TWIN PEAKS : Quelque chose se prépare

Récemment sur la toile, plusieurs indices ont laissé penser qu’un éventuel retour de l’agent Dale Cooper serait dans les tuyaux. Nombreuses sont les questions qui restent encore en suspens après l’épilogue halluciné d’une troisième saison dantesque. Y a-t-il un lien avec l’annonce du mystérieux projet de Lynch produit par Netflix ? Et tout cela ne serait-il pas prévu depuis l’écriture de la saison 3 ?

Dimanche, Kyle MacLachlan, interprète emblématique de l’agent Dale Cooper, a lâché ce qui s’apparente à une véritable bombe sur Instagram. Après des publications pleines de sous-entendus où il se rendait sur les lieux de tournage de la série, l’acteur a partagé une photo sur laquelle, vêtu du costume du « special agent », il clame son désir de revenir tourner en 2021. Bien évidemment, il se pourrait qu’il ne s’agisse que de simples spéculations alimentant d’improbables fantasmes. On sait Kyle MacLachlan particulièrement actif sur les réseaux sociaux et il pourrait être question d’un tournage n’ayant aucun lien avec l’univers de David Lynch. Pourtant, un retour de la série culte n’a jamais semblé aussi proche.

Fin novembre 2020, le site Welcome to Twin Peaks prétendait que Lynch était sur le point de réaliser une série, sous le titre de travail Wisteria. Un tournage serait même programmé pour mai 2021, dans les mêmes studios où plusieurs séquences de la saison 3 avaient été filmées. A la même période, Kyle MacLachlan se filme tout sourire devant des lieux cultes de la série, en jouant les répliques de son personnage iconique. Il n’en faut pas plus pour que Mark Frost, sur Twitter, démente un éventuel retour de la série. Wisteria serait donc un nouveau projet auquel s’attelle Lynch, sans aucun lien avec la série…

Faisant écho à la publication récente de Kyle MacLachlan, Michael Horse, interprète de l’adjoint Hawk, a lui aussi publié une photo dont la légende est une référence directe à son personnage dans Twin Peaks. Ce n’est pas la première fois que des allusions explicites à la série sont faites par les acteurs. Ainsi, en octobre 2019, de nombreux indices suggéraient l’existence d’un projet en lien avec Twin Peaks et MacLachlan avouait que le retour de la série n’était pas impossible : « C’est une idée logée dans l’esprit de David Lynch, elle y restera cachée ». Une réplique qui ne peut que résonner fort dans l’esprit des fans, qui n’ont eu droit qu’à de maigres éclaircies depuis cette fantastique plongée dans l’obscurité qui clôturait la saison 3.

En soi, cette dernière saison fait figure de conclusion logique : un épilogue fluide dans la continuité d’une extraordinaire épopée, dans lequel chaque épisode apporte son lot de surprises et de questions. Il n’est pas nécessaire d’en attendre davantage si l’on s’en tient à l’épisode 17. L’on y replongeait dans les premières minutes de la série par l’intermédiaire d’un surprenant flash-black dans lequel le conte lynchéen n’était plus contaminé par l’horreur initiale, cause de tous les maux. La réalité diégétique, fil narratif principal où l’on voyage au sein de sublimes phalanstères fictionnels, répond aux problématiques énoncées vingt-cinq ans auparavant, dans les premières saisons ainsi que dans le film. En cela, ce retour à Twin Peaks est une réussite. De la résurrection de Cooper à l’enquête de Cole et Albert, la fiction offre les instants de gloire mérités et attendus depuis un quart de siècle aux modèles de vertu ayant bercé toute une génération : l’utopie aux senteurs de café conduite par Truman et Hawk reprend justement ses droits.

Robert Forster

Inutile de préciser que tout n’est jamais si simple avec Lynch. Alors que l’odyssée, longue de 25 ans, touche à sa fin et que le crime originel semble définitivement résolu, une entité démoniaque nommée Judy renvoie Laura Palmer dans un espace-temps indiscernable. Réécriture déformante du mythe d’Orphée, ce dénouement exclut définitivement Cooper de la fiction pour le confronter à une réalité macabre, réalité dans laquelle il n’a jamais existé. Outre la création du mal sur terre figurée dans l’exceptionnel épisode 8, Lynch propose un final empreint d’un pessimisme radical et froid, où la quête du héros s’achève dans les ténèbres d’un monde sauvage et dangereux. Le cri de Laura Palmer cristallise ces craintes qui hantent encore nombre de spectateurs : qu’est-il arrivé à Cooper dans l’épisode 18 ?

Bien sûr, ces derniers instants figés dans le temps invitent à une seconde lecture de ces dix-huit épisodes. Là où les livres rédigés par Frost mettent en lumière les derniers éléments-clés permettant d’assimiler pleinement les enjeux fictionnels, les visionnages faisant suite à la découverte de cette conclusion s’avèrent bien plus enrichissants quand on tient compte des procédés narratifs chers à Lynch. Pacôme Thiellement, essayiste spécialiste de la série, imagine un cosmos tripartite lorsqu’il explique la démarche narrative de Lynch : d’un côté, la fiction, utopique et apaisante, trouvant un pied d’appui probant au sein de la ville éponyme et de ses personnages. De l’autre, la réalité de l’auteur, le rêveur s’incarnant dans Gordon Cole joué lui-même par Lynch. Au centre, la lutte perpétuelle entre le bien et le mal, une forme de manichéisme mystique catalysé entre la White Lodge du géant et la Black Lodge de Bob d’où naîtra la malédiction de Cooper ainsi que sa longue odyssée. L’analogie avec les récits homériques qu’opère Thiellement est riche de sens dès lors que, si Ulysse retourne à Ithaque et connaît les douceurs de la couche nuptiale, Cooper est bloqué dans un miroir dystopique déformant les traits fictionnels. Cette vision triangulaire se matérialise dans le symbole qui accompagne la série et qui « sort » littéralement de Phillip Jeffries dans l’épisode 17 :

Il manque donc encore des pièces pour que le puzzle narratif livre ses secrets. Surtout, s’il est appréciable d’observer les héros lynchéens subir les foudres du récit et de la diégèse, ne nous leurrons pas : il serait jouissif de voir Cooper connaître un destin similaire à celui du roi d’Ithaque. Pour ce faire, on peut imaginer un récit axé sur l’univers dans lequel il se trouve, dominé par Judy. Ce serait l’occasion pour Lynch de s’aventurer encore une fois aux limites de la technique, en questionnant l’équilibre qui unit ces essarts. L’épisode 8, déjà mentionné, est incontestablement un chef-d’œuvre avant-gardiste, une déclaration d’amour au cinéma telle qu’il n’est plus possible d’en voir. C’est des entrailles de la caméra de Lynch qu’émergent ces trois mondes, dont les frontières, poreuses sont parfois traversées par les personnages. Audrey en est l’exemple. Son traitement a longtemps fait débat, à juste titre, tant son comportement laisse pantois. Accompagnée du même son strident d’électricité, elle quitte la fiction après une dernière danse qui touche au sublime, pour se trouver dans cet au-delà morbide, où, désarmée, elle erre affolée (épisode 16):

Part 16

Certaines séquences dans le relais sont tout aussi significatives si l’on réfléchit la série sous cet angle tripartite : qui sont ces personnages torturés dont les conversations traduisent une réelle détresse par rapport au macrocosme dans lequel ils évoluent ? On pense à cette adolescente sujette à des démangeaisons incontrôlables (épisode 14), reflets des flammes de la Black Lodge et du mal dont est empreinte cette réalité. Une autre jeune fille, Ruby, semble subir les foudres de cette insanité, lorsque, entourée du public et criant de toutes ses forces, elle ne trouve aucun secours (épisode 15) .

Ces séquences interviennent à l’écran au moment où Judy apparaît, dans le corps de Sara Palmer. Elle profite d’une sortie dans un bar pour réduire à néant un séducteur trop entreprenant. Mark Frost, par l’intermédiaire du personnage de Tammy Preston, explique dans Le Dossier Final qu’il n’y a pas d’explications concernant ces crimes, tout comme pour Audrey Horne. Le nom du projet de Lynch, Wisteria, laisse supposer qu’il pourrait s’agir d’une exploration de ces multiples univers, où le récit se calquerait sur l’imaginaire débridé du créateur. Peut-être qu’il ne s’agit que de simples coïncidences, sans liens précis. Peut-être que les hiboux ne sont pas ce qu’ils semblent être. Nul doute cependant que l’on serait partant si une nouvelle quête devait surgir de l’esprit rêveur de Lynch. Qui pourrait résister à un ultime voyage réhabilitant le destin de ces modèles de nostalgie, sources immédiates de compassion, ces âmes mélancoliques et déchues au contact de l’enfer du réel, méritant enfin le repos et la paix fictive tant recherchée ? Ou au contraire, une bascule définitive vers de désespérantes ténèbres si chères à Lynch ?

Emeric

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