LE FILS DE SAUL, un film hongrois qui propose de nous parler des camps de concentration
Vous vous dites sûrement : “Oui oui, devoir de mémoire, tragédie pour l’humanité… Mais oh là là, au cinéma ? Déjà vu ! On connaît par cœur !”

Eh bien justement, le réalisateur László Nemes a dû se dire la même chose, et c’est probablement pour ça qu’il s’est évertué à proposer une ahurissante mise en scène (à la manière du fabuleux Crosswind sorti en février 2015), aux dépends d’une certaine crédibilité à travers le réalisme du film. Ce que je veux dire, c’est que LE FILS DE SAUL risque de vous faire tiquer si vous restez attachés à l’idée de logique narrative. Il s’agit ici d’aborder le sujet des camps de concentration avec exhaustivité, et par là, rendre froidement compte de l’inhumanité absolue des nazis, et de l’impact indélébile de leurs actes sur l’Homme, sur l’Histoire, sur la conscience collective.

Mais du coup, pour y parvenir, LE FILS DE SAUL utilise une esthétique qui m’a immédiatement parlé.
Une mise en scène que je qualifierai, par sa fluidité, son intensité et sa chorégraphie, de VIDÉOLUDIQUE. Explications.

 

Aspect communs entre mise en scène de jeu vidéo et mise en scène de cinéma

(Pour expliquer mon point de vue, je vais mettre momentanément de côté le sujet du film, le génocide perpétré par les nazis)

Vidéo-ludique ? Crédibilité ? Exhaustivité ? Termes qui peuvent paraître hors-sujet (on parle quand même d’holocauste, oui) mais qui résument pourtant l’impression que j’ai eue du film :

L’aspect vidéoludique susmentionné provient de deux choses.
L’une, évidente : le choix de cadrage. À 90% du temps, la caméra se place dans le dos du personnage de Saül et filme en plan-séquence, assurant l’immersion tout en limitant le champ de vision à celui d’un personnage unique. Immersion renforcée par le format 1.37 (image quasi-carrée) qui restreint encore plus ce point de vue. Un choix cohérent quoique un peu facile (car déjà fait par Dolan ou Reichardt), qui assimile notre expérience de spectateurs au destin de Saül.

L’autre élément est un peu plus complexe à traduire…  Il s’agit d’un défaut et d’une qualité, et dans les deux cas cela reste aussi un choix cohérent de mise en scène. Il s’agit de dirigisme. Celui-là même que l’on peut appeler level design dans le monde du jeu vidéo.

De Super Mario Bros à The Last of Us en passant par Call of Duty – il s’agit d’emmener le joueur du début à la fin, et, entre ces deux points, lui faire découvrir l’histoire par chapitres. Chaque chapitre peut donc être un “monde” à part entière, avec ses différentes fonctionnalités, objectifs et gameplays.
Un succession précise, chronométrée et inévitable d’évènements est ainsi nécessaire pour faire fonctionner l’ensemble, permettant d’alterner tension et calme, d’assurer rythme, intérêt et diversité. Pour exemple, le film Snowpiercer de Bong Joon Ho est construit de cette façon (chaque wagon est un univers), de même que le film des Dardenne, 2 Jours, 1 Nuit (l’héroïne doit affronter un “boss”et son environnement, échouer ou réussir – en tous cas prendre de l’Exp – puis affronter un nouveau boss, etc.)
La direction artistique et la mise en scène viennent s’y intégrer, pour étoffer l’univers et/ou impressionner par leur maîtrise technique.

Ce dirigisme, s’il permet de focaliser l’attention du spectateur et de le marquer durablement, impose également un aspect scripté à l’œuvre impliquant qu’il faille constamment avancer pour débloquer l’évènement suivant – celui-ci introduit alors un nouvel environnement, une nouvelle mission, etc. Le rythme et la “diversité” sont ainsi assurés…  Par contre, la crédibilité en prend inévitablement un coup ; une certaine prévisibilité finit par s’installer.

LE FILS DE SAUL possède ces caractéristiques précises en termes de mise en scène. Elles contribuent à façonner une esthétique singulière au sein d’un cinéma que l’on pensait incapable de nous surprendre.
Seule différence : l’interaction, qui ici se transmute en stimulation, en suggestion (réussi !) et se traduit en notions de scénario, de dialogues et d’interprétation (relativement défaillants).

Cela dit, la volonté de donner du sens à la mise en scène avant d’examiner l’histoire du film n’est pas gratuite. Il m’a semblé que par ce langage particulier, sensoriel, LE FILS DE SAUL pouvait toucher un public pourtant hermétique au sujet de l’holocauste. Non pas par déconsidération, mais par impression de tout en savoir. Après tout, 70 années de culture populaire ont largement traité le sujet.
Pourtant, à l’image de La Liste de Schindler qui utilisait le langage de l’empathie typique de Spielberg pour marquer indélébilement un public éduqué par E.T., Indiana Jones et autres Jaws, je pense que LE FILS DE SAUL est cette oeuvre générationnelle à même de rappeler, via un langage “cinématographique” singulier mais pas forcément compréhensible par tous, l’horreur de cette période, l’importance de s’en souvenir, la nécessité de ne pas reproduire ces erreurs à travers nos choix individuels du quotidien.

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Dans les faits, LE FILS DE SAUL observe avec une précision clinique ces aspects horribles des camps, composant l’imaginaire collectif.

Le quotidien est véritablement examiné à la loupe, disséqué via une véritable revue des aspects du génocide : la quête de Saül passera par un nombre hallucinant d’ “objectifs”, chacun permettant un constat, un dégoût différent :
Diriger la foule vers les douches – Les trains à bestiauxl’extermination, la question morale du Sonderkommando (voir résumé du film)
S’introduire dans le bureau du “boucher” – l’expérimentation médicale sur les survivants,
rencontrer un chef de section – l’organisation sociale du massacre,
trouver une monnaie d’échange – un pillage des morts,
trouver un rabbin – l’occasion de montrer l’organisation de l’extermination,
récupérer le corps du fils – confrontation et humiliation par les nazis,
trouver un autre rabbin – l’occasion d’être plongé au cœur d’un charnier,
participer à un assaut – l’organisation patiente et désespérée de la résistance (via une puissante scène de guérilla rappelant Les Fils de L’homme… Et beaucoup de jeux en TPS)
etc.

Le tout s’enchaînant avec une fluidité exemplaire… Comme dans un jeu vidéo.
C’est du coup passionnant, car c’est un point de vue esthétiquement inédit – qui, uniquement par la puissance évocatrice de l’image, provoque le spectateur et l’incite au souvenir de ces évènements funestes.

 

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En termes techniques, LE FILS DE SAUL est une succession de plans-séquences au réalisme indéniable !
Mais en plus, le réalisateur joue énormément avec le hors-champ (de vision), via le son et les effets de flou, de profondeur de champ.
Beaucoup de choses sont suggérées car Saül, de même que la caméra, focalise son attention et/ou son regard sur un objectif précis, un objet, un personnage, un MacGuffin. L’horreur est donc présente, mais jamais filmée directement. C’est encore plus dérangeant.

Cette mise en scène expliquée, il reste Saül et sa quête. Il s’agit pour lui, de donner une cérémonie mortuaire décente à “son” fils gazé.
Une quête totalement désespérée qui ne sera jamais vraiment expliquée, ni justifiée, faisant de Saül un personnage halluciné, presque fou, accentuant le caractère dérangeant du film.

“Présenter avec originalité un sujet maintes fois traité au cinéma ? C’est réussi. LE FILS DE SAUL est un film qui marque.”

Au final, László Nemes, par sa mise en scène, réussit le pari de surprendre sur un sujet maintes fois traité au cinéma.
Son film nous immerge dans le quotidien d’un camp de concentration, nous donnant à voir avec une distance dérangeante chaque aspect horrible accompagnant une extermination de masse.
Malgré le manque de crédibilité de ce parcours, son réalisme, son rythme effréné et son éprouvante exhaustivité réussissent leur pari : LE FILS DE SAUL est un film qui s’imprègne, qui marque.

Georgeslechameau

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

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INFORMATIONS


+ CRITIQUE
+ Rapprochements entre cinéma et Jeu vidéo
+ Les films en sélection officielles à CANNES 2015

Titre original : SAul Fia
Réalisation : László Nemes
Scénario : Clara Royer, László Nemes
Acteurs principaux : Géza Röhrig, Molnar Levente, Urs Rechn
Pays d’origine : Hongrie
Sortie : novembre 2015
Durée : 1h47min
Distributeur : Ad Vitam
Synopsis : Octobre 1944, Auschwitz-Birkenau.
Saul Ausländer est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs isolé du reste du camp et forcé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums quand il découvre le cadavre d’un garçon dans les traits duquel il reconnaît son fils. Alors que le Sonderkommando prépare une révolte, il décide d’accomplir l’impossible : sauver le corps de l’enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture.

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