Crédits : Dulac Distribution

LES SORCIÈRES D’AKELARRE, le règne du feu – Critique

Par quel enchantement le dernier film de Pablo Agüero fut-il récompensé par cinq Goyas ? Aucun sortilège là-dedans, simplement du mérite. Car si LES SORCIÈRES D’AKELARRE n’est pas une œuvre de marabout, elle impose son approche résolument singulière du film de sorcières, féministe et réaliste, sans maléfice ni occulte. Une œuvre étonnante et dynamique qui parvient à trouver une résonance subtilement contemporaine dans cette époque où l’Inquisition écrasait la liberté des femmes en les condamnant pour sorcellerie.

Une incantation. Tout commence par une incantation. Y compris au cinéma. Quelques paroles magiques, souvent quelques images, et puis cet abandon à ce mystérieux despote qui tire les ficelles dans l’ombre. C’est à peu près tout ce qu’il faut pour croire en un film. Pour qu’un simple écran de projection puisse retenir notre regard et l’éclairer là où n’existeraient que les ténèbres et l’oubli. Pourtant, face aux SORCIÈRES D’AKELARRE, nulle magie, nulle sorcellerie et encore moins de nez crochus et de chapeaux pointus. Simplement une incantation pour ne pas oublier ce que furent ces « chasses aux sorcières » : un pot-pourri d’obscurantisme, de misogynie, de domination patriarcale et de répression par la religion (ou tout du moins par une pensée dominante). Et au centre de ce mirage satanique demeurent des femmes qui ne cherchent qu’à vivre, libres. En se focalisant sur ce regard féminin, Pablo Agüero déconstruit la mécanique de domination en offrant à ces femmes victimes une lumière réaliste qui n’est jamais celle du bûcher : finalement, tout n’est qu’une question de point de vue servant à souligner la force, l’intelligence, la rage de vivre, la détermination, la sagacité, la ruse et la détresse de ces femmes accusées, toujours prêtes à « jouer » contre celui qui se joue d’elles et à ruser pour repousser la fatale issue qui les attend. LES SORCIÈRES D’AKELARRE s’impose alors comme une œuvre plus puissante qu’il n’y paraît, là où les « sorcières » représenteraient la rationalité face à l’obscurantisme. De bonne augure ? Certainement.

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Adorateurs de Satan, préparez-vous à être déçu : point de bélier maléfique ou de Belzébuth dans ces contrées dérangées. Simplement l’appel d’une haine démesurée envers des « femmes qui dansent » et un danger / une irrationalité qui n’est pas du côté de ces soi-disant adeptes des théories lucifériennes. Car LES SORCIÈRES D’AKELARRE a cette originalité d’être un « film de sorcières sans sorcières » – selon les propres mots du cinéaste – où le regard des inquisiteurs (les véritables démons) laisse place à celui de leurs victimes. Fruit d’un long travail – aussi bien de documentation que de recherche de financements –, LES SORCIÈRES D’AKELARRE a tout du projet risqué qui puise dans son désir de voir le jour son énergie, sa force, sa vitalité. Sur la base d’un scénario co-écrit avec Katell Guillou, Pablo Agüero déroule un récit fluide, riche et naturaliste où la mécanique d’oppression est bien exposée et où les jeunes femmes accusées ne restent jamais passives ou résignées face aux horreurs qu’on leur fait subir. Si le film s’inspire librement du livre Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons du juge Pierre de Lancre, il parvient toutefois à ne jamais verser dans de la banale, désincarnée et fade reconstitution historique. Quand la première partie déroule un programme attendu (celui, classique, de l’emprisonnement et des aveux), la seconde étonne par son basculement dans quelque chose de plus exalté où les rapports de force ne cessent de s’entrechoquer et de s’inverser.

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Le Akelarre (1984) de Pedro Olea s’attaquait déjà, dans une forme beaucoup moins inspirée, à ces procès ubuesques et à ces hommes de pouvoir aveuglés par l’extrême misogynie de leur regard. Si le film de Pedro Olea avait son lot de tortures en plans fixes, entre écartèlement et supplice à l’eau, LES SORCIÈRES D’AKELARRE semble emprunter un chemin similaire de cris, de feu, d’effroi et de choix : la confession ou la destruction. Il s’agit là encore de démonter toute forme de fanatisme et d’oppression en exposant le ridicule et la violence de la persécution. Si le film déconstruit le mode opératoire de ces inquisiteurs, c’est aussi pour nous confronter à l’absurdité du mécanisme : dénonciation, arrestation, affabulation, torture, aveux forcés et au bout du calvaire, le bûcher. Si absurde que le juge lui-même joue avec les mots pour étayer son argumentation à sens unique, pleine de syllogismes vicieux où dire une chose, c’est aussi dire son contraire ; et où dire la vérité équivaut à une diabolique tromperie. Drôle de personnage que ce juge ayant une telle foi en l’existence d’une prétendue sorcellerie qu’il en deviendrait presque ce Benjamin Christensen mettant en scène des rituels abracadabrants tout en tournant la manivelle de sa caméra.

LES SORCIÈRES D’AKELARRE a cette originalité d’être un « film de sorcières sans sorcières » – selon les propres mots du cinéaste – où le regard des inquisiteurs laisse place à celui de leurs victimes.

La seule scène – éprouvante – de recherche de la « marque du malin » témoigne d’ailleurs de ce fantasme de sorcellerie qui tend à condamner d’avance ces jeunes filles dans le regard de celui qui les prend en chasse. On pense alors à ce Vincent Price dans Le Grand Inquisiteur qui n’hésitait pas à affirmer : « Ils nagent. C’est la marque de Satan. » Même combat ici où tout est bon pour mener à une condamnation. Seule issue possible : suivre le script du juge, l’agrémenter de quelques fantaisies et gagner du temps en usant de sa parole. En voilà une belle – et audacieuse – revisite du mythe de Shéhérazade. Et c’est sans doute dans ce cœur de fiction, de fable et d’imagination, que se trouve l’âme des SORCIÈRES D’AKELARRE. Si bien que l’on pourrait y voir une continuité thématique avec le spectacle de thaumaturge que constituait déjà Lux Aeterna de Gaspar Noé : être une sorcière, c’est être une actrice, c’est envouter par un regard, par une histoire, par une invocation, des gestes, des mots, une danse enflammée. Mais la folle et chaotique énergie du film de Noé laisse place ici à un geste plus « apaisé », plus innocent, plus insouciant. C’est un film de lutte ; une lutte contre un système, une lutte pour une indépendance, une lutte contre l’obscurantisme, une lutte pour l’imaginaire, une lutte pour le jeu et son innocence.

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Loin de l’imagerie de l’Aquelarre de Goya, le film d’Agüero voit dans son « akelarre » la projection fantasmée d’une autorité hispanique sur une langue qui n’est pas la sienne ; sur une langue basque (l’euskera) – et des particularismes locaux – que l’autorité refuse, craint et déforme en maléfices. Mais la langue, et surtout le chant, constituent aussi un acte de résistance, une dernière enclave de liberté quand tout n’est que privations ; l’affirmation d’une identité culturelle que le pouvoir en place cherche à détruire. Car toutes ces histoires de sorcières et de réunions « sabbatiques » incarnent également une forme de résistance face au dogme, à ses prescriptions, à sa violence et à ses interdits. Et dans cette logique, le renversement du point de vue contribue à forger une subtile réflexion sur la condition des femmes dans des sociétés répressives et archaïques.

Si bien qu’un double programme avec le Mustang de Deniz Gamze Ergüven s’impose, pour montrer qu’entre hier et aujourd’hui, les mêmes combats restent à mener dans certaines parties du monde où des extrémistes religieux repoussent toujours plus loin les limites de l’inhumanité. Cœurs en révolte, oui. Ce qu’on brûle, ce sont plus que des femmes, ce sont des idées, des valeurs ; la liberté de vivre, de danser, de chanter, de courir, d’être tout simplement libre de son corps, de ses gestes et de ses pensées. Ce qu’on brûle, c’est la notion de femme indépendante. Brûler, c’est ramener à leur place ces femmes qui ont décidé d’affirmer leur pouvoir au même titre que celui des hommes. Inquisition, ou cette guerre aux femmes – et plus largement aux libres penseurs – par des hommes incapables de voir dans leurs propres désirs le vrai Mal. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’Agüero choisit de filmer le feu comme un bien acquis par ces jeunes femmes, toujours entre leurs mains, toujours objet de fascination, de lumière plus que de destruction. Puisque ce sont elles qui ont la flamme (et c’est le juge qui la regarde, fasciné).

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Dans LES SORCIÈRES D’AKELARRE, il ne s’agit pas tant de s’intéresser au phénomène de délation, de perversion de la vérité, d’hystérie collective – comme dans Les Sorcières de Salem et sa parabole du maccarthysme – que de redonner la flamme à ces jeunes femmes injustement attaquées. Et oui, pas de Winona Ryder prête à tout pour créer le chaos dans son charmant village de Salem. Ici, Agüero se place tout entier derrière ses héroïnes et s’attaque au « male gaze » de ces inquisiteurs bornés (un pléonasme, non ?). Dans un double regard, entre fascination et répulsion, Agüero continue la réflexion de ses précédents films en « questionnant » littéralement le corps de ces femmes face au regard des hommes ; comme le corps inerte d’Eva Perron, embaumé, scruté, invisibilisé et dissimulé par des hommes au pouvoir dans Eva ne dort pas. Dans ce précédent film, Agüero ne laissait les regards qu’aux hommes, essentiellement, un regard profanateur qui ne peut voir le corps de la femme que mort et inanimé, objet tragique de fascination. LES SORCIÈRES D’AKELARRE s’inscrit néanmoins dans une dynamique presque contraire où tout repose sur la vitalité de ces femmes et sur leurs visages qui emplissent le cadre. Des visages qui ne ressentent rien, des visages qui souffrent, des visages qui doutent, des visages heureux puis apeurés, des visages qui jouissent, des visages qui jouent, des visages qui vivent et des visages qui sont déjà morts.

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Plus sage qu’incandescente, la mise en scène joue sur son minimalisme budgétaire pour coller constamment aux visages de ses protagonistes : si Agüero s’amuse avec les courtes focales et les potentiels de déformations, c’est aussi pour recentrer le récit sur des images toujours pleines d’humanité et de dégueulasserie. L’ambiance, elle, ne sera pas tellement poisseuse, sale et âpre que tournée vers le feu, l’obscurité autant que la lumière, et une sorte de réalisme libérateur. Une mise en scène punk, anarchique même, qui n’a de cohérent que son instabilité et sa recherche de vitalité. Entre vues subjectives et caméra à l’épaule, Agüero troque le côté poseur, théâtral et distant d’Eva ne dort pas pour quelque chose de bien plus dynamique, une immersion constante au plus près des visages et des corps en mouvement. Néanmoins, le montage brusque révèle à de nombreux moments ses limites ; ne permettant aucune respiration et encore moins de contemplation face aux plans. Si le (sur)découpage contribue à créer une belle énergie lors de l’intense séquence de « reconstitution du sabbat », cet amas de jump-cut, faux raccords et ellipses amène bien souvent plus de frustrations que de fièvre.

Plein de bonnes volontés, mais pas aussi incendiaire qu’il pourrait l’être, LES SORCIÈRES D’AKELARRE fascine pour son exigence, son réalisme et son dynamisme, bien loin de tous ces films où le fantastique englobe tout.

Il est ainsi dommage de ne pas voir plus d’ampleur dans ces plans qui n’ont pas le temps de respirer, de vivre et de communiquer leur émotion ; surtout lorsque la belle photographie de Javier Agirre vient envelopper le tout d’un noble enrobage poétique. Peut-être aurait-il fallu d’un peu plus de Pablo Larraín et de sa mise en scène flottante et virtuose pour conférer aux SORCIÈRES D’AKELARRE une aura autrement plus mémorable ; comme dans Ema, autre film incandescent sur une femme qui vit pour danser et qui danse pour vivre. On chercherait ainsi parfois la folie baroque d’un Ken Russel – et de ses Diables – pour au final n’avoir droit qu’à une œuvre qui peine à créer des images marquées au fer rouge. Ce n’est sans doute que dans son dernier acte que le film parvient pleinement à s’accomplir ; tout d’abord dans un lâcher-prise dansant, furieux, frénétique et orgiaque, musicalement intense, puis dans un magnifique plan-séquence final où Pablo Agüero joue avec le hors-champ, le flottement de sa caméra, pour figurer une disparition, une libération, une émancipation, un envol façon Thelma et Louise ; avec toujours cette flamme qui continue de brûler, celle d’une lutte qui demeure et d’un passé qui continue d’éclairer le présent.

Face aux SORCIÈRES D’AKELARRE, impossible de ne pas penser au Benedetta de Verhoeven qui s’amusait, non sans malice, à démonter le puritanisme dans les grandes largeurs tout en filmant une grande figure féminine. Si l’institution en prenait pour son grade, Verhoeven versait parfois dans une trivialité et un ridicule qui ne permettaient pas à l’œuvre d’être autre chose qu’un sympathique film d’exploitation. LES SORCIÈRES D’AKELARRE suit pourtant une critique du fanatisme religieux similaire, mais s’en éloigne en proposant moins de cynisme et plus de lumière. Si la prestation agitée d’Alex Brendemühl (déjà formidable dans le Madre de Sorogoyen) est à saluer, c’est surtout sa formidable partenaire de jeu qui est à porter aux nues : épatante Amaia Aberasturi qui parvient à dire beaucoup de choses en un seul regard. Et l’ensemble du casting est à l’image de ces deux performances : remarquable. Plein de bonnes volontés, jamais ronflant, mais pas aussi incendiaire qu’il pourrait l’être, LES SORCIÈRES D’AKELARRE fascine pour son exigence, son réalisme et son dynamisme ; bien loin de toutes ces fantaisies occultes et ces films où le fantastique englobe tout. Dans l’urgence de son mouvement, Pablo Agüero signe un film qui semble sans foi (ou presque), tant il se dépouille de tout élément fantastique pour se tourner vers un réalisme salvateur et une autre foi, celle de l’imaginaire et de la fable face à la banalité du mal. Et si la religion trépasse, la sororité, elle, triomphe dans une dernière danse qui nous ferait presque oublier la peine immense et les souffrances derrière une si tragique part de notre Histoire.

Fabian Jestin

Note des lecteurs4 Notes
Titre original : Akelarre
Réalisation : Pablo Agüero
Scénario : Pablo Agüero et Katell Guillou
Acteurs principaux : Amaia Aberasturi, Àlex Brendemühl, Daniel Fanego, Garazi Urkola, Yune Nogueiras, Jone Laspiur, Irati Saez de Urabain, Daniel Chamorro
Date de sortie : 25 août 2021
Durée : 1h30
3.5
Ensorcelant
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