Amalric et Balibar déplient dans un film en éclats les miroitements de la “dame en noir”. Frondeur, un biopic singulier, du bout des lèvres.

Mathieu Amalric, lointain enfant du cinéma de Desplechin, devenu depuis une hydre polymorphe, tantôt vilain de James Bond, tantôt guest star chez Vecchiali, compte aujourd’hui comme l’un des auteurs les plus singuliers de sa génération. Tant et si bien que le savoir s’atteler pour son sixième film à un exercice aussi convenu que le biopic (quand bien même c’est sur la “dame en noir”) ne pouvait que laisser procurer une attente curieuse et appétissante.

Au vu de ses deux derniers films de cinéma (Tournée et La chambre bleue), traversés par un geste qui mêlait l’érotisme à la cruauté, son approche de Barbara – l’une des plus grandes poétesses de la chanson française, faut-il le rappeler ? – laissait imaginer sur le papier un parti pris riche d’étonnements. En résumé, Barbara par Amalric, tout cela tressé autour de la figure vaporeuse de Balibar, favorisait une des attentes les plus stimulantes de cette annéeIl en ressort, au terme de la petite heure quarante que dure le film, que l’iconoclasme d’Amalric, égal à celui mélancolique de la chanteuse, fait voler en éclat les règles du biopic canonique. Passez votre route spectateur en quête d’une hagiographie biographique ou d’un téléfilm Wikipédia de luxe. Les amateurs les plus orthodoxes de la chanteuse, en quête d’une résurrection simple, risquent de déchanter. Barbara approchée par AmalricBalibar ne l’est pas comme une personnalité du show biz. Elle l’est un peu comme un clown gracieux mais nous ne sommes pas dans un Tournée bis. Barbara apparaît comme un motif poétique, une figure d’invention autour de laquelle émerge ses plus grands morceaux, semés tout au long du film, et dans laquelle Balibar compose une réincarnation.

« Amalric fait un biopic haut en couleur. Qui nous laisse Ba(rbara)-Ba(libar). »

Le film joue la distance. Amalric filme non pas une reconstitution de la vie de Barbara mais bien plutôt un tournage sur cette vie. De cette mise en abîme du film au travail, en ressort un discours murmuré sur le principe même du biopic, dans ce qu’il a de factice, dans ce que chaque réalisateur de ces films peut projeter de fantasmé sur le corps rendu présent de l’artiste. Par là, il réussit un nanti-biopic (un biopic ourlé, réfléchi mais doté de moyens). Et en même temps satisfait les attentes du genre : pointes d’émotion par l’émergence des grands morceaux, nostalgie de l’artiste par son rappel au son et à l’image (à grands renforts d’archives, troublés dans leur immixtion avec la reconstitution, Balibar et Barbara se confondant parfois sans distinction), évocation des instants, des gestes, des lieux clés de la vie. L’intelligence et l’audace d’Amalric, c’est d’exprimer ce que les biopics font tous, mais par des moyens biaisés, réinventés. Par son style propre d’auteur.

Résulte, parfois, une frustration. On aurait aimé mieux voir Barbara dans ses images d’archive (le film invitant après la séance à découvrir ses concerts filmés ou donnant envie de se griser à nouveau de ses chansons) ou mieux percevoir Balibar confondue sous les traits de la chanteuse. Chose qui advient finalement dans un des derniers plans, dans un hangar vide après la fin du tournage, où la caméra tourne autour, sur fond de “Du bout des lèvres“, d’une Balibar que la lumière de Christophe Beaucarne glisse dans la peau et les traits de la “dame en noir”.

Critique publiée lors de la projection au Festival de Cannes 2017

Flavien Poncet

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[CRITIQUE] BARBARA
Titre original : Barbara
Réalisation : Mathieu Amalric
Scénario : Mathieu Amalric & Philippe Di Folco
Acteurs principaux : Jeanne-Balibar, Mathieu Amalric, Aurore Clément
Date de sortie : 6 septembre 2017
Durée : 1h37min
3.0intéressant
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