (2017)
En plein centenaire d’une boucherie guerrière, Albert Dupontel adapte Pierre Lemaitre et livre l’un des plus jolis hommages que l’on puisse faire aux hommes du front. Au Revoir Là-Haut est un conte de faits où la fantaisie nait de la vie post-tranchées. De cette histoire de gueule cassée en ressort des imaginaires, des masques enchantés et ce genre d’histoire qu’on aime raconter, avec un vrai gentil – le rêveur, meurtri par les relations paternelles plus que par la guerre (Nahuel Perez Biscayart) – et un beau méchant, un salaud de première (Laurent Lafitte). Mais l’aventure, épique et rocambolesque, est d’abord profondément humaine. Plongé dans le Paris des années 1920, Albert Dupontel, l’acteur, incarne un Amélie Poulain avant l’heure, prêt à aider son prochain de sa franche bonté. Et reconstitue, en tant que réalisateur, une sorte de poésie à la Mélies sous fond d’abominables misères et de ce qu’il reste de la guerre : des hommes brisés et des vies amochées. Les multiples visages de l’absurdité, l’argent des puissants et la morphine des gens d’en bas… Le cinéaste n’oublie pas d’y poser son regard. Toujours dans la délicatesse larmoyante des beaux films, jamais dans les bons sentiments mièvreux, Au Revoir Là-Haut est une belle histoire, pittoresque et populaire, dans laquelle le coeur est le premier à s’exprimer. – Yohann

Roma, réalisé par Alfonso Cuarón (2019)
Alfonso Cuaron se retourne vers ses souvenirs d’enfance pour réaliser son film le plus personnel. On y suit Cleo, une domestique de maison dans son quotidien au sein d’une famille aisée du quartier de Colonia Roma. Le film est composé de longs plans séquences contemplatifs chargés de symbolique et d’une poésie envoûtante. La caméra qui balaye l’espace dans une langueur spectrale questionne en permanence la notion de point de vu, à la fois proche et lointain. Une présence qui s’évapore dans la douceur des souvenirs. Et lorsque que la petite histoire de l’intime croise le sillage de la grande c’est pour faire se rencontrer deux classes sociales que tout oppose dans un bouleversant jaillissement d’amour. – Hadrien Salducci

Shutter Island, réalisé par Martin Scorsese (2010)

« Dans notre vie, nous essayons de percer le brouillard, nous espérons qu’il y a une terre quelque part« . Maître Scorsese philosophait-il sur les hauteurs de son œuvre-phare ? Car Shutter Island s’ouvre sur ce même brouillard blanc – évidemment symbolique – d’où jaillit un navire qui distribuera les rôles pour la fiction à venir. Marty accoste alors sur une île qu’il connaît bien – celle de la cinéphilie – et qui aurait pu être celle du Comte Zaroff, du docteur Moreau ou de L’Evadé d’Alcatraz. Adaptation d’un best-seller de Dennis Lehane, Shutter Island est un thriller saturé de références où la mise en scène retranscrit parfaitement l’illusion d’un polar de faux semblants. Aussi retors que l’esprit tourmenté de son personnage principal, Shutter Island ne joue pas avec la subtilité mais bien avec des codes solidement ancrés dans la culture cinéphile.

Le jeu de Leonardo DiCaprio se révèle ainsi particulièrement fascinant, sa figure se fêlant au fur et à mesure que l’illusion se brise : fragilisé par son enquête, Teddy s’embourbe ainsi dans un océan de lambeaux où la vérité se dissimule autant qu’elle se cherche. Et c’est en s’accrochant au point de vue de ce narrateur non crédible que Scorsese y trouve la matière parfaite pour créer un conte aux multiples facettes. Puisque Shutter Island est travaillé par cette obsession du trauma ; de la guerre au nazisme, des maux qui collent au cœur et au corps. Comme cette femme aimée qui se désintègre en une nuée de cendres ou ces enfants noyés qu’on ne peut désormais plus sauver. Le souvenir se délite alors, aliéné jusqu’à sa (dés)illusion. Pas de conspiration dans ce monde, seulement de la violence, de la solitude et nos propres démons. Shutter Island est ainsi semblable à cette allumette que l’on craque pour s’éclairer dans les méandres obscurs de la folie ; insondable et pourtant si proche de nous. Cliquetant contre nôtre crâne pour ne jamais nous lâcher, l’œuvre de Martin Scorsese nous contamine avec sa folie et guide les fêlés que nous sommes vers un autre film-phare : The Lighthouse. – Fabian

The Assassin, réalisé par Hsiao-Hsien Hou (2016)
De l’esthétique du Wu Xia Pian je ne connais que peu. Je ne peux globalement me raccrocher qu’à Yuen Woo Ping, via Zhang Yimou, Wong Kar Wai, Ang Lee, Tsui Hark ou Tarantino, et ce à partir des années 2000… Bref, je n’y connais pas grand chose et pourtant, le peu que j’en aie vu durant les vingt dernières années, m’avait déjà fasciné. Cet Assassin fut alors pour moi une claque d’un tout autre genre car je m’étais imaginé dans le Wu XIa Pian un cinéma bien précis, avec ses codes, son langage cinématographique. HHH, lui, propose radicalement autre chose, un cinéma presque exclusivement sensoriel centré sur le détail et son propre mouvement au sein d’un cadre riche et composé. Cette association est alors à la fois un discours, une histoire, et une évolution. Par exemple: cet instant où l’héroïne annonce son désir de démissionner; visuellement, deux personnages au sommet d’une montagne brumeuse. En sous-texte, toute la gravité (émotionnelle, politique, idéologique…) de cette décision explose subtilement, tandis que narrativement les événements passés (et futurs) acquièrent une tout autre saveur. Un simple exemple, déjà du pur génie. The Assassin étant composé exclusivement de plans extraordinaires comme celui-ci, est sans conteste l’un des films les plus extraordinaires que j’aie pu voir dans ma vie. – Emmanuel Soumet

American Honey, réalisé par Andrea Arnold (2017)
Que reste t’il aujourd’hui des rêves d’une génération droguée aux produits marketés à la sauce MTV et Instagram ? La marginalisation, l’abandon. Contraints de sillonner les routes du Midwest vidées de toute signification, American Honey s’engouffre dans le genre mythique du road movie. Voyage mental vers le passé, prendre la route est une métaphore métaphysique dans la conquête de l’Amérique. Ici, on se vautre avec insolence dans une légende transatlantique : grimper, par la seule force de la volonté, l ‘’échelle du succès à l’américaine. Les réalités sont hélas bien plus pitoyables. – Sofiane

Midnight Special, réalisé par Jeff Nichols (2016)
Jeff Nichols n’a pas attendu les années 2010 pour se mettre au cinéma. C’est pourtant pendant cette période qu’il a affirmé son style, en parfait auteur qu’il est. Il se sert ici du genre, en l’occurence la science-fiction, mais n’en oublie pas sa sensibilité. Ce road-trip teinté de réflexion sur la paternité se compose comme un récit d’apprentissage inversé, dans lequel le père apprend sur lui par son fils. On pense forcément à ce que faisait Spielberg dans La Guerre des Mondes mais Nichols a ses propres obsessions. – Maxime Bedini

Love, réalisé par Gaspar Noé (2015)
Gaspar Noé ne laisse jamais indifférent. Love avait tout pour faire polémique. A coups de verges en gros plans, de seins et de galipettes, le réalisateur filme l’amour à sa manière, avec l’outrance et l’esthétisme qu’on lui connait. Troublant mélodrame sexuel, Love a de quoi renverser, d’abord par son thème, mais aussi par la profondeur de son récit. Gaspar Noé se penche sur un jeune couple à la relation destructrice, enivrante, qui emporte les deux membres (joués par des acteurs non professionnels) dans l’enfer des sentiments. Basée sur le sexe, la relation est passionnelle, charnelle, sensuelle et belle. L’auteur aime à faire du trash mais tout semble si délicat, dans ce tourbillon visuel et cet enfer sentimental. L’univers est tortueux et le spectateur en ressort torturé. Bien plus qu’un objet cinématographique unique, Love est d’abord une expérience audacieuse, attirante mais repoussante, belle mais dégueulasse, enivrante mais étouffante. Surtout, déroutante. –  Yohann

Grâce à dieu, réalisé par François Ozon (2019)
Des hommes adultes sont encore, des dizaines d’années après, sous le choc des attouchements et viols qu’ils ont subis, enfants, de la part d’un prêtre encore en activité. Le film de François Ozon retrace leur courageux parcours pour faire condamner ces actes par l’Eglise, puis par la Justice. Voir se fissurer la carapace de la honte et de leur désarroi est bouleversant. Voir ces vies traumatisées et désormais sauvées par la création de l’association La Parole Libérée, voir ces hommes se soutenir, s’entraider, accepter de se reconnaître comme les victimes communes de ce pédophile est très émouvant. Assister aux remords de certains parents croyants de n’avoir voir l’indicible, l’est également. Car le pardon est aussi au centre de la foi en l’église, mais surtout la foi en l’humanité, que ces hommes n’ont pas tous perdue. – Sylvie-Noëlle

The Lords of Salem, réalisé par Rob Zombie (2013)
Rob Zombie est indéniablement l’un des cinéastes d’horreur les plus intéressantes de ces vingt derniers années, et en tant que spectateur qui a de plus en plus de mal à frissonner avec le genre, je reconnais une première qualité à The Lords of Salem, celle de faire vraiment peur. Ici il n’est pas question d’un catalogue d’effets faciles cherchant à nous faire sursauter toutes les deux minutes (les sempiternelles « jump scare » acculés), Zombie privilège au contraire un travail d’ambiance qui s’installe progressivement jusqu’à attendre un point d’orgue cauchemardesque dans son dernier quart-d’heure. Grand sabbat à la fois sauvage et raffinée, The Lords of Salem est un rêve hallucinant et déroutant autant que l’étude de cas d’une âme perdue, comme nous en réserve parfois le cinéma de genre le plus évouté et le plus inspiré (L’Emprise, Starry Eyes). – Arkham

Black Swan, réalisé par Darren Aronofsky (2011)
À l’instar du double rôle que rêve de décrocher le personnage joué par Natalie Portman, Black Swan est un film schizophrène. Formellement immersif avec cette caméra épaule qui traque la jeune ballerine, l’enroule, l’encercle, tombe puis se relève avec elle, il nous séduit lors des séquences sur scène rehaussées par les magnifiques reprises musicales de Clint Mansell, nous terrifie lors des faces à faces Portman/Barbara Hershey, parfaite en mère castratrice et nous marque définitivement pendant ce grand final éblouissant, baroque et épique, citant les plus grandes heures du cinéma de Dario Argento. Chaque film de Darren Aronofsky s’impose en une expérience qui se subit parfois plus qu’on ne l’admire et Black Swan est un peu tout cela à la fois. Très grand film sur l’art et la folie. – Loris Colecchia

An Elephant Sitting Still, réalisé par Hu Bo (2019)
Sûrement que la tragédie qui entoure la sortie de An Elephant Sitting Still aura su le faire entrer un peu plus dans la légende : le suicide de Hu Bo, son réalisateur, héritier annoncé de Bela Tarr et dont cela restera le seul long-métrage. Un bout de cinéma immense de quatre heures, passant de l’indigeste (pour certains) au sublime (pour d’autres). Une plongée d’une noirceur absolue dans le tableau d’une Chine désarmée, désarmante – pays-monde où se rejoignent toutes les quêtes désespérées du labyrinthe de l’âme humaine. Un grand film sentimental, un grand film social, où l’existence se lie au politique dans un roman-fleuve qui voit le Mal-être et le Mal-agir se fusionner pour former, ensemble, le brasier d’une terreur quasi-cosmique qui saura faire trembler les plus heureux, tout en répétant aux plus désespérés qu’ils ne sont pas les seuls combattants de cette tentaculaire réalité. Hu Bo, lui, n’y aura pas survécu. – Vivien

The grand Budapest hotel, réalisé par Wes Anderson (2014)
Sans doute un des plus grands réalisateurs de sa génération, Wes Anderson a réalisé de nombreux chefs-d’oeuvre. Il fallait en choisir un et The Grand Budapest Hotel est pour moi le premier Anderson que j’ai vu au cinéma. Je me souviens du choc, des couleurs et de la composition parfaite de chaque plan, ainsi que de l’humour sous cape. Cette symétrie, cette perfection est dans The Grand Budapest Hotel encore plus frappante que dans les autres films d’Anderson, notamment grâce au scénario qui lui colle à la peau. Les personnages et en particulier celui de Mr. Gustave qui, tout comme la mise en scène, est strict et droit, se permet parfois de petites remarques déplacées. C’est ainsi que se construit tout l’humour et le propos du film, dans les imperfections d’un univers qui semble si bien organisé. Dans The Grand Budapest Hotel comme dans ses autres films, Anderson sait apporter de la magie au banal et refuse tous les codes, préférant changer le format de l’image de multiple fois (de 16:9 à 2:35:1 et 4:3), découper son histoire en chapitre et briser le quatrième mur. Anderson nous raconte des histoires comme personne d’autre. De belles épopées folles et touchantes. – Nastassia

Inside Llewyn Davies, réalisé par les frères Coen (2013)
Les années 2000 n’ont pas été forcément fulgurantes pour les frères Coen, après une période magnifique où ils ont enchaîné des films importants. Quand il s’agira de faire le bilan de leur carrière (le plus tard possible), Inside Llewyn Davis sera l’un des titres qu’on ne manquera pas de citer. C’est donc fort normal qu’il se situe ici, à la fin des années 2010. En suivant un artiste en quête de reconnaissance, les frangins ont signé un morceau de cinéma déprimant, enveloppé dans la lumière de Bruno Delbonnel. Ils se servent de la révélation Oscar Isaac pour livrer le portrait de cet homme délaissé des Dieux, sans renier leur humour si irrésistible. – Maxime Bedini

Petit Paysan, réalisé par Hubert Charuel (2017)
Un paysan attaché à ses bêtes ne peut se résoudre à les abattre sous prétexte qu’elles sont touchées par l’épidémie de la vache folle. Et même s’il s’agit de son outil de travail et qu’il risque de perdre tout son investissement, le film montre parfaitement l’attachement et l’émotion de cet homme taiseux et seul, majestueusement interprété par Swann Arlaud, envers ses « godelles ». Et puis, il s’agit d’être à la hauteur de la transmission de l’héritage familial, sous le regard des parents et de la sœur vétérinaire, de ne pas évoquer ses difficultés avec ses amis et collègues, mais aussi concurrents. Un récit de Hubert Charuel, touchant et sans pathos, mais surtout profondément humain. – Sylvie-Noëlle

Her, réalisé par Spike Jonze (2014)
À l’heure où ces mots sont écrits, Joaquin Phœnix est acclamé à travers le monde pour son interprétation époustouflante dans le Joker de Todd Phillips. Pourtant, un autre film continue d’apparaître dans l’esprit de certains lorsque l’on entend son nom : Her de Spike Jonze. Dans cette fable futuriste, le cinéaste immortalise l’histoire d’amour entre un homme (Theodore Twombly / Joaquin Phœnix) et une machine (Scarlett Johansson). En repoussant la frontière entre réel et virtuel, ces deux êtres font évoluer leur relation dans une esthétique futuriste aussi nostalgique qu’euphorique. Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur et scénariste, Spike Jones offre une véritable réflexion sur les relations humaines et les limites de ces dernières face au temps, aux obstacles et aux évolutions technologiques. Un film à savourer en VO pour ne pas passer à côté de la voix envoutante et magique de Scarlett Johansson. – Sarah Cerange

The Master, réalisé par Paul Thomas Anderson (2013)
Dès son premier plan, The Master délivre toute sa note d’intention. Sa maestria aussi, pour épouser le parcours d’un homme en perdition, qui croit se trouver un maître le guidant dans ce monde. Paul Thomas Anderson ne pouvait pas trouver mieux que Joaquin Phoenix pour que ce sentiment permanent de fuite en avant. Au terme d’un long périple qui n’aurait pas servi à grand chose, Freddie ne se sera pas totalement trouvé. Le plus important, et le plus beau, se trouve après le film. Dans ce qu’on imagine pour ce personnage. Magnifique film sur l’errance physique et mentale, The Master peut profiter du talent du regretté Philip Seymour Hoffman, au sommet dans sa confrontation avec Phoenix. – Maxime Bedini

Ex Machina, réalisé par Alex Garland (2015)
Alex Garland débute sa carrière en tant que romancier, il adapte pour Danny Boyle ses propres romans (La Plage, 28 jours plus tard et Sunshine). En 2015 il réalise son premier long-métrage, Ex Machina, un quasi huis clos de science-fiction remarqué. Articulé autour des entretiens entre Caleb et Ava, une créature cybernétique dont il doit évaluer le niveau de conscience. Le film propose une réflexion philosophique intense et vertigineuse. La mise en scène, froide et sophistiquée, installe un thriller psychologique où la manipulation doit révéler les ramifications de l’intelligence. – Hadrien Salducci

Vice Versa, réalisé par Pete Docter et Ronaldo Del Carmen (2015)
Si le genre de l’animation est merveilleusement varié, force est de constater, en 2015, que Pixar n’a de nouveau pas volé son excellente réputation légèrement hégémonique sur les bords. Bien que très récent dans l’histoire des studios, le film s’est hissé au Panthéon du dessin animé immédiatement. Depuis toujours et malgré les apparences, le genre s’adresse aux enfants comme à leurs parents. Mais ce qu’accomplit Pete Docter avec cette œuvre, c’est la création d’une véritable capsule temporelle. Elle permet à la fois, parée de ses mille couleurs, d’aider la jeunesse à grandir, mais aussi bien d’ouvrir une boîte à souvenirs dans le cœur de ceux qui sont déjà grands depuis longtemps. L’émulation littérale des différentes émotions entrelace les petites mains de Tristesse et Joie, faisant passer le spectateur du rire aux larmes entre deux réminiscences, quel que soit son âge. Le concept est largement honoré par son exécution, les graphismes faisant du cerveau le plus beau des neverlands. Alors que Colère ou encore Peur sont personnifiées, ces deux heures sont pourtant parmi les plus subtiles émotionnellement de cette décennie, d’une justesse rarissime. Splendide. – Manon