Outre sa capacité à construire des épopées qui font la part belle à l’aventure et à l’héroïsme, s’est aussi fait remarquer dans son œuvre pour sa sensibilité écologique.

Dès Le Chateau dans le ciel (1986), on réalise toute l’importance que le réalisateur va accorder à la nature : Sheeta et Pazu mettent tout en œuvre pour lutter contre le despotisme destructeur et sauver l’un des rares lieux de leur univers que l’industrialisation n’a pas encore atteint. Si le film a touché un public assez large, enfants comme adultes pouvant aisément s’identifier à l’ensemble des personnages, il est intéressant de voir que le discours élaboré par Miyazaki pour faire part de son engagement a évolué. La sortie sur cette semaine de Nausicaa de la vallée du vent et Princesse Mononoké l’atteste : le metteur en scène sait aussi s’adresser à un public plus adulte, en contant des histoires qui reflètent ses obsessions tout en donnant à voir la violence qui caractérise son monde.

L’Apocalypse sous-jacente

Nausicaa de la vallée du vent (1984) prend place dans un univers post-apocalyptique où les humains survivent en se protégeant de la « fukai », une forêt toxique se propageant et détruisant ce qu’il reste de vivant sur terre. La vallée évoquée par le titre se présente comme une sorte d’utopie dans un univers ravagé par la guerre des « sept jours de feu ». Dès les premières minutes, le spectateur découvre une communauté agricole dévouée au maintien d’un équilibre pacifiste avec la nature. Les plans larges s’enchaînent et soulignent encore une fois la facilité à créer chez Miyazaki des paysages bucoliques où de grandes étendues vertes aux couleurs vives et des moulins pittoresques se succèdent. Le temps d’un vol de l’héroïne éponyme sur son planeur et le spectateur comprend que les habitants de la vallée sont empreints d’empathie et de sensibilité, des valeurs qui les aideront à faire face à l’obscurantisme des dangers à venir.

L’arrivée de l’empire tolmèque dans ce cadre utopique va en effet perturber le calme initial et mettre fin à la paix pré-construite par les habitants. L’opposition entre la candeur des paysans et le barbarisme des nobles sera soulignée encore une fois par la grandeur des machines avançant dans les champs verts en détruisant les habitations et les constructions locales. Miyazaki n’épargne pas ses personnages lorsqu’il s’agit de dénoncer l’ingénuité de l’homme : alors que la survie dans ce monde fictif déjà touché par l’apocalypse ne tient qu’à un fil, les Tolmèques agissent sans considérer la nature, dans leur propre intérêt. Le paradoxe est fascinant : alors que ce sont eux, en tant que peuple noble et riche, qui sont dotés des plus grandes technologies, les Tolmèques sont aussi la représentation de valeurs archaïques, aveuglés par leur soif de pouvoir, risquant ainsi un nouveau retour au chaos.

Nausicaä de la Vallée du vent (1986) ©

L’usage de la machine comme outil dévastateur face à la nature sera aussi au centre du scénario de Princesse Mononoké (1997). Alors qu’Ashitaka, mortellement blessé par un démon, traverse un Japon médiéval en proie aux croyances, son voyage le mène chez Dame Eboshi, personnage moralement ambiguë liguée contre la forêt locale et ses pouvoirs. Un dilemme s’opère alors chez le héros : en quête de paix intérieur et questionnant perpétuellement son monde, Ashitaka est placé par Miyazaki face à une figure paraissant dans un premier temps bienveillante. Dame Eboshi semble en effet être adulée par les femmes qu’elle a recueillies et vient au secours des plus démunis dans un univers aux prises avec le chaos, tout comme l’était la vallée du vent. Cependant, le héros comprend que la politique menée par Eboshi est douteuse : en détruisant la forêt pour s’accaparer une nouvelle artillerie, la jeune femme se revendiquant des valeurs de la noblesse s’est mise à dos les dieux de la forêt. Surtout, Eboshi est à l’origine de la blessure du héros puisque c’est elle qui a provoqué la transformation en démon du sanglier l’ayant contaminé. Bien loin de la quête initiatique destinée aux enfants, Miyazaki interroge le spectateur ainsi que ses personnages : comment penser la politique d’Eboshi ?

L’interprétation visuelle ne laisse pas de doute. Le voyage d’Ashitaka permet à Miyazaki de distiller nombre de paysages montagneux ou ruraux typiques du Japon médiéval. Comme dans Nausicaa, les couleurs éclatantes dominent jusqu’à l’arrivée dans le village des lépreux, où la lutte entre Eboshi et les dieux de la nature fait rage. Dès lors, le film déploie une atmosphère plus sombre, symbolique du combat sans fin opposant l’homme et la nature. Miyazaki, en plus de renouveler les constituants de son habituel apologue, écrit des personnages hauts en couleurs, qu’il est impossible de catégoriser tant ils sont complexes. La lutte écologique en devient alors d’autant plus intrigante puisque ses acteurs présentent des arguments invitant à la réflexion dans un camp comme dans l’autre.

Princesse Mononoké (1997) © Studio

La force féminine pour maintenir l’équilibre

Dans Nausicaa, l’héroïne éponyme est rapidement mise face à une violence des plus rudes dès lors qu’elle assiste à l’assassinat de son père, roi mythique de la vallée du vent. Ainsi, le combat pour la survie du monde se substitue à sa propre lutte et l’énergie intarissable qu’elle va déployer pour maintenir l’harmonie initiale permettra la pacification finale. Son attitude lorsque qu’elle fait face à un troupeau d’Omus courant vers elle n’est pas sans rappeler celle de Furiosa face à l’armée d’Immortan Joe dans le plus récent Mad Max Fury Road (2015). Miller semble puiser dans l’imaginaire de Miyazaki dans sa capacité à souligner la force féminine et la conviction d’un personnage lorsqu’il s’agit d’éviter une nouvelle fin du monde. Surtout, comme Furiosa constatant que le monde rêvé n’est plus, Nausicaa est dans la nécessité d’agir dès lors qu’elle connaît elle aussi une véritable prise de conscience : la forêt n’est pas néfaste pour les hommes et il faut stopper l’incinération. A partir de ce moment, Miyazaki passe du statut d’auteur contemplatif à celui de maître d’un ascenseur émotionnel s’arrêtant à différents paliers pour les explorer. Sa capacité à créer l’épique dès ses premiers films détonnent et outre l’exemple de Mad Max, il est certain que c’est tout un pan du cinéma hollywoodien qui a été influencé par ces scènes où action et poésie s’entremêlent habilement.

Nausicaä de la Vallée du vent (1986) © Studio Ghibli

La première apparition de Mononoké fait écho avec l’enchaînement des scènes de combat entrevues dans Nausicaa. Il s’agit même de visions inédites et avant-gardistes dans l’animation Japonaise. La princesse masquée chevauche un loup de nuit avant d’aller mettre sa vie en péril dans le but de défendre ses convictions, celles du metteur en scène. En effet, le dessin animé fait figure de brûlot politique tant Mononoké est le symbole d’une anarchie louable, défendant une forêt elle aussi calcinée et coupée dans une logique d’industrialisation. La force inépuisable de l’héroïne entraîne l’adhésion d’Ashitaka, amoureux et admirateur devant tant de bravoure. Lui qui est en quête de réponses cherche une certaine forme de rédemption et trouvera satisfaction au contact de l’héroïne : c’est en s’alliant pour sauver le dieu-cerf que l’équilibre recherché sera rétabli, au terme d’une lutte finale époustouflante où tous les personnages seront mis à rude épreuve. L’union des deux héros malgré leurs différences et leur amour épuré permettront logiquement de vaincre le despotisme et la destruction. Eboshi finira par accepter la nécessité de cohabiter avec les dieux de la forêt dans un ultime discours symbolisant le pouvoir de conviction qui réside dans la fiction, même à destination des plus récalcitrants.

Princesse Mononoké (1997) © Studio Ghibli

Les deux films forment donc un diptyque tant ils présentent de points communs. Plus matures dans les thèmes qu’ils abordent, ils symbolisent surtout toutes les convictions du metteur en scène, animé par la lutte écologique et la nécessité de vaincre l’obscurantisme sous toutes ses formes. Mononoké et Nausicaa font partie de ces héroïnes de la culture populaire véhiculant des valeurs nobles et guidant leur monde vers une harmonie tangible et louable, où l’Humain cohabite pacifiquement avec la nature. En plus de proposer de véritables visions de cinéma avant-gardistes, Miyazaki a certainement influencé tout un arc de la culture populaire, de par sa capacité à créer des paysages novateurs tout en chantant son amour pour les grands espaces ruraux d’un Japon mythique.

Emeric Lavoine

Nausicaä de la Vallée du Vent

Princesse Mononoké

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