25 ans après sa sortie, YI YI d’Edward Yang revient sur nos écrans dans une version restaurée. Trois heures de plans fixes pour dire la vie, l’ennui, les regrets et l’amour. Pourquoi une caméra immobile bouleverse-t-elle autant ?
Ting Ting est déçue. Son rencard l’a emmenée voir un film plombant. Un énième drame dont elle ne comprend pas l’intérêt. À quoi bon filmer le quotidien des gens banals, surtout s’il est triste ? « On vit trois fois plus depuis l’invention du cinéma », répond sans hésiter son ami.
Le cinéma, Edward Yang s’en servait pour comprendre l’autre. En sept films, le taïwanais a dépeint avec soin le monde chinois. En particulier celui des citadins tourmentés. Celui où les pleurs se mêlent au bruit des klaxons.
Un réalisateur à la trop courte carrière, disparu en 2007, dont peu d’œuvres ont été montrées en France. Une époque révolue grâce à Carlotta Films, qui lui dédie une rétrospective cet été. Parmi les films distribués, une version remastérisée de son célèbre YI YI, récompensé pour sa mise en scène à Cannes en 2000.
En position d’observateur
Pendant trois heures, la caméra ne bouge (presque) jamais : elle observe, à distance, une famille de classe moyenne à Taipei. Avec son lot de tracas, de joies, de regrets.
Car dans la famille Jiang, chacun a ses propres soucis. La grand-mère est dans le coma après avoir sorti les poubelles. Ting-Ting, l’ado, culpabilise de ne pas l’avoir fait à sa place. Son petit frère, Yang-Yang, se fait embêter à l’école.
Quant aux parents… Ce n’est pas facile non plus ! La mère, Min-Min, s’est réfugiée dans un couvent pour fuir la situation. Son mari, lui, voit son amour de jeunesse ressurgir. Avec elle surgissent des interrogations existentielles : et s’il ne l’avait pas quittée il y a 30 ans ? Sa vie aurait-elle été différente ?
YI YI, des scènes qui durent
Une famille dont on suit les déboires, en retrait, depuis un coin de la pièce. Edward Yang pose sa caméra, nous plaçant comme observateurs. Des plans fixes qu’il tient à faire durer. Le taïwanais capte ainsi la moindre émotion, aussi subtile soit-elle. Un faible sourire, un regard détourné… Autant de micro-gestes que beaucoup couperaient au montage, mais qui disent tant sur nos protagonistes !
Le plaisir ne se limite pas à montrer les émotions refoulées. L’enthousiasme de Yang est aussi palpable quand il filme le grandiloquent. Son sujet favori ? A-Di, l’oncle un brin loser. Le genre qui investit son argent dans des plans foireux. Et qui offre des scènes de colère outrancière. Les esprits s’échauffent, le ton s’élève, puis ça explose. Avec ses séquences qui tirent en longueur, Edward Yang nous raconte l’émotion de A à Z.
Avec une telle proximité, YI YI pourrait facilement tomber dans le voyeurisme. Et que les chagrins et les douleurs deviennent du pur divertissement. Il n’en est rien. Car dans le cinéma d’Edward Yang, la distance est de mise. Les gros plans sont rares, troqués contre une caméra éloignée. Très éloignée, même. Une forme de pudeur, pour ne pas donner la vie des Jiang en spectacle.
Edward Yang, architecte de l’image
Grands décors pour petites histoires. Chez Edward Yang, l’espace n’est jamais un simple décor : c’est un langage en soi. Il reflète les tensions, les silences, les distances entre les personnages.
Pas surprenant quand on sait que sa vocation première était… architecte ! Ce sens aigu se manifeste à travers la construction des plans. À de nombreuses reprises, le cinéaste se sert de l’environnement pour structurer son image. Au sein d’une seule image, plusieurs histoires sont racontées. Comme la vitre qui sépare Min-Min du monde extérieur, plus seule que jamais, ou le balcon depuis lequel Ting-Ting observe l’amourette de sa voisine.
L’exemple le plus parlant ? Ce splendide palais chinois qui ouvre le film. Pendant un quart d’heure, il accueille le mariage de l’oncle A-Di. Entre ses colonnes vermillon, tout paraît infime. Superflu. Leurs peines et amourettes, à la fois intenses et dérisoires, trouvent ici un écrin qui les dépasse. C’est pourtant là que se dessinent les prémices du récit.
On y voit la sortie d’ascenseur où NJ et la belle Sherry croisent leurs regards, des décennies plus tard. Le muret juste dehors, où la grand-mère montre les premiers signes de malaise, déjà plongée dans le silence. Et le petit Yang-Yang qui visite les nombreuses tables, en particulier celle des filles où il se fait embêter, annonçant ses brimades à l’école.
Petits gestes, petites scènes, lourdes de sens pour la suite. Le mariage d’A-Di, censé réunir, expose déjà les failles de la famille Jiang.
« Pourquoi fait-on des films tristes ? », questionnait Ting-Ting. Parce que la vie est ainsi : joies et peines s’y succèdent, sans linéarité. « Plus les films sont vrais, mieux c’est », lui répondait-il. À travers ces paroles, c’est Edward Yang lui-même qui nous fait un clin d’œil, presque 20 ans après sa disparition.
Lisa FAROU
Ne pas fermer les yeux – Tribune
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