Avec SUPERMAN, James Gunn propose une nouvelle incarnation de l’homme d’acier, cette fois plongé dans un univers DC déjà peuplé de super-héros – ou plutôt de méta-humains – pleinement intégrés à la société. Nous n’avons donc plus la figure messianique et solitaire que représente souvent Kal-El. Ici, Clark Kent est un jeune homme ordinaire, et Superman un super-héros parmi d’autres. Ce glissement modifie en profondeur la manière dont son mythe est traité. Le résultat est un film rythmé, visuellement généreux et porté par une vraie sincérité, mais qui s’inscrit dans un moule désormais trop familier.
Superman, un héros parmi les autres
Très rapidement, le film s’emploie à nous présenter un univers où les méta-humains sont une composante normale de l’ordre social. C’est un atout, car si ce contexte est inhabituel pour Superman, il reste suffisamment familier au spectateur pour ne pas nécessiter de longues explications.
Puis, on comprend rapidement que Superman n’est plus présenté comme une figure singulière, mais comme un super-héros ordinaire, vulnérable, presque banal. Ce paradoxe redéfinit le personnage tout en le plaçant dans un univers où les pouvoirs sont courants – à l’image des comics originels, du MCU ou de The Boys – loin de l’époque où les super-héros étaient les seuls détenteurs de pouvoirs, avec une aura messianique forte.
Il reste cependant intéressant de découvrir Superman sous un angle neuf. On retiendra en particulier la superbe scène d’interview entre Lois Lane et Superman : en confrontant le héros à ses contradictions, elle introduit une modernité bienvenue. Malheureusement, le film n’assume pas cette piste jusqu’au bout, préférant retrouver une dynamique plus convenue.
Une esthétique efficace, mais convenue
Le style Gunn est immédiatement identifiable : couleurs saturées, action vive, montage dynamique, humour omniprésent – parfois un peu trop. Le ton, léger voire enfantin, s’impose aussi bien dans les dialogues que dans les émotions ou la structure du récit. L’humour, souvent potache, prend beaucoup de place, au point de neutraliser la gravité potentielle de certaines scènes.
Cette approche fonctionne sur le moment, mais elle inscrit Superman dans une logique très proche de celle du Marvel Cinematic Universe, notamment des Gardiens de la Galaxie (Gunn, 2014-2023). Tout est calibré pour un divertissement collectif, fluide, accessible. On peut y lire un pied de nez à la direction initiale du DCEU voulue par Zack Snyder, qui visait une lecture plus sombre, plus sérieuse du genre. Mais cette bascule vers un ton plus léger, bien que maîtrisée, fait entrer le film dans un registre déjà trop balisé, usé par les multiples phases du MCU.
Des interprètes investis
David Corenswet hérite d’un rôle délicat, dans l’ombre d’un Henry Cavill marquant. Il s’en sort avec honnêteté, incarnant un Superman encore en construction, tendre et hésitant.
Mais c’est surtout Rachel Brosnahan (The Marvelous Mrs Maisel) qui capte l’attention en Lois Lane. Elle apporte une énergie nouvelle, plus brute, presque « punk rock », à un personnage trop souvent réduit à l’intérêt amoureux du héros. Sa Lois est autonome, incisive, moderne. Nicholas Hoult, de son côté, réussit l’exploit de rendre crédible un Lex Luthor aux motivations pourtant peu claires. Il insuffle une tension au récit que le scénario lui-même ne sait pas toujours exploiter.
Sans symbole, l’action n’est que divertissante
L’action est soignée, bien rythmée, lisible : James Gunn y met son savoir-faire, insufflant à chaque scène une énergie indéniable. Mais lorsque Superman, présenté dès le départ comme le plus puissant des méta-humains, n’incarne jamais pleinement cette puissance, on peut etre déçu.
Le choix est clair : éviter l’image du messie infaillible. Mais cette approche affaiblit la portée symbolique du personnage. Superman est une figure forte quand il est « plus humain que les humains », non parce qu’il partage leurs failles, mais parce qu’il choisit leur cause malgré une puissance quasi divine. Cette tension, ici, est largement atténuée. Le personnage devient un super-héros parmi d’autres – attachant, accessible, mais désacralisé.
On a déjà vu Superman échouer, tomber, se faire battre. Mais rarement dans un monde où il n’est ni unique, ni le plus exceptionnel. Ni le premier à émerger, ni le plus puissant. Cette perspective est neuve, stimulante, mais soulève une vraie question : Superman est-il vraiment le bon héros à désacraliser ? Ne tire-t-il pas sa force – et son intérêt – du fait d’incarner un modèle moral (presque utopique) en toutes circonstances et malgré un monde injuste ?
Si l’intention était de déplacer la charge symbolique de Superman vers une lecture plus politique, le film y parvient en livrant certaines images fortes. Mais il devient difficile de ne pas y voir des échos directs à l’actualité – notamment au conflit israélo-palestinien ou à la dynamique Trump / Musk. Ce glissement donne lieu à une histoire intéressante, mais dont la portée semble plus conjoncturelle que universelle, comme une réponse à un moment précis plutôt qu’un récit destiné à durer.
L’épreuve du temps
Le Superman de James Gunn est un film solide, généreux, qui saura divertir tout fan de l’homme d’acier. Il évite les fautes de goût, s’appuie sur un casting investi, et livre un divertissement bien ficelé. Mais il est difficile de ne pas le confronter à Man of Steel (Snyder, 2013), qui proposait une relecture plus ambitieuse, parfois jugée trop sérieuse ou mystique, mais qui avait le mérite de penser Superman comme une figure mythologique moderne. Un personnage dont la seule existence reconfigurait les notions de paix et d’humanité.
Ici, l’approche est plus « pop-culture », plus moderne. Elle élargit la cible, évite les accusations de prétention adressées à Snyder. Mais à long terme, Man of Steel semble mieux armé pour marquer les esprits. Plus clivant, oui. Mais aussi plus mémorable.
Nathan DALLEAU




