A première vue, LES VILAINS a tout du repoussoir : vulgarité des dialogues, personnages misogynes, dialogues de sourds… Bref, une jeunesse qui part en sucette. Le procès en intentions est tentant si ce n’est que le propos des réalisateurs Thibault Tuicas et Nicolas Vert n’est pas celui de leurs personnages.

La méprise est presque aussi vieille que le cinéma. Déjà lors de la sortie de La fiancée du désert on accusa John Ford d’être raciste, confondant le personnage principal avec le réalisateur du film alors que le message de l’œuvre était justement diamétralement opposé. Tout comme Paul Verhoeven avait réussi à faire une satyre féministe peuplée de femmes nues et d’hommes misogynes (Showgirls, encore complètement incompris aujourd’hui), LES VILAINS est une comédie caustique sur le mâle moyen de la génération Y (à la fois YouPorn et YouTube) sans pour autant coller au discours de ses protagonistes. Alors oui ces jeunes hommes sont bourrés de défauts, mais ils n’en sont pas moins attachants dans leurs tentatives désespérées pour s’extraire de leurs contradictions. A la fois obsédés par le cul et dans les faits subjugués par un idéal romantique inatteignable, les personnages expérimentent une série d’échecs et frustrations qui vont les faire lentement évoluer vers une forme d’épiphanie (discrète), leur permettant de progresser sur le plan humain. Ils se prennent de méchants râteaux dans une série de sketchs poilants, touchent le fond puis aperçoivent une lueur au bout du tunnel.

Photo du film LES VILAINS

Ce mécanisme de récit s’il est régulièrement employé dans les comédies américaines depuis des décennies (on pense à Madame Doubtfire), il a de ce côté-ci de l’Atlantique peu à peu fait place à une fascination pour les stéréotypes. En témoigne le récent succès populaire Retour chez ma mère qui ne fait qu’enfiler les perles du conformisme bourgeois le plus affligeant. En France, on semble apprécier que les personnages restent dans des cases socio-économiques bien identifiées, c’est plus « vraisemblable. » Heureusement,  LES VILAINS proposent de casser ces codes.

LES VILAINS fait partie de ces trop rares films français qui rompent avec les habitudes. Même si c’est pour livrer au final un ensemble qui n’est pas dénué de défauts, on peut saluer l’audace à déconstruire le genre de la comédie romantique en adaptant un canevas classique au bouleversement des mœurs apporté par les nouvelles technologies. On ne regarde de toute façon pas un premier film autoproduit pour dénicher la perfection, mais pour déceler un potentiel sur lequel on pourra parier qu’il s’améliore sur les suivants.

« Dans Les Vilains, personne n’écoute vraiment l’autre, tout le monde soliloque. En enchaînant les jeux de mots pourris, Alex s’enferme dans une forme d’autisme ricanant, incapable de considérer son éventuelle partenaire pour ce qu’elle est vraiment. »

Cela vaut vraiment le coup d’aller au-delà des 20 premières minutes un peu bancales pour éprouver avec Alex (Arthur Guillaume) une série de rencards tous plus désastreux les uns que les autres (dont certains hilarants). Toutes les vannes ne font pas mouche, certaines tombent même carrément à plat. Progressivement cette tendance des personnages à tourner n’importe quoi en dérision révèle l’angoisse d’une génération qui se soigne en regardant des YouTubeurs balancer des blagues face caméra. D’un certain côté la réalisation épouse ce nouveau médium en enfermant régulièrement chaque personnage dans un plan serré les yeux presque tournés vers le spectateur. Cet effet est accentué par une direction d’acteurs qui encourage les comédiens à se lancer dans des sortes de monologues face à face plutôt que de souligner la relation entre deux ou plusieurs personnages. Les acteurs lancent des avalanches de vannes ou de références cinéphiles, davantage pour meubler un vide communicationnel que pour rebondir sur les propos d’autrui. Dans LES VILAINS, personne n’écoute vraiment l’autre, tout le monde soliloque. En enchaînant les jeux de mots pourris, Alex s’enferme dans une forme d’autisme ricanant, incapable de considérer son éventuelle partenaire pour ce qu’elle est vraiment. C’est finalement lors du pire rencard imaginable qu’il va trouver un sorte de rédemption. Le film se finit ainsi sur une amorce d’honnêteté. Pour la première fois Alex parle avec franchise d’un fragment de son intériorité, aussi débile soit-il. Cette ébauche de partage désintéressé ouvre alors la possibilité d’une relation basée sur la confiance et non sur le déni de réalité ou le narcissisme.

Photo du film LES VILAINS

Sur la durée entière du film, on a eu un peu l’impression de se faire un binge watching d’une saison entière de Bref. L’objet filmique n’en est pas moins cohérent, totalement en phase avec son message. Comme les 20 premières minutes, le dernier quart d’heure manque peut-être d’un peu de tonus. Le montage dans sa globalité n’en reste pas moins excellent, avec de nombreuses trouvailles au niveau du rythme ou dans certaines ellipses. Niveau technique on pourra voir ici ou là quelques éclairages un peu cheap (contrebalancés par certaines scènes au contraire très bien foutues) et surtout un manque flagrant de figurants. C’est évidemment la limite d’un film autoproduit par crowdfunding qui ne fut possible, on s’en doute, qu’avec la participation bénévole de la plupart des collaborateurs. Ces défauts finissent par s’oublier assez vites lorsque le film creuse avec succès le sillon de la comédie.

Au delà de bonnes barres de rires, LES VILAINS propose un regard attendri sur une génération de mecs paumés auxquels ils proposent un remède radical : arrêter de se regarder le nombril et reconnecter avec autrui.

LES VILAINS, à voir en VOD, ICI

Thomas Coispel
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