Crédits : D.R.

LA LEÇON DE PIANO, un des chefs d’œuvre de Campion – Critique

Une femme. Deux hommes. Un piano. Le Désir. Une mélodie, entêtante et envoûtante, de celles qui nous bercent et nous subjuguent avant même que l’histoire ne commence. Une voix. Des premières paroles…

Et déjà Jane Campion nous révèle une première contradiction, une première opposition, une de celles dont le film est imprégné. La voix (off en l’occurrence) est celle d’Ada, personnage principal du film. Personnage muet et qui pourtant nous dévoile sa voix… Son timbre et ses pensées. Marchandée par son père à un homme, Alistair Stewart, (son futur époux) dont elle ignore tout, Ada est « expédiée » avec sa jeune fille Flora dans le bush néo-zélandais. Elle emporte avec elle son piano – son souffle et sa voix – qu’elle est obligée d’abandonner à la demande de cet époux qui cherche déjà à imposer sa marque sur elle en vendant son bien le plus précieux à son contremaître : Baines. Face à cette nouvelle, Ada est à son tour obligée de marchander, de se marchander, pour obtenir ce qu’elle désire : son instrument.

Triangle amoureux des plus classiques, LA LEÇON DE PIANO et Jane Campion en particulier ont le don de jouer avec le classicisme pour faire naître devant nous un film qui est plus qu’un énième film sur les relations amoureuses. Jouant du « je veux mais je ne veux pas», Jane Campion s’amuse des passions, des désirs et des pulsions de ses personnages dans le but de les confronter avec leurs sentiments et leurs émotions les plus profondes. Et pour cela, elle met en place un univers basé sur les opposions les plus vives et les plus intenses. La liberté et le naturel des autochtones dont les visages sont peints par des signes tribaux et les corps laissés libres face au puritanisme, à la rigueur et au conservatisme des « colons » dont les corps sont dissimulés et prisonniers des corsets et des gaines. Baines, assimilé aux indigènes et à leur vie sauvage, face à Alistair, représentant des bonnes mœurs de la civilisation. Le silence d’Ada face aux commérages sans fin du club des bigotes. La passion de la musique d’Ada face à l’académisme des autres musiciennes. Ces dualités, pesantes et contraires, obligent les personnages à choisir. Ils ne peuvent pas appartenir aux deux univers mis en scène. Leurs décisions, leurs désirs, leurs fantasmes et leurs émotions ont des conséquences funestes sur leur sort et sur celui des autres.

Grâce à sa sensibilité et à son impertinence, Jane Campion capte avec beaucoup de tendresse les émotions des personnages en dévoilant tour à tour leur brutalité et leur délicatesse. Par sa mise en scène du désir à travers les corps des personnages et leurs sentiments, Jane Campion réussit à créer un amalgame entre l’acteur et son rôle. Les trois acteurs principaux, Holly Hunter, Harvey Keitel et Sam Neil sont métamorphosés et transformés par la caméra de la réalisatrice. Dominés par leur sens, leur instinct et leur nature, les personnages, incarnés par les trois acteurs, se livrent intégralement les uns aux autres. Leurs différences et leurs singularités physiques sont dévoilées pour être effacées par l’absence de pudeur de la mise en scène. Un paradoxe des plus surprenant et pourtant des plus fascinant.

Mais LA LEÇON DE PIANO est aussi la première reconstitution historique. Nous plongeant dans une époque très marquée dans ses décors et ses costumes des acteurs, Jane Campion parvient à nous faire oublier toutes ces données en mettant en avant les thèmes intemporels et universels traversés par le film. Au-delà d’une époque, c’est tout un environnement, un univers à part entière, que la réalisatrice recrée. Dans ce bush des plus sauvages et des plus isolés, les personnages sont prisonniers de cette nature et de ses esprits. Les arbres désincarnés deviennent autant d’ombres et de fantômes. La plage et la mer déchaînée se transforment en frontière infranchissable condamnant les personnages à l’exil et à l’isolement. La pluie et la boue sont les ultimes obstacles. Ils poussent les personnages dans leurs derniers retranchements, dans leur dernier bannissement. Malgré cette diversité, malgré cette richesse, la photographie de la réalisatrice est toujours parfaite et merveilleuse.

En mêlant sentiments et technique, passion et méthode, Jane Campion réalise une union quasi parfaite.

Il nous faut encore ajouter un atout de grande importance : la musique. Elle est le langage d’Ada. Elle exprime ses doutes et ses certitudes, sa force et sa faiblesse, sa délicatesse et sa brutalité. Les airs au piano accompagnent et épousent parfaitement l’humeur et les sentiments d’Ada. Mélodies entêtantes, mélodies grandiloquentes, mélodies lancinantes, toutes trouvent une résonance particulière et universelle chez le spectateur qui s’abreuve des notes. Une fascination s’opère et nous accroche pour nous guider dans le labyrinthe des émotions des personnages.

LA LEÇON DE PIANO aurait pu être un énième film sur un trio amoureux. Mais par sa mise en scène, par son regard sur la passion et sur le désir, par son image impeccable et sa musique enivrante, Jane Campion réalise l’un de ses chefs d’œuvres. Imprégné de sentiments et de ressenti, de mystères et de certitudes, le film gagne en intensité et en force grâce aux qualités techniques de la réalisatrice. Une réussite.

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Rédactrice depuis le 10.06.2015
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Julie
Julie
Invité.e
17 mai 2016 23 h 04 min

Bonsoir,

J’ai lu avec délectation votre article. Votre prose est remarquable.

Bonne soirée.

Une collègue enseignante.

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