Seconde partie de notre liste des années 2010. Même si quelques grosses cartouches ont déjà été utilisées, il reste encore des gros films à découvrir. Comme en atteste ceux que vous retrouverez dans cet article, avec plusieurs nationalités et un mélange des genres.

Les 100 films à retenir des années 2010 – Partie 1 : De Drive à Gone Girl
Les 100 films à retenir des années 2010 – Partie 3 : De Nymphomaniac à Vice Versa
Les 100 films à retenir des années 2010 – Partie 4 : De A Ghost Story à Once Upon a Time… In Hollywood

Inception, réalisé par Christopher Nolan (2010)
Inception débarque dans nos salles obscures en Juillet 2010, comme pour marquer la fin d’une décennie et le commencement d’une autre en matière de blockbuster au cinéma. Avec son intrigue originale et alambiquée, mais rendue remarquablement lisible et compréhensible, notamment grâce à la maestria du montage, aujourd’hui encore redoutable d’efficacité, le score musical plus élaboré qu’à l’accoutumé de Hans Zimmer et ce dernier plan « cut » qui avait fait beaucoup parler, Inception était rentré assez rapidement dans la culture populaire. Comparé à l’effet qu’avait produit le premier Matrix en son temps, grâce à ses scènes d’action à l’ancienne, sans trop forcer sur les effets numériques mais néanmoins ébouriffantes (cette séquence du couloir dans un rêve imbriqué est définitivement anthologique, bien que fortement inspirée par une autre séquence du film d’animation japonais Paprika de Satoshi Kon), il a fait entrer dans nos conversations de tous les jours les mots « limbes » et « toupie », en même temps qu’internet s’emparait de tout l’univers construit par le cerveau d’un réalisateur qui réinventait le thriller d’action. Et sur les 2h30 minutes que durent le film, la première heure et demie n’est qu’une préparation à la grosse séquence d’action finale de plus d’une heure, qui citera allègrement les films de également. Le prochain thriller de Christopher Nolan, intitulé Tenet, devrait arriver en Juillet . Comme pour marquer la fin d’une décennie et en commencer une autre en matière de blockbuster ? Nous voilà prévenus. – Loris Colecchia

The Artist, réalisé par Michel Hazanavicius (2011)
Un film français aux allures très américaines, une image en noir et blanc, et un son… muet. Le projet de Michel Hazanavicius était osé, le long-métrage se révèle fantastiquement réussi. Multi-référencé, The Artist est une déclaration d’amour pour le Septième art, du cinéma dans le cinéma, une mise en abîme écrite par cet adepte des hommages, qu’il rend toujours avec la manière (OSS 117, Le Grand Détournement), et valorisée par un Jean Dujardin éclatant. Dans ce film aux mille récompenses, Dujardin, premier Français oscarisé pour un premier rôle, incarne enfin le personnage dont il avait besoin pour faire éclater son talent certain, auparavant cadenassé par un trop grand nombre de petits films. Drôle ou touchant, expressif et élégant, caricatural ou juste, Brice de Nice a la carrure de ces acteurs piliers sur lesquels certains films doivent se soumettre pour fonctionner.
Oh, bien sûr, l’efficacité de The Artist se nourrit également par la façon habile de transposer l’idée à l’écran, par cette ambiance de vieille pellicule prête à crépiter à tout moment. Et par cette musique, celle d’Alexandre Desplat, à la fois espiègle et lumineuse, sombre et claquetante, surtout fondamentale dans ce type d’expérience. D’abord sceptique, le public se laisse finalement dompter en partie grâce à elle, pour ressortir enchanté de ce récit. Car The Artist est avant tout un sourire. Un sourire qui montre que rien n’est vraiment fini pour celles et ceux qui affrontent les mauvaises passes, un sourire qui renvoie tout droit aux fondamentaux du cinéma, à cette époque où l’on arrivait au beau milieu d’une séance, juste pour voir gesticuler sa vedette préférée, pour rire, s’amuser, se divertir. The Artist incarne l’essence même du cinéma : le spectacle. Les numéros de claquette en sont l’ultime preuve, et le public en redemande. « With pleasure », répond Jean. Avec l’accent français, évidemment. – Yohann

Under The Silver Lake, réalisé par David Robert Mitchell (2018)
Under The Silver Lake est une œuvre qui se doit de rester insaisissable. Elle rayonne, elle obsède, elle devient objet de fétichisme ; un peu comme tout ce qui la constitue. En empruntant une route faussement pop, Under The Silver Lake se construit autour d’un monde qui ignore être en crise, autour d’une culture à bout de souffle où les films ne sont plus que des mirages d’eux-mêmes et des fantômes d’un passé cinéphile. David Robert Mitchell filme Los Angeles comme une référence à elle-seule à travers ses égouts et ses « easter eggs » : la Cité des Anges se pare alors d’une terrible atmosphère de Film Noir où la fiction n’est qu’une parabole décalée de notre réalité. Tout y est à la fois décentré et connecté, flottant et vaporeux ; à l’image de ce lac argenté aux mystères aussi (dis)solubles qu’irrésolus. Peut-on alors résoudre l’énigme en suivant des coyotes, des « hobo signs » et des signaux de fumées ? Bonne question, réponse plurielle. Car dans les coupures de presse, les boites de céréales ou les vinyles inversés, le personnage en vient à remettre en question tout ce qui semble avoir une réponse (ou ne pas en avoir). La référence finit elle-même par se dérégler, par aboyer et par devenir aussi difforme et insensée que ces messages cachés. Jusqu’à cette scène « climax », celle d’une rencontre du troisième type où la pop culture personnifiée pianote son héritage tout en rejetant le caractère iconique de ce fardeau qui passe de générations en générations.
« Qu’est-ce que tout cela veut dire ? » demande Sam au Compositeur avant de lui fracasser le crâne à coup de Fender. Passer à autre chose, est-ce là la conclusion d’Under The Silver Lake ? Histoire d’une peine de cœur et d’une perte de repères dans un monde qui n’a désormais plus aucun sens, le film de David Robert Mitchell invite à expulser le passé pour partir vers un avenir, incertain certes, mais plein de possibilités. « Never Look Down, Always Look Up ». Œuvre dense sur le déclin de la nostalgie, le film de David Robert Mitchell grave son épitaphe terrible sur la tombe d’Hollywood – Que devient le rêve quand le rêve est fini ? – pour mieux envisager la résurrection du cinéma par le cinéma. Under The Silver Lake s’impose ainsi comme l’une des propositions les plus audacieuses, hybrides et pertinentes de la décennie. – Fabian Jestin

Baby Driver, réalisé par Edgar Wright (2017)
Alors qu’il est déjà suffisamment difficile d’anoblir le film d’action même lorsque l’on s’appelle Tony Scott, et que l’ombre néon de Nicolas Winding Refn plane sur son scénario, Edgar Wright s’éloigne pied au plancher des attentes génériques. Aussi populaire soit-il avant la sortie de sa course poursuite, il dépasse enfin avec elle la seule réinterprétation d’un genre (qu’il maîtrise très bien, au demeurant) pour se concentrer plutôt sur la notion de rythme. Il réinvente et décline la jouissance procurée par un cœur et une chanson qui vibrent à l’unisson, faisant du juke-box son Hippocrène. Le montage est probablement la concrétisation de la sensation éprouvée par un autre personnage de Baby, lorsqu’un certain Johnny Castle pose la main sur son cœur afin d’y battre la chamade. Ce chauffeur au cœur tendre, automatiquement adoubé par la « pop culture », fait de l’amusement un art supérieur. Entre dynamisme et candeur, pendant deux heures les sourires ornent le visage des spectateurs ; témoins de tout ce que le divertissement a de plus prestigieux. – Manon

Tu ne tueras point, réalisé par Mel Gibson (2016)
Genre particulier que celui du film de guerre. Mel Gibson, réalisateur, s’y confronte en n’oubliant pas ses croyances. Spectaculaire, harassant de violence, shooté et monté de manière à nous aspirer dans une spirale infernale. Tu Ne Tueras Point n’est pas que le meilleur film de son auteur. C’est probablement ce que le genre à délivré de mieux depuis Il Faut Sauver le soldat Ryan. La formule peut sembler un peu grosse, elle n’en est pourtant pas moins vrai. Mel Gibson en fait certes un peu trop avec ses convictions mais sa sincérité donne au film toute sa substance. Quand bien même on puisse ne pas adhérer au message, on applaudit très fort, après avoir repris notre souffle, la démonstration. – Maxime Bedini

Silence, réalisé par Martin Scorsese (2017)
Avec Silence, Scorsese voulait parachever sa tentative ratée de 1988 en réalisant une fresque majeure sur la foi. Le film est un magnifique point d’orgue dans la carrière du réalisateur qui parvient à entrer au cœur de l’obsession qui façonne son cinéma. En créant des personnages mythologiques, il reconstruit – à la manière d’un peintre de la Renaissance – une iconographie religieuse. Il invoque dans Silence une figure christique, omniprésente dans sa filmographie. A l’occasion d’un violent basculement de la théorie à la pratique, les personnages du film sont confrontés à leur propre croyance. Il ne s’agit plus de prêche ou de cantique mais d’expérimenter en profondeur les limites de leur foi et de ce qu’elle implique. Le silence comme divine réponse au doute qui s’installe et s’impose comme l’élément matriciel de la croyance. Le réalisateur aborde ce dernier long-métrage avec une humilité déconcertante. Éprouvant comme jamais les fondements de son cinéma, il remet tout en question dans le seul but de creuser toujours plus loin, jusqu’à l’essence de son discours. Alors qu’au soir de leur carrière certains réalisateurs se réfugient derrière des postures confortables – Scorsese, lui, se dévoue entièrement et avec une passion intacte, au cinéma et à son œuvre. – Hadrien Salducci

Il est difficile d’être un dieu, réalisé par Alexei Guerman (2015)
Comme la plupart des gens, les films qui m’ont le plus marqué sont ceux qui ont réussi à me sortir complètement de ma zone de confort. De ce que je considère comme acquis, comme évident. Concernant le cinéma, il y a selon moi des codes, une grammaire, une sémantique, qui font que l’on n’y est jamais vraiment perdu. Puis arrive toujours ce film unique et improbable comme Sono Sion ou encore Quentin Dupieux en proposent occasionnellement. Puis il y a Il est difficile d’être un Dieu. Franchement : impossible de rendre compte du degré d’improbabilité du film par les mots. On parle quand même d’un film qui serait comme une peinture de Jérôme Bosch qui aurait pris vie et se serait incarné dans un scénario de science fiction à base de voyages dans le temps et l’espace. Son protagoniste s’y interroge Tarkovskiennement trois heures durant sur la nature de l’homme, celle de l’âme aussi, la raison d’être d’une société. Bref, c’est unique, indescriptible et génial. – Emmanuel Soumet

Django Unchained, réalisé par Quentin Tarantino (2013)
Quentin Tarantino nous avait prévenu, c’est un mordu du cinéma d’exploitation italien depuis l’adolescence, et il fallait bien qu’un jour ou l’autre, il se décide à travailler le genre du western. S’il exhume une figure légendaire en sommeil (Django), c’est pour mieux reconfigurer le genre afin de marier ses émotions reminiscentes de cinéphile à ses obsessions et ses fétiches de cinéaste. Mais le plus surprenant dans sa réappropriation du western, est que le réalisateur surexcité ne se contente pas de livrer le divertissement rythmé, efficace et ultra-référencé qu’on attendait de lui. Django Enchained n’est pas simplement un festin cinéphilique, c’est également un grand récit héroïque, une épopée en territoire américain, où l’adepte du cool et de la post-modernité laisse place au gosse émerveillé par le cinéma de quartier, dans les moments cruciaux où l’émotion doit s’installer. – Arkham

Les innocentes, réalisé par Anne Fontaine (2016)
Drame bouleversant de Anne Fontaine, le film s’attache avec délicatesse au parcours de religieuses polonaises violées dans leur couvent par des soldats de l’armée russe à la sortie de guerre. Le spectateur assiste aux différents effets de ce traumatisme sur la vie de ces sœurs, dont nombreuses sont tombées enceintes et sont assistées par une jeune femme médecin française (Lou de Laâge). Le spectateur emphatique partage la vie en communauté, le partage des tâches, mais aussi le respect de la hiérarchie, les enjeux de pouvoir et la remise en question de certaines décisions. Dans ce film poignant, il est question de relations humaines et de confiance, mais aussi de spiritualité, de femmes, de féminité, du rapport au corps, de maternité, de doutes, de transgression, de tolérance et d’humanité. On n’en sort pas indemne. – Sylvie-Noëlle

SNOWPIERCER, réalisé par (2013)
Il y a 123 ans, Louis Lumière projetait, devant les chaises pliantes du Salon Indien du Grand Café, la première version de l’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat. Depuis ce jour qui a marqué d’une pierre blanche l’Histoire du cinéma, il a toujours existé une rumeur exagérée selon laquelle les spectateurs avaient été effrayés par l’arrivée du train à l’écran. En 2013, le public angoisse face à la simple possibilité que le Transperceneige puisse un jour s’arrêter, dans le film éponyme de Bong Joon-ho. Les chaises pliantes ont laissé place à des fauteuils et le cinématographe à une machine beaucoup plus moderne. Mais cette dernière est certainement moins futuriste et ambitieuse que le train de Wilford qui roule sans arrêt depuis plus d’une dizaine d’années. Dans ce film de science-fiction, le réalisateur sud-corréen réalise un huis-clos dans une machine de fer qui reflète également une organisation sociale hiérarchique inégalitaire, un thème cher à Bong Joon-ho. Avec une esthétique unique et une ambition aussi démesurée que celle des personnages du film, le cinéaste signe ici un message politique noir maintenant un “équilibre entre le chaos et l’horreur pour que la vie continue.” – Sarah Cerange

De rouille et d’os, réalisé par Jacques Audiard ()
Adoubé par la presse et le public depuis Un Prophète, Jacques Audiard se lance dans le drame social. Résultat : c’est intense, sincère et poignant. Ali, qui doit élever seul son fils de 5 ans, se décide de partir vivre chez sa sœur sur la Côte d’Azur. Il y fait la connaissance de Stéphanie, dresseuse d’orques, qui suite à un terrible accident professionnel perd ses deux jambes et se retrouve en fauteuil roulant. Au travers de cette relation sexe/amitié ambiguë, Audiard nous prend aux tripes et livre une véritable fable sociétale. Matthias Schoenaerts, éblouissant dans ce rôle de père boxeur, accompagne une Marion Cotillard exceptionnelle. Sans aucun artifice ni cri, elle livre une prestation digne de sa renommée internationale qui montre une nouvelle facette de son talent. Un duo en osmose qui incarne avec brio le scénario du réalisateur français. Soyons sincères, De Rouille et d’os est un film magistral et méritait la Palme d’Or. – Robin Goffin

Melancholia, réalisé par Lars von Trier (2011)
Pourrait-on parler de cauchemar ? L’état qu’impose Melancholia façonne, avant qu’il soit question de cinéma, une formation physique, mentale : les jambes qui tremblent, une pointe de déprime, les larmes aux yeux, une peur cosmique. Lars Von Trier n’a jamais été, de toute façon, un artiste qui laisse indifférent – à tel point que certains le pensent fou, si ce n’est tout simplement raciste. Fruit certain de sa radicalité, elle se manifeste en deux pôles : celui, sauvage, bestial, artisanal et déréglé du Dogme 95, et celui, plus léché et fabriqué, proche parfois de l’expérimental, de ses films plus récents, à l’esthétique tantôt clinique, tantôt biblique. Melancholia c’est une rencontre des deux : l’Apocalypse intime, l’Apocalypse totale. D’un côté, l’ami du Vinterberg de Festen ; de l’autre, le grand malade de Dogville, qui nous plonge ici dans une tourmente absolue, avec son final traumatisant qu’on avait déjà classé à sa sortie (il y a pratiquement dix ans) comme l’un des chocs cinéphiles les plus inoubliables de tous les temps. – Vivien

Inherent Vice, réalisé par Paul Thomas Anderson (2015)
Paul Thomas Anderson ressuscite d’ente les morts Robert Altman et Sidney Lumet dans un hallucinant trip sous marijuana, traversé par les fantômes du Privé et de Serpico. Inherent Vice est guidé par une mélancolie qui puise sa force du cœur de la dernière frontière romantique du cinéma américain des années 70. Par ses aspects documentaires, le film est un témoin du virage capitaliste amorcé lorsque les dernières utopies hippies s’évanouissent, englouties par l’ombre dévorante de l’ascension fulgurante de Ronald Reagan. – Sofiane

room, réalisé par Lenny Abrahamson (2016)
Sûrement une des meilleures performances de Brie Larson, Room nous montre le quotidien de Joy et Jack, enlevés puis enfermés dans une pièce depuis 5 ans. Jack est né dans cette pièce et pense que c’est là toute la Terre, qu’il n’y a plus rien à l’extérieur. Un drame touchant qui explore les relations entre mère et fils, ainsi que la difficulté pour se relever après une expérience traumatisante. Le film est porté par ses deux acteurs principaux, Larson et Jacob Tremblay, qui soutiennent une histoire déchirante. Room est également important à mes yeux pour son sujet très actuel, le traumatisme du viol et l’après-coup. Il pose la question souvent oubliée de comment retrouver une vie normale. Un tour de force qui ne peut pas laisser indifférent. – Nastassia

L’Odyssée de Pi, réalisé par Ang Lee (2012)
Quasiment mythologique et assurément chimérique, L’Odyssée de Pi d’Ang Lee a cette fantaisie de toucher droit au cœur en falsifiant le réel d’une façon des plus poétiques et humaines qui soient. L’oeuvre, sortie en 2012, est une façon moderne de revenir sur un célèbre adage tiré d’un vieux western. « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende ». On est pourtant loin des John Wayne et des John Ford. Ang Lee (Hulk, Brodeback Mountain), raconte ici un naufrage – celui de l’arche de Noé version années 2000 – , et l’admirable épopée d’un tout jeune Robinson Crusoé, à la dérive sur son canot, qui se retrouve, pendant plusieurs jours, en tête à tête avec un lion, lui aussi miraculé. Seul rescapé humain, le jeune garçon apprend, au milieu du bleu si bleu de l’océan, à survivre de cette cohabitation, entre la découverte d’univers colorés et inexplorés, et les accès de faim de la bête à dompter. Bien sûr, la véritable histoire de ce naufrage est toute autre… La légende versus la réalité. “Mais qu’importe !“, là est le message plein de bons sentiments de L’Odyssée de Pi. À coups d’illusions et d’images, d’évasion et d’amour, d’aventure et d’extraordinaire, Ang Lee touche au renoncement de l’esprit, à l’évacuation de la réalité si cruelle pour la création d’un monde plus grandiose. On y évoque la survie, l’intelligence mise au profit de l’envie de vivre, le « tout pour le tout » et cette nécessité d’avancer. De notre côté, on se plonge volontiers dans l’épopée du garçon, dans ces plantes qu’il rencontre, dans cet océan qu’il cotoie, dans ces mondes homériques et numériques qu’il explore. Rien ne semble plus beau que cette histoire. Un célèbre poème commence d’ailleurs en ces termes : « Heureux qui comme Ulysse a fait bon voyage ». Des voyages comme celui-ci, on en voudrait plus souvent sur grand écran. – Yohann

Guilty of Romance, réalisé par Sono Sion (2012)
Dans Guilty of Romance, la Vie et la Mort ne cessent de s’entrechoquer pour que violence et passion en soient décuplées. Comme souvent chez Sion Sono, la poésie côtoie l’horreur, et l’amour s’assimile à une certaine démesure pour finalement dévoiler derrière le vernis baroque de ses images, des émotions brutes et viscérales. Dans Guilty of Romance, Sion Sono déballe tout son bagage de poète et compose une œuvre aussi forte que nihiliste sur la condition de la femme japonaise. Ici, les corps valsent et se libèrent : Izumi gagne alors avec son corps le droit d’être libre et retrouve son désir en se donnant aux autres. Sion Sono interroge ainsi le regard et canalise toute la frustration de la société japonaise, coincée entre ses pulsions et la sauvegarde des apparences. La « libération » de son héroïne prendrait ainsi presque la forme d’un conte fantastique (les actrices vampirisent littéralement l’écran) où la transformation nocturne conduirait à une revisite singulière de Jekyll & Hyde ; du règne conservateur de la « pantoufle » aux cabines de douche colorées des Love Hotels tokyoïtes.

Derrière ces couleurs de stupre, Sion Sono orchestre une tragédie bien plus sulfureuse encore : d’une claustration à une autre, la libération n’est jamais totale. Aucune romance ici-bas, simplement de la culpabilité, de la mélancolie et une plongée presque aveugle dans l’obscurité. Mais dans cette œuvre aussi érotique que morbide, la lumière finit toujours par nous transpercer. “La signification du mot est son corps“. Jamais la formule n’avait été si bien incarnée à l’écran. Dans les échanges de regards et sur les corps malmenés, Guilty of Romance est cette élégie baroque où les espaces de couleurs se rencontrent dans une étreinte aussi violente que passionnée. Visconti n’est jamais loin dans cette œuvre qui opère une variation – symphonique – de son Mort à Venise : du désir qui enferme ses personnages à cette innocence retrouvée, Guilty of Romance détourne l’Adagietto de Mahler (qui a dit malheur ?), bouleversante mélodie qui, sur les images de Sion Sono, se mue en quelque chose d’immense, de lyrique et de tragique. Film racoleur ? Loin de là. Les jambes écartées, la tragédie nous ébranle, nous éviscère, nous décompose et sa paradoxale beauté arrive à faire couler quelques-unes de nos larmes. – Fabian Jestin

Mommy, réalisé par Xavier Dolan (2014)
Une onde de choc. Instantanément, par quelques alignements émotionnels, 2014 vient de sacrer ce qu’elle sait déjà être l’un des films majeurs du XXIème siècle. Xavier Dolan et tout ce qu’il incarne semblent alors mettre tout le monde d’accord ; le phénomène est sans pareille, d’une pureté inaltérée, retranscrite à l’écran. L’histoire mère-fils qu’il délivre n’a rien et pourtant tout de commun, car de la singularité venue du Québec naît une universalité qui saisit l’âme par surprise. Quintessence ultra-contemporaine néanmoins brillante des poncifs du cinéma d’auteur d’un côté, cristallisation du bouillonnement des sentiments humains de l’autre, le film éblouit, bouleverse, ravive. L’ouverture littérale d ’un plan, la violence d’un trait d’eye-liner, la gêne d’un morceau de Céline Dion, tout interpelle. La réalisation prodigieuse, innée, à première vue « inaccessible », n’est finalement qu’au service de la sublimation des êtres ; et le public ne peut que se sentir charmé de voir sa faillible nature ainsi exaltée. Le constat général sur le long-métrage est en somme assez catégorique : il existe hors de toute comparaison, et la seule étiquette qu’il saurait supporter est celle de chef-d’œuvre. – Manon

Les bêtes du sud sauvage, réalisé par Benh Zeitlin (2012)
Un OVNI sorti de nulle part. Personne ne connaissait Benh Zeitlin avant Les Bêtes du Sud Sauvage, pour la simple et bonne raison qu’il n’avait rien fait. Mais avec une telle première oeuvre, on ne peut qu’avoir envie de le revoir à en action. Cette fable initiatique, ponctuée de grandes envolées formelles (et notamment ce final terrassant), a un style qui se remarque et s’affirme comme un moment de cinéma totalement unique. Le film doit évidemment beaucoup à sa jeune interprète, Quvenzhané Wallis, véritable boule d’énergie qui emporte tout sur son passage. Espérons que Zeitlin confirme son talent en 2020 avec Wendy. – Maxime

Whiplash, réalisé par Damien Chazelle (2014)
Sur un scénario passionnant qui tisse une relation perverse entre un jeune musicien et son mentor chef d’orchestre. Pour son premier film, Damien Chazelle propose une impressionnante démonstration de mise en scène. Incisif, précis et virtuose, à l’image de son protagoniste, il se pose la question de comment filmer la musique, qui plus est en groupe, à travers un sens affûté du rythme et du montage. La relation, toute en tension, entre les deux personnages, s’exprime à l’intérieur de joutes musicales percutantes. L’utilisation de la musique diégétique est à la fois le sujet et la matière première du film autour de laquelle s’organise son projet de cinéma. Point de départ d’une réflexion sur les passions sacerdotales et le dépassement de soi, recomposition du rêve de réussite américain, un thème qu’il déclinera dans ses films suivants. Ce long-métrage révèle avec éclat Damien Chazelle et le classe aussitôt dans la case des réalisateurs surdoués à surveiller de près. – Hadrien Salducci

BLADE RUNNER 2049, réalisé par Denis Villeneuve (2017)
Villeneuve relève le défi vis à vis des ultra-cultes Blade Runner ET Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, de l’hommage et de la continuité conjointes. Mieux encore. Il y ajoute sa propre personnalité. Précisément, Denis Villeneuve et son équipe artistique (Roger Deakins à la photo !) ont ainsi re-composé et développé un monde persistant et incroyablement cohérent dans l’ellipse séparant les univers des oeuvres passées et présentes, un monde dont on ne voit à l’image, que la déliquescence. Aussi, quoi de plus à propos qu’une histoire de robots s’interrogeant sur leur humanité pour permettre à Villeneuve de traiter ces quelques obsessions qui composent son cinéma depuis toujours ? La figure du double, la conscience de soi et/ou des autres, l’incapacité à communiquer, les émotions illusoires, ou encore les protagonistes insondables. Puis, un peu comme Sicario le fit en 2015, la mise en scène se fait sensorielle et nous évoque plutôt qu’elle nous raconte, des émotions ainsi qu’une histoire. Il n’y au final pas vraiment de “but” ni de prétention dans Blade Runner 2049 ; le film n’est que ressentis, expérience, et retrouvailles avec un univers qui nous fascina tant mais qui se voit ici revitalisé. – Emmanuel Soumet

Des hommes et des dieux, réalisé par Xavier Beauvois (2010)
Quand on repense à ce film de Xavier Beauvois, lauréat d’un paquet de prix, depuis le Festival de Cannes jusqu’aux Césars, on pense au courage, à la grandeur d’âme, à l’altruisme et à l’amour de l’humanité de la part de ces Moines Cisterciens, réellement installés à Tibhirine en Algérie en 1993 et enlevés en 1996. Pendant la guerre civile, Ils ont assisté, impuissants, à la terreur des islamistes envers la population. Ils auraient pu rentrer en France ou accepter une protection de la part de l’armée. Hommes d’église, ils n’en demeuraient pas moins des hommes, et voir les moines soudés par leur foi, mais aussi éprouver le vivre ensemble, réfléchir, se fâcher, douter, ébranler leur foi ou laisser s’immiscer la peur, est une expérience émotionnelle sans pareille. Car nous savons, dès le début, que la foi ne protège ni du danger, ni de la peur et qu’ils seront enlevés, décapités, et que leur corps ne seront pas retrouvés. Film magnifique et glaçant, Des hommes et des Dieux est une véritable ode. – Sylvie-Noëlle

GRAVE, réalisé par Julia Ducournau (2017)
Difficile de dissocier le premier film de Julia Ducournau de la conjoncture dans laquelle il est apparu et du retentissement médiatique qu’il a généré. Grave représente un miracle au milieu du chemin de croix du cinéma de genre français, puisqu’il a réussi à apparaître aux yeux de l’establishment de la critique et des institutions comme un film d’auteur, là où bien des tentatives genrifiques ont été cantonnées avec mépris au rang d’oeuvres d’exploitations dégénérées. Force est de constater que Ducournau a su insuffler le caractère transgressif du body horror dans un environnement crédible, grâce à un travail d’écriture précis et un sens de la réalisation indéniable. Pour retranscrire la troublante période que traverse sa jeune héroïne, la cinéaste a eu la judicieuse idée de filmer de manière réaliste, presque triviale, les moments de basculement vers l’angoisse ou l’horreur, et paradoxalement de nimber d’une atmosphère fantastique ce qui devrait être le quotidien et l’ordinaire. Avec Grave, c’est l’espoir de tout un nouveau cinéma de genre soigné et ambitieux qui nait dans la production hexagonale. – Arkham

CALL ME BY YOUR NAME, réalisé par Luca Guadagnino (2017)
Adaptation du roman homonyme d’André Aciman, ce drame romantique sensuel et dépouillé de toute vulgarité dépeint l’histoire d’amour d’un été entre un jeune Italo-Américain et un étudiant américain en pleines recherches. Dans une campagne italienne chaleureuse, Lucas Guadagnino prend plaisir à développer une romance gay entre deux jeunes garçons se découvrant une attirance inattendue et passionnelle bienveillante. Le spectateur se voit bercer par la justesse des émotions mise en scène, parfois parée d’élans érotiques nécessaire à la naissance de la sexualité dans le personnage d’Elio. Personnage interprété par l’éblouissant Timothée Chalamet, qui en compagnie d’Armie Hammer, signe le début de carrière d’un acteur prometteur et convoité d’Hollywood. Le duo sent la vérité, l’amour et la découverte de soi. Une des plus belles histoires d’amour au cinéma de ses dernières années avec une scène de fin lacrymale, poignante et mémorable. Un conseil : Préparez vos mouchoirs ! – Robin Goffin

Parasite, réalisé par Bong Joon-ho (2019)
Entre film d’horreur et comédie sociale, Bong Joon-Ho livre ici au public son meilleur long-métrage en réunissant ses thèmes de prédilection : drame familial, lutte des classes… Rarement un film récompensé par la Palme d’or du festival de Cannes n’aura autant fait l’unanimité. À travers une dynamique binaire qui se ressent dans l’architecture coréenne, le réalisateur oppose la famille Park, pauvre, à la famille Kim, riche. Si aucun de ces deux groupes n’est représentés de façon caricaturale, le premier vivre dans l’oisiveté aux dépens du deuxième, tel un « parasite » se nourrissant strictement aux dépens d’un organisme hôte d’une espèce différente. Alors que la tension monte progressivement, le spectateur reste cloué à son siège face à l’enchaînement de péripéties que le cinéaste met en scène. Avec une mise en scène qui donne autant d’importance à des éléments architecturaux qu’à des détails olfactifs, Bong Joon-Ho signe une fable aussi drôle que triste où la véritable violence est celle de l’injustice sociale et économique. – Sarah Cerange

Foxcatcher, réalisé par (2015)

Jeune prodige révélé en 2005 avec la réalisation de Truman Capote, Bennett Miller sortira son second long-métrage, Le Stratège, 6 ans plus tard. La cadence s’intensifie et voilà que Foxcatcher arrive en 2014, inspiré d’un tragique fait réel. Le cinéaste, en pleine possession de ses moyens, orchestre un duel psychologique entre un méconnaissable Steve Carrell et un surprenant Channing Tatum, tous deux bluffants dans leurs rôles à contre-emploi respectifs. Avec sa mise en images d’une précision chirurgicale, sans artifices aucun, prenant place dans un monde sportif rétro mais morne, froid et quasi clinique, Foxcatcher distille une ambiance de plus en plus lourde où les non-dits et la frustration ne cesseront de gonfler, tout en s’acheminant lentement mais sûrement vers une inévitable tragédie. Un nouveau tour de force signé Bennett Miller, chapeauté par un prix de la mise en scène au festival de Cannes. Il serait désormais temps de nous redonner des nouvelles, Bennett. – Loris Colecchia

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