Peter Von Kant

PETER VON KANT, la perdition d’un auteur plus problématique que talentueux – Critique

Il y avait de quoi attendre au tournant cette adaptation d’un monstre sacré comme Fassbinder par un réalisateur star du cinéma mondain. Déjà acclamé par la critique et conspué par le public, PETER VON KANT est plus qu’un mauvais film, il est aussi le reflet d’un monde patriarcal et violent qui s’ignore et se complaît dans sa fange artistique.

Excitante pour certains, cette adaptation des Larmes amères de Petra Von Kant de R. W. Fassbinder par François Ozon est un soufflet qui est vite retombé. Avant même la séance, on ne peut qu’être interloqué par la volonté du réalisateur de Huit Femmes et Été 82, en adaptant cette romance lesbienne entre une créatrice de mode et une jeune mannequin en une relation homosexuelle masculine. C’est bien là que dès le début, le bât blesse. Le propos de Fassbinder se portant sur le rapport à la féminité et à l’amour passionnelle entre deux femmes dans une RFA meurtrie du début des années 70 est complètement éludé dans le film d’Ozon qui s’emploie à invisibiliser au maximum le message d’origine.

Dans PETER VON KANT, c’est un Denis Ménochet au crépuscule de sa vie qui s’emploie à survivre dans une existence dissolue et solitaire n’ayant comme compagnie que son assistant Karl (Stefan Crepon), personnage falot et efféminé qu’il n’a de cesse d’humilier. Il rencontre par l’intermédiaire de sa fantasque et caricaturale amie comédienne Sidonie Von Grassenabb (Isabelle Adjani), Amir (Khalil Gharbia), un jeune homme d’origine nord-africaine, rêveur et ambitieux duquel il s’éprend rapidement. S’engage alors entre eux une romance tumultueuse faite de sexe et d’engueulades, de tromperies et de ruptures.

Photo du film PETER VON KANT de François Ozon
Crédits : Diaphana

L’écriture d’un huis-clos couplé à la pression qu’est l’adaptation d’une œuvre d’un éléphant comme Fassbinder ayant accouché de films intemporels comme Le Secret de Veronika Voss ou Tous les autres s’appellent Ali, inclue une attente assez forte dans les cercles de cinéphiles, mais aussi des aficionados tant d’Ozon que de Fassbinder. Et nous pouvons d’ores et déjà relever une adaptation ratée de bout en bout du cinéaste français qui, non content de rendre une copie aussi plate que sans intérêt, réussit la prouesse de caricaturer tant les femmes que les relations homosexuelles en passant par la fétichisation malsaine de la jeunesse et des personnes racisées. La subjectivité du message politique étant – selon les interprétations – juste ou épouvantable, ne peut pas rattraper la qualité intrinsèque du film qui se vautre dans un sur-jeu chez Ménochet et Adjani ou dans un sous-jeu consternant chez Khalil Gharbia.

Pour autant, on ne peut pas vraiment en vouloir au jeune acteur qui souffre surtout d’une direction d’acteur et d’une adaptation épouvantable de François Ozon, qui semble ici vouloir réaliser un téléfilm M6 avec une lumière terne, des partis pris esthétiques inexistants et des choix d’écritures discutables. En effet, adapter une pièce de théâtre des années 60, mise en scène au cinéma en 1972, implique une réécriture et surtout une revue des codes moraux qui ont, depuis 50 ans, bien évolué. La vision de François Ozon sur les relations humaines, les rapports femmes / hommes et homosexuelles semblent être restées dans les années 70. C’est assez incroyable de voir autant de critiques dithyrambiques à propos de ce film qui se fondent sur une vision étriquée et ô combien problématique des minorités et groupes sociaux dominés.

Photo du film PETER VON KANT de François Ozon
Crédits : Diaphana

Au-delà de son aspect filmique qui reste très limité, bien que la mise en scène ne soit pas en soi très mauvaise, Ozon étant un réalisateur avec de la bouteille qui sait se servir d’une caméra et d’un décor, c’est bien le propos du film qui est nauséabond et qui irradie tous les acteurs de l’œuvre. Le réalisateur a déjà eu des sorties assez immondes sur les femmes, notamment en 2013, au moment de la sortie de son film Jeune et jolie, où il avait déclaré dans une misogynie teinté de mépris : « Je pense que les femmes sont vraiment connectées avec cette fille parce que c’est le fantasme de nombreuses [d’entre elles] de se prostituer. Cela ne veut pas dire qu’elles le feront, mais le fait d’être payée pour coucher est quelque chose de très significatif dans la sexualité féminine (…) Le fait d’être un objet, de se sentir désirée, utilisée est quelque chose d’incontournable dans la sexualité. Les femmes sont à la recherche d’une certaine passivité ».

Il est assez étonnant que dans un contexte où la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles (surtout féminines) se libère, ce genre de réalisateur ait encore pleine page dans les magazines spécialisés et jouissent d’une renommée nationale. Cette sortie, qui aurait pu être à l’époque maladroite, se met encore aujourd’hui en perspective avec le travail du cinéaste qui dresse une vision très médiocre des femmes et même de la communauté LGBT+ – dont il fait partie en l’occurrence – dans laquelle l’homme est toujours au centre de l’action désespérée et follophobe1Pour aller plus loin sur la follophobie au sein de la communauté gay : https://www.huffingtonpost.fr/entry/pierre-palmade-exemple-follophobie_fr_5ccfeec6e4b0e4d75734ee6a, la femme dans un rôle d’hystérique freudienne et le jeune homme racisé avide, ambitieux et calculateur. Si le film devait être autre chose qu’un délire hommage à Fassbinder, il semblerait qu’il se meuve en un miroir de Ozon lui-même qui s’incarne dans un Denis Ménochet au bout du scotch, vivant d’alcool et de sexe, dans une fuite en avant aussi consternante que la qualité de l’œuvre.

Etienne Cherchour

Flepp, C. (2012, 2 janvier). « Gays et lesbiennes doivent déconstruire ensemble le système patriarcal ». 50 – 50 Magazine.
Möser, C. (2019). Minorités, discrimination et reconnaissance. L’Homme & la Société, n° 208(3), 33‑62.
Raja, N. (2013, 21 mai). Pour François Ozon, les femmes « fantasment de se prostituer ». Elle.
Vincent, A. (2021, 25 janvier). Ce que #MeTooGay doit aux féministes et à leur lutte contre le patriarcat. Madmoizelle.

Note des lecteurs2 Notes
Titre original : Peter Von Kant
Réalisation : François
Scénario : François Ozon, Reiner Fassbinder
Acteurs principaux : Denis Ménochet, Isabelle Adjani, Stefan Crepon, Khalil Gharbia
Date de sortie : 6 juillet 2022
Durée : 1h25min
1.5
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Yannick
Yannick
Rédacteur.rice du site
13 juillet 2022 17 h 44 min

Merci à yvon et Francis pour la petite faute, qui est à présent corrigée !
N’hésitez pas cependant à approfondir vos commentaires, en nous disant ce que vous avez pensé du film par exemple.

yvon
yvon
Invité.e
13 juillet 2022 17 h 26 min

On n’ecrit pas « le bas blesse » mais « le bât blesse ». Une pensée compatissante pour tous les ânes bâtés (sauf s’ils sont consentants)

Francis
Francis
Invité.e
11 juillet 2022 16 h 53 min

Ouvrir ou ne pas ouvrir un dictionnaire : c’est là que le bât blesse.

Patricia
Patricia
Invité.e
Répondre à  Etienne CHERCHOUR
13 juillet 2022 11 h 43 min

Votre critique me fait penser aux enfants à qui on répète : on ne dit pas c est mauvais mais je n aime pas… car ns sommes plusieurs à avoir aimé énormément ce film. Et non, Peter n est pas Pietra et le contexte n est pas le même Mais n est ce pas une libre adaptation ou une adaptation libre… et Denis Menochet est grandiose dans sa passion, sa tristesse, son jeu ; les 4 autres acteurs et actrices sont tous très bons, en tous les cas, moi, j ai aimé

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