« Les juifs qui ont survécu à la Shoah ont tous une histoire à raconter. Tous, sans aucune exception.
Et chacune de leur histoire est singulière. La particularité de celle que j’ai vécue, est qu’en un sens, elle a
été marquée par la chance. Ce qui ne m’a dispensé ni du chagrin, ni du désespoir. »

Ces paroles sont celles de Maurice Grosman aujourd’hui âgé de 86 ans. Après avoir fait l’objet de deux ouvrages, son histoire est aujourd’hui portée à l’écran dans LES ENFANTS DE LA CHANCE par un coutumier des comédies sociales : Malik Chibane. Surprenant ? Pas tant que ça, car ce réalisateur est lui aussi est fils d’immigré et considère, à juste titre, être concerné par toute l’histoire du pays dans lequel il est né. À travers ce long métrage à la fois mélancolique et poétique, il nous propose ainsi son point de vue singulier, à hauteur d’enfants, sur l’une des périodes les plus sombres de la France.

Photo du film LES ENFANTS DE LA CHANCE

Maurice (Matteo Perez) juste avant l’accident qui lui sauvera la vie

Le sujet de la seconde guerre mondiale est, certes, largement usité, mais il y a tant de «petites histoires » qui composent la « Grande Histoire » et tant de points de vue qu’elle reste une source intarissable d’inspiration pour les réalisateurs. À l’instar du récent long métrage de Lou Doillon Le Voyage de FannyLES ENFANTS DE LA CHANCE raconte de quelle façon une bande d’enfants a vécu la guerre, la déportation, la peur, la perte de leur famille mais aussi la Résistance. Il nous conte l’histoire de Maurice, 12 ans, qui s’est retrouvé « protégé » de la déportation dans un hôpital de Garches par une succession de coups du hasard ainsi que la présence plus que bienveillante du courageux docteur Daviel (Philippe Torreton). Une expérience qui lui a permis de survivre en dépit des violents sentiments d’abandon et d’angoisse qu’il a pu ressentir. Par le biais de la fiction de Malik Chibane, on perçoit une subtile forme de résilience grâce à la solidarité, l’humanité, mais aussi à l’amitié et l’extraordinaire capacité d’extraction du réel qu’ont les enfants au milieu de toute cette barbarie.

L’un des points intéressants dans LES ENFANTS DE LA CHANCE, et qui reflète cette réflexion sur l’identité commune dont témoigne Malik Chibane en réalisant ce film, c’est aussi l’intégration au langage du pays dans lequel on se trouve, au détriment de sa langue maternelle (celle du pays d’origine de ses parents). En effet, comme c’est le cas du Yiddish pour Maurice dans le film, on voit de quelle façon, suite à un trauma, l’inconscient peut entraîner l’oubli progressif ou brutal d’une langue maternelle afin de se protéger, reniant ainsi la part identitaire de soi qui suscite le rejet dans le pays d’accueil. Par le biais de ce film, le réalisateur s’adresse également aux enfants d’aujourd’hui afin qu’ils sachent quelles ont pu être, par le passé, les conséquences du racisme et de la xénophobie. Il les alerte pour le futur car les derniers survivants de la Shoah ne seront bientôt plus là pour témoigner.

“Ce qui distingue ce long métrage de la plupart des autres qui traitent de la Shoah : interprété par des enfants et s’adressant à eux, le film bascule volontiers du côté positif”

L’autre aspect particulier du film est de faire entrer La Grande Histoire par de petites touches qui nous permettent de garder le contexte et la gravité de la situation à l’esprit, tout en imprégnant le film d’une atmosphère plus légère inhérente à l’univers enfantin. Cela se traduit notamment par la présence d’un professeur bénévole qui vient faire la leçon aux pensionnaires de l’hôpital et les informer de l’avancement de la guerre. De même, si la majorité des scènes se déroulent entre les enfants dans le dortoir, il y en a quelques unes où l’on est confronté à la rafle du vel d’hiv, à la gestapo, à la mort, ou encore aux soldats américains, mais la façon dont elles sont réalisées – version soft- et le projet global au sein duquel elles s’inscrivent les rendent supportables pour des enfants à partir de 8-10 ans. La violence et la souffrance sont donc présentes mais alternent avec des situations plus douces, voire amusantes, afin de compenser et rendre le tout accessible. À aucun moment Malik Chibane ne tombe d’ailleurs dans le mélodrame, alors même que le thème de la maladie vient s’ajouter au tableau et que l’histoire se déroule dans un hôpital.

Photo du film LES ENFANTS DE LA CHANCE

Antoine Gouy en professeur bénévole et rassurant

C’est enfin ce qui distingue ce long métrage de la plupart des autres qui traitent de la Shoah : interprété par des enfants et s’adressant à eux, le film bascule volontiers du côté positif.

En ce sens, le réalisateur a choisi d’insérer avec “la bande du dortoir” une certaine dose de fantaisie et d’amusement. Par exemple, par le biais quelques tours joués à l’encontre de l’homme de ménage, de discussions cocasses entre les pensionnaires ou encore de chansons ludiques et poétiques qu’ils inventent pour s’évader de la triste réalité. Tous ces petits détails, ajoutés au talent incroyable des onze jeunes comédiens (dont Mattéo PérezNeo RouleauEliott Lobrot ou encore Maxime Rohart avec son accordéon) confèrent un charme particulier aux ENFANTS DE LA CHANCE et font de cet opus une bonne première approche pour aborder la Shoah sans terroriser les jeunes spectateurs.

Au delà de la camaraderie et de la succession d’heureux hasards qui ont sauvé Maurice, LES ENFANTS DE LA CHANCE rend hommage aux étincelles d’humanité qui ont continué à briller au milieu des ténèbres, à ces hommes et femmes à travers le monde qui ont eu le courage de sauver des juifs pendant la guerre en prenant de vrais risques, et que l’on nomme les «Justes». Tout comme Oskar Schindler rendu célèbre par Spielberg, le Docteur Daviel et son infirmière incarnent l’espoir qui subsiste dans le chaos car  “Celui qui sauve une vie, sauve l’humanité toute entière. Si certains juifs ont pu survivre, quoique douloureusement amputés du reste de leur famille et éternellement atteints par leur perte, c’est parce que ces «Justes» leur ont donné la chance de rester en vie, de pouvoir transmettre à une descendance, et d’échapper à l’ignominie des camps. C’est ce qui fait qu’un frisson d’émotion nous parcourt en découvrant, à la fin, la photo du vrai Maurice à cette époque, ce qu’il est devenu, et sa voix off qui décrit ce qu’il a ressenti lorsque la guerre s’est terminée.

Stéphanie Ayache

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