Dans The Mastermind, Kelly Reichardt quitte les paysages du Nord-Ouest Pacifique pour s’immerger dans la grisaille automnale du Massachusetts en octobre 1970, à un moment clé de l’histoire américaine. Le pays traverse une période de bouleversements : l’invasion du Cambodge étend la guerre du Vietnam, la fusillade de Kent State bouleverse toute une génération, les mouvements contre-culturels s’essoufflent, et les tensions raciales ainsi que la radicalisation féministe bouleversent la scène politique. C’est dans ce contexte houleux que Reichardt choisit de raconter l’histoire de James Blaine Mooney, surnommé, ironie du sort, « JB le cerveau ». Charpentier au chômage, ancien étudiant en art, il planifie de dérober des peintures au Worcester Art Museum.
Mais le film ne fait pas du braquage une scène de suspense classique : il en fait un miroir de la psychologie fragile du personnage, d’une cruauté subtile. Reichardt (Certaines femmes) évacue l’acte criminel en quelques minutes, préférant sonder la lente décomposition d’un homme dont l’ambition démesurée se heurte à son impressionnante incapacité à saisir le monde dans lequel il vit. Filmé en 35 mm, avec un grain épais et une palette aux tons automnaux, le film installe une atmosphère d’enfermement existentiel où chaque détail du quotidien reflète le fossé abrupt entre l’image que JB se donne et sa médiocrité désarmante.
THE MASTERMIND ou l’anti-film de braquage
Ce qui rend le film exceptionnel, c’est cette dissonance tragique : Josh O’Connor livre une performance sobre et déconcertante, incarnant JB comme un garçon nourri de l’illusion d’un regard rebelle, alors qu’il n’est qu’un petit criminel narcissique. Il esquisse des tableaux de mémoire sur des cartes postales, considère le casse comme une performance artistique, mais ne se pose jamais la question de la fructification de son butin ni des risques encourus par sa famille.
Son égoïsme devient un aveuglement vital : il ignore presque les réticences de ses complices, sous-estime la complexité réelle et reste sourd aux signaux sociaux extérieurs. Alors que la majorité des films de braquage s’intéressent à la précision et à l’efficacité, Reichardt filme avec patience l’amateurisme, contribuant à une forme d’ethnographie sociale de l’échec.
La seconde moitié du film devient un road movie de la stagnation : JB erre d’un motel à une cabine téléphonique, s’impose chez d’anciens amis embarrassés, appelle sa femme Terri pour lui demander de réaménager sa vie en fonction de ses délires, sans réaliser le traumatisme qu’il inflige à ses proches.
Une indifférence intime comme symptôme politique
C’est dans la manière dont le film établit un lien direct entre cette indifférence monotone et le privilège de classe que se révèle toute la portée de son propos politique. Pendant que la nation s’embrase autour de la guerre du Vietnam, entre manifestations et morts d’étudiants sous les balles de la Garde nationale, JB reste centré sur ses propres fariboles : voler des œuvres d’art, aménager son futur atelier, choisir la couleur de ses murs.
Une neutralité rendue possible par sa position sociale : un père qui le protège de la conscription, une mère prête à financer ses caprices, une épouse qui maintient la stabilité familiale pendant qu’il joue le rebelle reclus. Reichardt critique la mythologie toxique de la liberté masculine héritée de la Beat Generation et montre concrètement qui paie le prix de cette liberté illusoire. Et l’Histoire, implacable, le rattrape : lors d’un plan marquant, JB se retrouve au cœur d’une manifestation contre la guerre. Son ignorance totale face à l’ampleur du mouvement, qu’il ne perçoit qu’à travers un détail trivial, témoigne de son entière déconnexion.
Quand la liberté devient une impasse
Au final, THE MASTERMIND questionne la différence entre la perception que l’on a de soi et la réalité. En refusant le pathos et en adoptant des plans longs, avec un montage par incisions sonores, soutenu par des sonorités jazz de Rob Mazurek en phase avec le personnage, Reichardt nous oblige à voir ce que JB refuse : le monde qui continue, la douleur de l’abandon, l’urgence d’un engagement collectif.
Le titre lui-même, avec son sens ironique, accentue cette idée : le « mastermind » est un sobriquet moqueur donné en prison aux criminels incompétents. Transformant un minuscule fait divers du crépuscule de la contre-culture américaine en fresque existentialiste sur l’individualisme et l’exceptionnalisme masculin, Reichardt délivre une évidence universelle : la liberté personnelle absolue, lorsqu’elle s’exerce au détriment de la communauté, devient une prison dont les murs sont faits d’indifférence et d’aveuglement. JB Mooney incarne cette génération privilégiée d’hommes blancs qui pensaient pouvoir traverser les grands bouleversements de leur temps en simples spectateurs, avant de réaliser, trop tard, qu’on ne peut jamais vraiment échapper aux conséquences de son époque.
— Aïmen LOUAFI
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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