, le 2ème long métrage de adapté du roman de Leïla Slimani, ose aborder ce que les parents craignent le plus pour leurs enfants. Avec Karin Viard, qui fiche sacrément la trouille.

Lucie Borleteau relève haut la main le défi d’adapter CHANSON DOUCE, le roman éponyme de Leïla Slimani, Prix Goncourt en 2016, qui plus est. Bien sûr, comme toute adaptation, elle a fait avec son coscénariste des choix de mise en scène ou à propos de certains personnages du livre, que certains puristes trouveront peut-être discutables.

Myriam (), maman épuisée de Mila, 5 ans et de Adam, 11 mois, aimerait reprendre son travail d’avocate. Le film brise d’emblée ce tabou encore bien ancré dans la société, à savoir l’envie pour une mère de s’épanouir aussi professionnellement, également évoqué dans Proxima. Avec Paul (), musicien, elle se lance dans le recrutement d’une nounou, en attendant une réponse favorable d’une place en crèche pour Adam.

Photo du film CHANSON DOUCE

CHANSON DOUCE aborde aussi les différences sociales entre ces jeunes bobos parisiens et les femmes aux origines culturelles bien différentes des leurs, auxquelles ils font appel. Le film ose aussi mettre le doigt sur le paradoxe de laisser ses enfants passer leurs journées auprès de femmes qui n’ont pas forcément les mêmes principes d’éducation, voire la même langue. Alors quand Louise (Karin Viard) pointe son nez après des candidates décevantes, le couple sait qu’il a trouvé la perle rare.

Il est beaucoup question de territoire et de place dans CHANSON DOUCE. Car confier ses enfants à une nounou implique une telle confiance, qu’il est impossible de se comporter comme un patron normal d’employés d’une société. Il y a nécessairement de l’affect dans la relation avec la nounou. Le film montre très bien que Myriam est très vite en pleine confusion. Impressionnée par cette femme qui semble si parfaite, elle lui est reconnaissante de sauver sa famille et lui laisse peu à peu prendre une place qui ne doit pas être la sienne, ce qui ne favorise pas la distance émotionnelle indispensable.

Entre thriller psychologique et chronique sociale, CHANSON DOUCE est un film qui bouscule le spectateur sidéré par l’assemblage subtil des pièces d’un puzzle inexorable.

Louise sort donc rapidement de sa zone autorisée par son contrat de travail pour pénétrer dans l’intimité familiale, et même celle du couple. Elle crée une relation d’interdépendance toxique et tisse peu à peu sa toile d’emprise. Myriam sent bien au fond d’elle-même que certaines attitudes de Louise créent un certain malaise, mais elle n’ose pas poser les limites, de peur de perdre Louise et à travers elle, sa liberté retrouvée. Car il y a du chantage affectif dans cette relation, qui empêche la jeune femme de s’interroger sur la santé mentale de Louise. Quant à Paul, il s’en souciera, mais plus (trop) tard.

Le film maintient le spectateur dans une tension sourde, parfois un peu longue, mais inquiétante à souhait et soutenue par la musique angoissante et dissonante. Personnage complexe, Louise a parfois un air triomphant de toute puissance auprès des enfants ou des autres nounous qu’elle croise au parc. D’elle, on sait peu de choses, si ce n’est que son logement et sa vie sont aussi glauques que ceux du jeune couple sont chaleureux et emplis d’amour.

Photo du film CHANSON DOUCE

La caméra de Lucie Borleteau colle à la peau, à la nuque, au sourire, aux grimaces de Louise. Mais aussi à son corps endormi, comme celui d’un animal repus qui se ressource après l’effort ou son corps nu, comme ne pas oublier qu’elle est aussi une femme sexuée. La réalisatrice insiste sur son comportement animal, avec la métaphore très bien choisie de la pieuvre, que l’on croise à plusieurs reprises dans CHANSON DOUCE. Avec ses capacités de camouflage et la force de ses bras et tentacules pour étouffer leurs proies, l’animal symbolise parfaitement la trajectoire de Louise auprès de la petite famille.

La bonne idée de CHANSON DOUCE est de faire en sorte que le spectateur angoissé sache exactement, avec un temps d’avance sur Myriam et Paul, où la nounou se situe dans sa psychologie dérangée: joie, frustration, colère, humiliation, jalousie, solitude ou hallucinations. On voit autant les câlins qu’elle prodigue aux petits que ses défauts de surveillance, qui leur font courir de grands risques, tout comme ses jeux bizarres, ses initiatives déplacées et la manipulation mentale de Mila.

Et malgré les alertes clairvoyantes de Sylvie (Noëlle Renaude), la mère très cool de Paul, à propos de Louise, le couple n’hésitera pas à partir avec Louise en vacances au bord de la mer pour garder les enfants. Le jeu de Karin Viard, à l’origine du film, est exceptionnel de nuances et de surprises, tout comme celui de Leïla Bekhti, en qui toute spectatrice empathique, qui fait garder ses enfants par une nounou à son domicile, se reconnaîtra. Entre thriller psychologique et chronique sociale, CHANSON DOUCE est un film qui bouscule le spectateur sidéré par l’assemblage subtil, sous ses yeux, des pièces d’un puzzle inexorable.

Sylvie-Noëlle

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CHANSON DOUCE , de la confiance à l'effroi - Critique
Titre original : Chanson Douce
Réalisation : Lucie Borleteau
Scénario : Lucie Borleteau, Jérémie Elkaïm, d’après l”oeuvre de Leïla Slimani
Acteurs principaux : Karin Viard, Leïla Bekhti, Antoine Reinartz
Date de sortie :
Durée : 1h40min
3.5Glaçant
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